Le dispositif « Mon premier Job ! » fait le travail

0

La mairie de Trappes, le bailleur CDC Habitat et l’association les Compagnons bâtisseurs ont proposé à un groupe de jeunes du quartier Jean Macé, à Trappes, de travailler une semaine dans le cadre d’un projet de construction de jeux pour leur quartier. Reportage.

« On a été solidaires tous ensemble ! » s’écrit Moussa*. Depuis quelques jours, lui et 5 autres jeunes Trappistes travaillent dans le local de la Maison de quartier Jean Macé à la construction d’un ensemble d’objets en bois (jeux, coffre, tableaux). Grâce à l’action conjuguée du bailleur principal du quartier, CDC Habitat, et de la mairie de Trappes, ces adolescents se sont en effet engagés, le temps d’une semaine, au sein du dispositif Mon premier job ! qui vise à offrir une première expérience professionnelle aux 16 – 25 ans.

Dans le petit local aux murs écaillés de la maison de quartier, l’esprit de sérieux règne. Au milieu d’un bruit assourdissant de perceuses, Killian, 18 ans, dressé devant l’établi, détaille son travail du jour avec les termes nouvellement appris : « On utilise des serre-joints pour que la planche ne tombe pas », expose-t-il consciencieusement, « puis avec la scie-cloche, on perce le bois ». Cela génère des petits ronds qui « serviront de pions pour les jeux de dame et d’échec qu’on a créés les jours précédents » ajoute-t-il en désignant les deux grands damiers qui reposent sur la table principale de l’atelier. Au même moment, Jacques, 17 ans, qui se tient assis en face de Killian avec trois de ces pions dans la main, indique que ce sont ces damiers qui leur ont donné le plus de fil à retordre « avec la peinture et tout ». L’ensemble des tâches à effectuer étant fini, le reste du groupe se réunit autour de la table pour participer à une discussion à bâtons rompus. Aucun n’est vraiment de nature à se lancer dans de grands discours mais le sentiment de joie est palpable quand il s’agit de faire le bilan de la semaine. Assa, la seule fille du groupe, en fait la démonstration alors qu’elle expose son pedigree. « J’ai 17 ans », raconte-t-elle, « je suis en terminal STMG au lycée de la Plaine de Neauphle et j’ai entendu parler du projet par les Mamans du cœur », une association du quartier Jean Macé. « Ça m’a donné envie. En plus j’avais jamais travaillé en équipe. Et c’est de ça dont je suis la plus fière aujourd’hui ! ». Durant les cinq jours, elle a effectivement travaillé durement sur le « grand coffre » au gré de gestes collectifs et d’alliance des savoirs. Depuis, le petit groupe a fini par placer le coffre à proximité des bacs à fleurs, au milieu de la cité. À présent, tous les objets confectionnés y seront en libre accès en permanence. En le désignant du doigt, Assa lance à la volée : « Ça fait de l’effet, non ?! ».

Ce n’est pas Aymeric qui dira le contraire. Observant la scène avec bienveillance comme il l’a fait pendant une semaine concernant le maniement des outils, ce menuisier de 36 ans prolonge le récit des « apprentis-ouvriers » avec le souci de montrer qu’il ne s’agit pas d’une garderie. « Ils ont bien bossé », souligne-t-il. Mandaté par l’association les Compagnons bâtisseurs, sélectionnés par le bailleur CDC Habitat pour accompagner la fine équipe au même titre que l’association Les Mamans du Cœur, le jeune homme a su se faire apprécier de tous les participants. Avec l’air tranquille de ceux qui font ce qu’ils aiment, il confie qu’il n’a pas hésité à marteler l’importance des règles : les heures à respecter, les normes dans un atelier, le travail à plusieurs. Quelles étaient ces horaires ? « 10h-12h le matin et 14h-17h l’après-midi », répond Jacques avec entrain, comme montrer qu’il n’a pas failli à cet emploi du temps serré et stricte. « C’est vrai que c’est important », explique Aymeric, « ces travaux de précisions demandent de la concentration. Qu’ils soient de Trappes ou pas, la réalité du monde du travail est la même pour tout le monde. »

Quelle suite donner à cette semaine ? La question n’est pas simple. Sur les épaules des six apprentis ouvriers pèsent le poids de l’avenir et de l’angoissante question du « qu’est-ce que tu veux faire plus tard dans ta vie ? ». Sans ambages, ils confient avoir déjà connu les discussions houleuses avec les parents où jaillit à l’impératif le mot de « débouchés », les réunions dans le bureau de la conseillère d’orientation la mine basse, les rêves d’argent qui planent au-dessus de leur jeunesse, loin et proche à la fois, à la manière des fruits de Tantale. Sur les 6 participants, 5 sont en bac pro. Depuis longtemps déjà, les filières générales se sont évanouies, derrière eux. Amine, 18 ans, lui a carrément arrêté l’école. « C’était pas mon truc », laisse-t-il entendre avec une pointe de mélancolie et de désabusement. Près de lui, Evan, 16 ans, s’interroge songeur à voix haute : « Moi, je vais passer mon bac à la fin de l’année. Et puis soit je continue les études, soit je cherche un taff. Je sais pas trop encore ».

