Putain de permis !

0

Kandia doit passer le permis, pour elle, mais aussi pour permettre à sa famille de pouvoir bénéficier des bienfaits d’une voiture. Et tout cela a un énorme coût, monétaire mais pas seulement.

« N’oublie pas que, moi, j’ai passé le permis trois fois, je ne l’ai toujours pas eu et pourtant, je n’ai pas lâché » me rappelle ma mère pour essayer de me remonter le moral, qui est à zéro du fait que je viens de rater pour la deuxième fois mon examen du permis. Les deux fois, le 20 janvier puis le 16 février, veille de mon anniversaire, j’ai fait la même erreur, en changeant de voie. Éliminatoire. Je savais que c’était rare de l’obtenir du premier coup, mais j’avais vraiment de l’espoir après plus de 70 heures de cours de conduite. Obtenir le permis aurait été le meilleur cadeau pour moi et un bonheur pour toute ma famille.

Parce que personne n’a le permis à la maison et, par conséquent, pas de voiture non plus. Le permis est très important pour nous, à cause des galères du quotidien. Un exemple : les courses. Mon père qui a cinquante-sept ans, se plaint souvent de douleurs musculaires aux épaules parce qu’il transporte notamment de l’eau quand il fait des courses au Carrefour situé à une quinzaine de minutes de marche de la maison. J’essaie de l’aider parfois, les week-ends, et j’ai alors aussi parfois des douleurs à cause de ça. La semaine dernière, mon cousin âgé de 21 ans qui habite dans le quartier de Montparnasse à Paris et qui vient d’avoir son permis de conduire est venu avec sa voiture à la maison pour nous rendre visite. Mon père en a tout de suite profité pour aller acheter avec lui une dizaine de packs d’eau, ce qui correspond plusieurs allers-retours entre le Carrefour et la maison en caddie. En le voyant, je ne peux pas m’empêcher de me dire : « Si seulement j’avais eu le permis… ». Et pourtant j’ai commencé le code avant lui, mais il a eu son permis avant moi.

Il arrive aussi que mes petits frères soient en retard pour l’école. Mes deux petits frères de 9 et 11 ans ont des difficultés de langage et de compréhension, ils ont été accueillis dans des écoles où une personne, une AVS, les accompagne toute la journée. Mais leurs écoles se trouvent assez loin de la maison. C’est donc un taxi qui vient les chercher chaque matin. Et s’ils ont du retard, le taxi part sans eux, car il a d’autres enfants à aller chercher et aller déposer. Dans ce cas, ma mère les accompagne à l’école elle-même, en bus. Ça lui prend alors une bonne partie de la matinée. A cause de cette contrainte, mais je pourrais en citer d’autres (par exemple tous les lundis ma mère va chercher mon petit frère à l’école vers 13 h pour l’accompagner dans un centre médical de soins psychologiques, avant de le ramener à l’école à 14h30. Elle arrive à la maison vers 15 h) ma mère ne peut pas trop travailler le matin. Elle travaille donc le soir. Avec une voiture, elle n’aurait pas à se soucier de la longueur de ces trajets qui lui prendraient 5 minutes.

Quant à moi, je ne sais pas combien de fois, j’ai galéré à cause des transports. Quand il m’est arrivé de rater le bus qui m’amène à la gare en direction de mon école à Rambouillet, soit de ma faute, soit parce que le bus ne passait pas à l’heure indiquée, je prenais un Uber à 33 euros. Plusieurs fois dans le mois, car il m’est impossible d’être absente trop de fois encours, ça fait très cher pour moi. Voici un bref résumé qui explique pourquoi le peris est très important pour moi. C’est une nécessité pour ma famille et pour moi, dans notre quotidien.

