Télé : le prix d’un divertissement gratuit

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Dans son livre une brève histoire de l’avenir, paru en 2006, Jacques Attali écrivait qu’il y avait encore deux domaines très porteurs : l’assurance et le divertissement.

Le divertissement semble être une composante importante de notre humanité ; nous avons besoin d’avoir des activités de loisirs. Selon le philosophe Pascal, pour l’Homme, il est essentiel de se divertir pour se détourner de l’essentiel. Sans divertissement, l’Homme se verrait obligé de se confronter aux questions existentielles liées à sa condition.

Dans notre société, les divertissements fleurissent et les offres sont aussi variées que les demandes qui existent.On peut très facilement sortir en boite, aller au théâtre, regarder un film au cinéma ou encore se faire un billard… c’est l’avantage de notre époque, il y a l’embarras du choix. Mais évidemment, je n’ai cité ici que des activités payantes, ce qui limite l’accès aux plus défavorisés. Il s’agit en outre, de divertissements collectifs.

Il existe un divertissement qui est probablement le plus répandu à travers le monde et le plus accessible à tous. Il s’agit de la télévision. Que l’on soit seul ou à plusieurs, à n’importe quel moment de la journée , il y a toujours un large choix de programmes pour se divertir, « se vider la tête ».

Hormis les coûts liés à l’achat de l’appareil de réception, l’alimentation électrique et la redevance audiovisuelle pour les chaînes publiques, le coût de ce divertissement est quasi nul. Se divertir devant la télévision est gratuit ! Voici donc l’illustration d’un progrès de notre époque qui profite à tous.

Devant ce tableau idyllique, je me demande tout de même si la télévision gratuite se fonde bien sur une démarche totalement désintéressée. Mais la raison me pousse à reconsidérer les choses. Les chaînes de télévision ont besoin d’argent pour prospérer, mais que vendent-elles au juste ? Eh bien, elles vendent du temps d’antenne à des annonceurs publicitaires qui eux-mêmes le vendent à des distributeurs de produits de consommation. Sur TF1 par exemple, en access prime time, les 30 secondes d’antenne sont vendues en moyenne 80 000€. Mais nous, usagers de la télévision, on ne paye toujours rien ; serions-nous donc les grands gagnants ? Évidemment, non ! Pour citer Patrick Le Lay, ancien PDG de TF1, le téléspectateur paie sous la forme de temps de cerveau disponible. Et les chaînes de télévisions font en sorte que nous soyons bien réceptifs à ces messages publicitaires.

Y a-t-il à s’inquiéter de cette forme de troc ? Pour moi, la réponse est oui, sans aucun doute ! Nous passons en moyenne plusieurs heures quotidiennement devant notre télévision et une fraction de cette durée consiste à visionner de la publicité (sans compter les placements de produits). Ces publicités nous martèlent ô combien tel ou tel produit nous rendra plus beau, plus mince, plus viril, plus intelligent ; en somme, plus heureux.

De manière générale, les publicitaires ne tentent pas en premier lieu de vanter les mérites du produit à vendre, mais essaient de tirer profit de notre tendance à faire des associations d’idées : une femme épanouie = un yaourt allégé, un homme dans la fleur de l’âge = une voiture de standing, une famille heureuse = des croquettes pour le chat, des seniors apaisés = des obsèques bien ficelées.

Notre esprit critique dispose de failles qui sont intrinsèques à notre cerveau : les biais cognitifs. Nous allons très vite car nous faisons des raccourcis tout le temps : rapidité au dépend de la précision. Et le marketing en joue pleinement. Au final, on imprime profondément dans nos esprits, par le biais des publicités, que des aspects positifs peuvent être obtenus en consommant encore et toujours plus. Consommer devient alors, consciemment ou pas, la clé de notre bonheur. Pour être heureux, il faut avoir. Je dirais même qu’il faut avoir plus que les autres ; être envié pour ce que l’on possède. Quitte à susciter des besoins largement contingents.

Cela pourrait faire penser au fonctionnement des sectes : nous laver le cerveau et nous « remplir » d’une substance que les autres n’ont pas ; être privilégié. Dans le cas présent, la secte prônerait la société de consommation. Quel moteur pour certains et quelle frustration pour les autres !

D’après l’INSEE en 2010, les ouvriers et employés passent quotidiennement 50 % de temps en plus que les cadres et professions libérales, devant la télévision. Cela signifie que le formatage à d’autant plus d’impact chez les moins diplômés et les moins favorisés socialement. Cette vulnérabilité va se transmette chez les enfants de ces milieux, les handicapant d’autant, en imprégnant très tôt leurs esprits. La télévision va alors contribuer à creuser le fossé qui existe entre les enfants de ces différents milieux. La télévision est donc un des mécanismes du processus de reproduction sociale.

Une fois ce constat fait, on ne regardera probablement plus ce divertissement de la même manière. On a désormais conscience que ce divertissement en apparence gratuit a un prix. Il coûte cher, grâce à notre crédulité et au détriment de notre liberté, de notre humanité. Néanmoins, même en étant plus sensibles aux enjeux lorsque nous regardons la télévision, le mal est fait. En effet, notre système de valeurs, nos opinions sont déjà bien imprégnés par ce à quoi ils ont été soumis : l’illusion selon laquelle nos vies n’ont de sens qu’au travers du superficiel. Ce divertissement a largement contribué à véhiculer cette idée. Charge donc à chacun d’y mettre un frein, de se réapproprier le mot « sens » et de redéfinir les contours de son essentiel… bien loin de ces considérations matérielles.

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