Du côté des organisateurs de Mon premier job !, on aspirerait probablement à ce que le dispositif soit vecteur de changement, qu’il crée un déclic. Réponse des intéressés à ces aspirations ? Carl, 17 ans, dit que c’était « cool de manipuler des machines ». Killian déclare à sa suite : « Moi aussi, j’ai aimé l’expérience car j’avais envie de découvrir les métiers de la menuiserie », avant de reconnaître, sous la pression de ses camarades hilares, « et… ouais, faire un peu d’argent aussi, j’avoue ! ». Mon premier job ! n’a pas vocation à être du bénévolat. Tout travail mérite salaire, aussi le bailleur CDC Habitat rémunère les associations qu’il sollicite et la mairie paie les jeunes à hauteur de 228 euros. Cela compte et a pesé dans le choix de chacun des inscrits. Aucun ne s’en cache. Cette somme d’argent va servir pour financer un « Code de la route ou les heures de conduite », pour acheter du matériel informatique, ou « des vêtements ». Pour le reste, aucun ne dit vouloir devenir « menuisier » au sortir de cette expérience. Mais l’aveu ne sonne pas comme un échec. L’idée d’entreprendre, elle, a fait son chemin. L’équipe des 6 se met à rêver de monter une boite relative à la construction, où Assa serait comptable. Ce sont ses études après-tout. Le meilleur reste à venir ?

En attendant, tout n’est pas rose. Comment régénérer cette envie du travail avec ses horaires fixes et ses contraintes, alors que le salaire est modeste et qu’à quelques encablures, une participation au trafic de shit permettrait de gagner davantage à moindre effort ? Le spectre rode comme le témoignent souvent les discussions de ces jeunes sur « le choix de vie » à opérer et la tentation de « l’argent facile ». Et comment, parallèlement, briser la répétition d’un schéma qui, débutant par un manque de réussite à l’école, entraîne par un jeu de domino sinistre à se trouver fatalement perdant sur le marché de l’emploi en raison de la prééminence accordée aux diplômes ? L’équipe des 6 n’en parle pas. Comme s’ils avaient intégré pour leur compte ces données. Avec fatalisme. Mais comme dans la chanson d’Iam, ils veulent en revanche préserver leur « petit frère ». Tous, sans exception, mentionnent le sujet lorsqu’on leur demande ce qui les a rendu le plus heureux dans cette semaine, ce qui a conditionné leur engagement. Evan l’expose avec un beau sourire aux lèvres. Il est venu là, « parce que sa grand-sœur l’avait fait avant lui » et « pour faire des trucs pour les enfants » ; Assa, attachée à rappeler qu’elle a « un frère et une petite sœur », énonce un pareil schéma mental. Son but, dit-elle, était de « construire des jeux pour les petits frères ». Même son de cloche chez Jacques : « c’est pour les jeunes, les enfants, pour qu’ils se divertissent, ça va nous permettre de leur transmettre des choses ». On croirait entendre des anciens ! Amine, « 17 ans bientôt 18 », élargit quant à lui le spectre en replaçant ses lunettes. Sa motivation, il la puise dans la satisfaction de faire « des choses par rapport au quartier ».

Voilà peut-être aussi à quoi peut servir cet esprit d’« auto-construction » comme la nomme Aymeric, conformément au mantra de l’association des Compagnons bâtisseurs, née au lendemain de la Deuxième guerre mondiale lorsqu’un prêtre décida de faire appel à des étudiants pour aider certains des nombreux sans-abris à construire leur propre maison. Entre cette conception libertaire du logement et ces jeunes tournés vers les nouvelles générations qui suivent flottent comme un accord sur l’importance de la solidarité interpersonnelle. « Ben oui, il faut se serrer les coudes », glisse Carl alors qu’au soir de ce vendredi 29, la nuit pointe et la semaine s’achève.

C’est à ce moment qu’apparaissent le maire nouvellement réélu Ali Rabeh et deux de ses adjoints. Ils sont venus s’enquérir des résultats. Dalale Belhout, adjointe à la réinsertion et à l’emploi des jeunes, rappelle que ce qui vient de se dérouler durant cette semaine appartient à un dispositif plus large, proposant des chantiers de rénovation, des cages d’escaliers à repeindre, l’accueil qu’il permet pendant les grandes vacances au sein du dispositif d’accueil d’enfants nommé Trappes Plage. Ce qui s’est d’abord appelé Une semaine d’effort, touchait au début 30 jeunes Trappistes par an. Il en concerne aujourd’hui 180. L’équipe municipale voudrait doubler ce chiffre au cours des six années du mandat. « Sur un CV, voir que vous avez déjà une expérience, c’est un bon point, et cela montre que vous êtes courageux » professe Ali Rabeh. Les 6 travailleurs hochent la tête. On sent de la fierté chez ces apprentis à montrer ces objets fabriqués ou cette marelle peinte à même le sol de l’air de jeux en bas des tours. Les yeux brillant, Evan, qui un peu plus tôt avait rapporté s’être inscrit parce que sa grand-sœur avait fait partie du dispositif préalablement, se tourne désormais vers sa petite sœur. Elle ira un jour, à son tour.

Thomas Jehan

Partager sur :

Infos de l'auteur