Donc 70 h de cours de conduite, avant de le louper. À mon auto-école à Trappes, j’ai tout d’abord payé un forfait à 990 € « code + 20h de conduite », que j’ai payé grâce aux économies prises sur ma bourse du lycée que j’avais accumulées ces deux dernières années. Après mes 20 premières heures de cours de conduite à l’auto-école de Trappes, j’ai décidé de changer d’auto-école et de partir prendre mes cours à Rambouillet, sur les conseils d’un ami qui a obtenu son permis avec 40 h de conduite, et du premier coup. Et puis ma mère a loupé le permis deux fois à Trappes. Je me disais qu’il n’y avait pas d’espoir pour obtenir mon permis là-bas. Finalement, je l’ai raté deux fois, et je me dis que j’aurais sans doute dû rester à Trappes, au lieu de faire des allers-retours d’une heure pour prendre des leçons à Rambouillet.

Pendant les vacances de décembre, les seules vraies vacances scolaires de deux semaines que j’ai – j’ai ainsi ensuite pu conduire en accéléré à l’auto-école de Rambouillet. 20 h en 10 jours maximum, à raison de 4 heures de conduite par jour, pour passer l’examen dans la foulée. Je voulais absolument passer le permis avant la fin des vacances et le début de mes partiels du premier semestre, mais en raison des trajets et du temps de conduite, je n’ai pas pu réviser correctement mes examens. Inconsciemment, j’ai donc fait un choix entre mes études et mon permis, bien que les études restent plus importantes pour moi. J’espère quand même valider mon semestre sinon ça sera un échec de plus. J’ai payé ces heures avec le job d’animatrice que j’ai fait pendant l’été avec la mairie de Trappes. Au bout de ces 20 h, j’ai fait un permis blanc, dans les conditions de l’examen, mais sans que ce soit l’examen, que j’ai raté. Ils m’ont donc proposé de reprendre 10 h de cours. Mais comme je n’avais pas d’argent pour payer ces heures supplémentaires, mon père m’a donné 500 euros. Mes parents ne calculaient pas vraiment l’argent. Ils voulaient juste que j’obtienne enfin mon permis, pour toute la famille.

Pour mettre toutes les chances de mon côté pour avoir mon permis je conduis aussi en permis malin, un système qui permet à des profs d’auto-école de donner des cours moins chers, en dehors de leurs heures de travail. Mon père a commencé à conduire avec un prof d’auto-école, puis ma mère, et maintenant moi. Mon moniteur propose 30 euros l’heure de conduite. Je n’ai pas précisément calculé, parce que ce sont mes parents qui me donnent l’argent, mais je pense avoir conduit plus de 20 h avec lui.

Donc si on calcule le total, j’ai conduit plus de 70 heures avant de passer mon premier examen de conduite. 20 à Trappes, 30 à Rambouillet et 20 en permis malin. Dans mon auto-école de Rambouillet l’heure était à 53 euros, le même prix qu’à Trappes. Je ne suis évidemment pas la seule à devoir prendre autant d’heures. En moyenne, pour les jeunes dans mon cas, il faut ainsi prévoir 2500 euros, et souvent au moins 1500 euros pour le permis. Ce n’est vraiment pas possible de payer aussi cher. Sachant que je ne peux même pas avoir un job à côté à cause de mon emploi du temps plus chargé qu’au lycée.

Et, comme d’autres, je ne suis pas la seule à prendre des heures de conduite chez moi. Ma mère aussi. D’ailleurs, elle a commencé le code avant moi, en 2018, alors que j’avais 16 ans. Elle aussi galère comme moi pour obtenir son permis. Mon père, quant à lui, a lâché l’affaire, pour le moment… Il avait son code qui a expiré après 5 ans sans qu’il ait passé l’examen de conduite du permis. Il faut donc qu’il recommence à zéro. Il dit maintenant vouloir se concentrer sur mon permis et m’aider financièrement à l’obtenir, moi pour qui ça devrait être plus facile à obtenir car je suis jeune. Mais bon, je ne pense pas vraiment la même chose. La preuve ? Je ne l’ai pas eu

