Vendredi. Du Quartier à la Charité

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S’est déroulé du vendredi 5 au dimanche 7 juillet à La Charité‐sur‐Loire le Festival des Idées. J’y ai participé avec un groupe d’étudiants pour animer les réseaux sociaux. Retour sur la journée du vendredi, premier épisode d’une série de trois. 

« Elles sont bien tes baskets, tu les as achetées où ? » On est dimanche midi. Depuis 3 jours je suis au Festival des Idées à La Charité‐sur‐Loire, dans la Nièvre. Je suis loin de mon quartier du 78 BE à Lvr (aka Yvelines, Bois de l’Étang à la Verrière). C’est la question que me pose, dans le cloitre d’un monastère bouillonnant de chaleur, un vieux qui transpire la forme avec sa chemine blanche ouverte et le torse plein de poils gris. Il est peut‐être âgé de 70 ans. Il me rappelle la chanson « Je danse le Mia » de IAM. « Chemise ouverte, pas de pacotille ». Une femme l’escorte, silencieuse. J’observe qu’il porte des sandales marron sans chaussettes. Je m’efforce au max de la maxence* de l’imaginer avec ma paire de Nike Lebron 10 EP X rouge et noire. Après avoir échoué à lui traduire le concept de magasin de basket je lui réponds « merci, euh je les achetées à FootLocker. »

Avant le départ

Initialement je ne désirais pas participer au Festival. Je ne connaissais pratiquement aucun intervenant inscrit sur la programmation, à part Christiane Taubira. Le vocabulaire, les tournures de phrase ne m’ensorcelaient pas. Le prospectus, rempli d’informations avec peu d’espaces, me remémore les programmes politiques que je prends de la main d’un militant au détour d’une gare mais que je lirai toujours demain. Le ton très sérieux, genre : « il est urgent de changer le monde sinon… », et c’est ce que vous diront prophète, politique, designer, philosophe, Imam, chacun dans son domaine particulier. En ce moment je suis à la saison 7 de Naruto et c’est bien plus drôle d’apprendre à être un ninja des temps modernes que de changer le monde par la politique. Je préfère rire de l’état du monde comme Démocrite, au calme, fumant une chicha pomme‐banane.
Certainement il y a une urgence, des urgences, mais je ne pense pas pouvoir confier mon devenir à quoi que ce soit lié à la politique, à un représentant ou à un parti. Une bonne partie de mon existence a dépendu des politiques publiques : pour quitter le foyer Sonacotra avec mes parents et habiter 200 mètres plus loin, au BE.Pour voyager en Bretagne dans le cadre de la CAF, avec mama et mon frère. Pour acheter des Nike Cortez à la rentrée avec le bif* de la rentrée scolaire, pour la bourse au lycée, la bourse à l’université, l’accompagnement à la mission locale, l’accompagnement au Pôle emploi. Quand tu y penses c’est chaud…
Pour moi la politique c’est lorsque des gars de mon quartier sont en colère contre la mairie parce qu’ils n’ont pas eu de subventions ou que la demande de logement prend du temps, ou lorsqu’on me dit : « Si tu ne votes pas, avec Le Pen, tes parents retourneront en Afrique ». Ma relation à la politique n’est pas très saine. Comme sur un terrain miné de hérissons je ne préfère pas m’y piquer ?

Vendredi. Je monte dans le train de Montparnasse. Cela signifie 3 jours sans entrainement et « je suis dans le dérangement* » comme dirait l’humoriste Elhadj. J’ai commencé la musculation à l’âge de 16 ans car on me disait trop keuss*. Persuadé de pouvoir muscler mon jeu dans l’espoir vain de devenir footballeur professionnel. Les taps ou les têtes* sont commerce régulier. En pénurie de biceps j’avais besoin de prendre du muscle pour pouvoir rendre à mes adversaires la monnaie de leur pièce. Depuis ce jour béni, dans lequel j’ai débuté la fonte, le taux d’atteinte à mon intégrité physique à largement diminué. Enfant, la salle de musculation du quartier hantait une toute petite cave lugubre, sans fenêtre, sans peinture, avec une barre, quelques poids par‐ci par‐là, et plein de garçons autour. La scène ressemblait à un rite initiatique près d’un Totem ou devant un feu magique. Puis une vraie salle fut ouverte dans le gymnase municipal. Sauf qu’elle était interdite aux moins de 18 ans. J’ai menti sur mon âge mais le responsable n’était pas naïf. J’avais le même âge que son petit reuf*. J’étais très heureux de trainer avec les grands, surtout l’un d’eux très charismatique et plein d’humour à l’époque. Il était rappeur, il jouait bien au basket. Le Don Juan du ghetto. Aujourd’hui il a fait le choix de rentrer dans l’din*. On ne se parle plus.