Il y a bien des moyens d’avoir plus de chances de réussir son permis ou de le payer moins cher, mais ces possibilités ne me sont pas ouvertes. Il y a déjà la méthode de mon ami qui m’avait conseillé de partir à Rambouillet. Lui a la chance d’avoir pu conduire avec son père de temps en temps, sans en avoir le droit, mais cela lui a permis de bien apprendre. J’aimerais bien avoir cette chance-là. Sinon, une amie de mon lycée qui est aujourd’hui avec moi dans mon DUT a la possibilité de conduire en permis supervisé, un dispositif qui permet à un candidat âgé de 18 ans au minimum, inscrit dans une école de conduite, de compléter sa formation initiale par une phase de conduite « supervisée » par un accompagnateur, souvent un parent, afin de passer l’épreuve pratique dans des conditions plus sereines. C’est un peu de la conduite accompagnée à 18 ans avant de passer l’examen. Moi, je ne pourrai pas faire le permis supervisé, car il faut un accompagnateur qui a le permis depuis au moins 5 ans. Mes parents ne l’ont pas.

Côté finances, cette année, ma petite bourse échelon 2 de 170 € par mois, ne me permet pas trop de financer mon permis puisque j’ai des prélèvements de forfait imagine R, de mutuelle ou encore de forfait téléphonique qui se font dans mon compte. Avec tous ces prélèvements, j’arrive à peine à profiter de ma bourse. Donc, sans l’aide de mes parents, je n’y arriverais tout simplement pas.

Je sais que le Conseil départemental des Yvelines subventionne, à hauteur de 500 euros, le coût du permis de conduire des jeunes Yvelinois non-imposables ou dont les familles ne sont pas imposables. En échange, il faut effectuer une contribution citoyenne d’une durée hebdomadaire de 20 à 40 h directement au sein des services du Département ou dans une association Yvelinoise portant une action de la compétence du Conseil départemental. Mais je n’y avais pas droit puisque le revenu global de la famille ne doit pas dépasser une somme déterminée selon un barème en vigueur. C’est 22 400 € pour 5 personnes et 3 200 € par personne supplémentaire. Nous, on est 6 chez-moi. Je me rappelle plus combien nous avions dépassé le barème. Mais ce qui est sûr, c’est que je n’y avais pas droit. Je ne comprends pas d’ailleurs la raison car mes parents sont tous deux agents d’entretien. Ils gagnent juste ce qu’il faut pour les charges de la maison.

Je pense que c’est aussi pour ça qu’après l’échec de mon premier passage, j’ai mis trois semaines à m’en remettre. La semaine où j’ai raté mon permis pour la première fois, j’étais tellement déprimée que je ne suivais plus mes cours en distanciel. Je me connectais au cours juste pour faire acte de présence. J’ai finalement contacté mon auto-école début février sur les conseils de ma mère qui me poussait à ne pas baisser les bras. À ma grande surprise, l’auto-école m’a proposé une date pour le 16 février, alors que le temps d’attente pour une nouvelle date peut prendre deux mois. Le problème ici c’est que l’examen n’était pas à Rambouillet mais dans une autre petite ville, à proximité, Mainvilliers. Je ne voulais pas accepter au début parce que je me suis trop habituée à Rambouillet, j’y ai conduit 30h. Mais ma mère me dit d’accepter et que je prendrais quelques heures pour aller y conduire avant l’examen. J’ai repayé 3 h de conduite avant de passer mon examen une deuxième fois mais j’y ai finalement à peine conduit à cause du trajet assez long entre cette ville et l’auto-école. Quand l’inspecteur a freiné à ma place alors que je prenais une autre voie sur la gauche avant de traverser la route… Ce deuxième échec m’a aussi rendu triste à force de penser à tous les sacrifices que j’ai faits et que je fais encore, mais un peu moins quand même que la première fois. Pas au point de déprimer ou de délaisser mes cours.

Je vais juste prendre une pause jusqu’à ce que je me sente bien moralement pour reprendre la conduite. Deux semaines ? Un mois ? Je ne sais pas, mais ça ne va pas durer longtemps. Mais je n’ai pas le droit de baisser les bras. Si je ne reprends pas, les auto-écoles risquent peut-être de fermer s’il y a un nouveau confinement. Je dois l’avoir ce permis, pour moi, mais surtout pour ma famille.

Kandia Dramé

Partager sur :

Infos de l'auteur

Avatar