Arrivé à Porte d’Orléans pour me rendre à la Charité sur Loire, un minibus gris foncé prêté par le club de basket de la Charité m’attend, ainsi que le groupe d’étudiants dont je fais partie. Notre mission sera de communiquer sur les réseaux sociaux de ce qui se passe pendant le Festival. Je suis le dernier arrivé. J’ai l’impression d’aller en colonie de vacances et je me souviens d’une série que j’adorais regarder sur Canal J : Nos plus belles vacances. La série met en scène un groupe d’enfants âgés de 8 à 13 ans dans un camp de vacances situé dans une abbaye durant l’été.

11h25. Dans le minibus l’ambiance est à l’étude. Il fait très chaud. Nous sommes 8, plus le chauffeur qui fait des blagues sur les Parisiens. Chacun se raconte des trucs de grandes écoles avec des termes, des sigles, des noms que j’ai vaguement déjà entendus. Le moteur du minibus fait beaucoup de bruit alors j’entends des bribes de conversation : « 16 en mathématiques » « CPGE » « ENS » « ambassade Vienne… » « chargé de cours » « double master ». Je pensais que c’était pour eux une manière de faire connaissance rapidement, une introduction, mais cela a duré longtemps alors j’ai fait semblant de lire.

Tout d’abord parce que je n’ai pas l’habitude de parler études avec autant d’intensité. Peut‐être qu’avec mes amis la situation se renverse. On ne parle pas études mais football toute la journée. La seconde raison c’est qu’ils me donnent l’impression d’être un vaincu, un musclé sans muscle. Leur conversation réveille une colère très profonde. Une colère qui n’est orientée vers personne, mais qui demeure. « Negro j’suis vener, j’vais niquer des mères » dit Trafiquinté. Comme plein de rappeurs je suis en colère mais j’ai fait le choix de gérer ce ressentiment autrement qu’eux. Malgré mon mastère en Design je me considère comme un semi‐décrocheur et j’ai lutté pour rattraper le wagon des études. Dès la 4ème ma prof d’histoire-géo me conseille de faire un Bac pro, ce qui signifie dans le langage du quartier : « T’es pas assez intelligent pour aller en général ». Puis j’ai raté mon brevet et je me rappelle qu’en Français, j’ai raconté ma détection de football à l’AJ Auxerre. Je n’avais pas d’autre expérience plus poignante à raconter. J’ai eu mon bac ES au rattrapage. Puis j’ai commencé un DUT Qualité Logistique Industrielle et Organisation (QLIO comme la voiture). Orientation que mon assistante sociale et un ami m’avait gentiment inspirée, car il y avait du boulot là‐dedans. Oui mais, je suis quelqu’un de sensible et plutôt littéraire, donc je fais comment ? Ben j’ai abandonné le DUT QLIO et je suis parti étudier l’Islam à l’étranger en Mauritanie. C’était largement mieux, frère, que d’ETRE en QLIO !QLIO ! QLIO ! Dans ce nouvel espace ma curiosité était valorisée. Puis je suis revenu en France au bout de six mois car je n’aimais pas l’enseignement qui y était dispensé, et que je rêvais souvent de pizza. J’ai débuté une licence LLCE arabe à l’université de Paris 3. J’ai raté ma licence, j’ai repris des études de design, mais pour mon mémoire de fin d’étude en design j’ai gratté difficilement un 11,5. Voilà ce à quoi me renvoie le fait d’être pris dans une discussion entre membres de l’élite des grandes écoles. Je ne doute pas qu’ils ont durement travaillé pour en arriver là. D’ailleurs certains étudiants à l’université déploient une force considérable, une capacité à travailler sur la longueur, affronter des textes difficiles, écrire des semaines et des mois sans s’arrêter. Dans le quartier on valorise la force physique, et le charbon,le travail acharné.

Arrivée à la Charité

Nous arrivons à la Charité‐sur‐Loire vers 15h30. Le village est merveilleux, il y a des vestiges d’une ancienne petite église, à côté de l’ énorme Prieuré Notre‐Dame de La Charité sur‐Loire dont les parois blanches sont illuminées par le soleil. Les rues sont étroites, les places vides. Le festival des idées sera pour moi l’occasion de réfléchir à l’interaction entre la ruralité et les quartiers populaires. Un nouveau souvenir s’exhume en moi, le film Camping à la ferme. Il raconte l’histoire de 6 jeunes de quartiers populaires franciliens condamnés à effectuer du « tige », un travail d’intérêt général, lors d’un séjour à la campagne. Le groupe est encadré par un éducateur de la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) joué par Roschdy Zem. Les jeunes « Tigistes » n’ont jusqu’alors jamais quitté leur cité et se confrontent aux habitants du village, qui n’ont eux jamais vu de jeunes de cité. Je n’ai jamais été condamné à du tige, mais j’aurais pu être à la place de Roshdy Zem lorsqu’il y quelques années je ne savais plus quoi faire de ma vie. La mission locale m’avait proposé une formation pour préparer le concours d’éducateur PJJ. Ce n’était pas un métier pour moi mais il faisait partie d’un dispositif d’accompagnement qui permet de former un individu et de diminuer le taux de chômage. Loué soit le seigneur de la bureaucratie, ça n’a pas marché. Je ne respectais pas un des nombreux prérequis administratifs.Tant que je ne parvenais pas à exprimer ce que je souhaitais être, à ne pas être réduit et assigné à une fonction j’aurais été balloté d’accompagnement en accompagnement de métier toujours plus technique en métier plus administratif. Puis un jour j’ai eu la chance de tomber sur l’université populaire de philosophie de Michel Onfray et à ce moment j’ai compris que mon problème n’était pas d’abord économique ou sociologique mais d’ordre philosophique. Il m’a révélé à la philosophie du quotidien, une philosophie qui peut naître dans un quartier. Il m’a aidé à mettre des mots sur les difficultés que j’ai rencontrées en banlieue et à me reconnecter avec des idées appartenant à un autre univers.

Le Festival débute ce vendredi vers 18h30 dans le prieuré, un monastère subordonné à une abbaye plus importante, celle de Cluny. Le principe du Festival est celui du débat inversé. Les citoyens prennent la parole en premier pour témoigner, interpeller, interroger les invités qui doivent prendre le temps d’écouter et d’interagir par la suite. Plusieurs débats sont organisés en même temps. Moi je choisis « Le nouveau destin du monde rural : comment le bâtir ? ». L’échange à lieu à l’étage dans une salle immense. Àchaque pas le sol bruisse. Certaines fenêtres sont condamnées. Il fait chaud. Des personnes d’âge mûr se servent du programme comme d’un éventail. La discussion sur l’avenir de la ruralité me plaît. En tant que designer d’innovation et d’expérience, mon métier consiste à proposer des solutions nouvelles aux problèmes complexes… J’apprécie le travail d’Anne Algret, responsable du laboratoire « les villages du futur ». Aussi parce que j’ai créé L’Hypercube : un laboratoire qui explore la banlieue du Turfu par le design, la fiction et les imaginaires. Mais j’ai le sentiment que les intervenants, comme le public, citent la banlieue comme un poncif genre : « la banlieue aussi » mais jamais ils n’ont évoqué le fait de travailler à une relation entre les deux univers. La banlieue revient comme une citation rhétorique, intéressante lorsqu’il s’agit de faire genre convergence des luttes. Puis rien. Au bout d’un moment je décide d’intervenir pour indiquer qu’il n’est pas suffisant de convoquer la banlieue à côté de la ruralité, quand on parle du partage de certaines misères, mais qu’il faut penser et travailler les interactions entre ruralité et banlieue. Et pas seulement pour parler de sujets pas très positifs. Je décide de faire de cette question un article qui sera publié sur le blog du Festival.

Fin du premier débat. C’est le moment du repas. Il y a beaucoup de jambon, de fromage et du vin. Franchement ça à l’air bon mais je vais manger un petit sandwich végétarien. Je fais 100 Kg. Après le repas, je m’oriente vers la grande cour du prieuré. Je commence à m’ennuyer et je n’ai pas trop envie de retourner vers les autres. Il est presque minuit lorsque je commence à avoir faim. Tout est fermé alors un organisateur me propose d’essayer le Bazar café, un espace culturel et artistique en centre ville, à deux pas du prieuré, qui fait aussi restaurant. La cuisine est fermée mais le serveur me propose de me faire une salade pour 10 euros, l’équivalent d’un gros kebab, avec la canette et le tiramisu. Au moins je vais pouvoir dormir le ventre apaisé. Après le souper, j’erre seul dans la ville à la recherche d’adrénaline et d’aventure. Je cherche d’autres lieux de rencontres décontractés ou bien une rencontre avec des Détraqueurs. Il se met à pleuvoir. Je rentre au camping vers 1h30 du matin. Les deux lits de la roulotte dans laquelle je croyais devoir dormir sont pris. Alors je dors par terre sur un sac de couchage.

Makan Fofana

Max de la maxence* : Maximum
Bif* : Argent
Je suis dans le dérangement* : ça me dérange affreusement.
keuss* : sec, maigre
Les taps ou les têtes* : bagarre ou 1 contre 1
Reuf* : frère
Rentrer dans l’din* : rentrer dans la religion
Gars sûr* : un vrai ami
Tah le bled* : comme au bled

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Infos de l'auteur

Makan Fofana

Habitant du quartier du Bois de l'Etang à La Verrière, ancien étudiant à la Sorbonne Nouvelle en Licence Langue Littérature et civilisation, écrivain à mes heures perdues, amateur de philosophie, de spiritualité et du monde de l'entreprise. A travers ce blog je souhaite favoriser de nouvelles initiatives dans le quartier.