« Je ne me suis pas posé plus de questions mais je sais qu’à terme je vais rentrer à Djibouti »

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Habone, 23 ans, d’origine djiboutienne, habite en région parisienne, en colocation depuis bientôt un an. Son diplôme d’ingénieur en poche, elle travaille aujourd’hui au sein de la société Merck Millipore (chimie et pharmaceutique). Elle revient sur son parcours.

Mercredi soir il est 18h dans le hall du cinéma de SQY Ouest (Saint‐Quentin‐en‐Yvelines, 78) ; elle arrive le pas serein, un sourire discret aux lèvres. On s’installe après avoir passé notre commande. Habone a 23 ans ; née à Djibouti, elle y grandit jusqu’à ses 17 ans. « A Djibouti il y a plusieurs communautés et moi je suis de la communauté Somalie, ma langue maternelle c’est le somali. Mon prénom Habone est d’origine somalienne et signifie “quand quelque chose convient bien” », dit‐t‐elle en accompagnant ces propos d’un petit rire.

Après un bac scientifique obtenu à 17 ans, elle quitte le pays : « En fait j’ai eu droit à une bourse pour poursuivre mes études en France alors j’ai sauté sur l’occasion ». Elle arrive à Amiens dans le but d’intégrer une classe préparatoire en biologie mais découvre qu’il n’y a plus de place. Habone se retrouve obligée de faire une prépa physique en deux ans. La première rupture est affective mais elle est un peu comblée avec la présence d’autres étudiants djiboutiens : la ville a un partenariat avec Djibouti : « Du coup je m’y suis retrouvée avec plein d’autres. On s’entraidait pas mal ça permettait de se sentir moins seul.»

Entre appartenance d’origine et intégration : le phénomène d’acculturation

Pas facile de s’y retrouver au début, lorsqu’on voyage d’un continent vers un autre, d’une culture vers une autre : « Alors déjà il y a les démarches administratives, c’est la galère de tous les étudiants étrangers ». Bien que loin de sa famille, à l’époque la jeune étudiante souligne un point positif : « Le fait d’être loin de mes parents et de devoir me débrouiller seule, j’ai très vite gagné en maturité ! ».

S’ajoute à cela le changement de climat assez radical, un autre aspect qui a demandé du temps à la jeune djiboutienne avant qu’elle ne s’y habitue. « Chez moi l’été ça va jusqu’à 50° et l’hiver ça ne descend pas en dessous de 20°. J’arrive en France il fait super froid, il pleut quasiment tous les jours », dit‐elle en rigolant. En revanche la question de la langue n’a pas posé trop de problèmes pour Habone, la jeune étudiante est francophone lorsqu’elle arrive en France : « Jai fait toute ma scolarité en français, comme Djibouti était une colonie française [ndlr : indépendance le 27 juin 1977], il y a le même système éducatif qu’en France. »

Les différences religieuses et culturelles se font elles aussi ressentir dès les premiers jours. Elle ne se sent pas très à l’aise et s’adapte tant bien que mal. « Djibouti c’est un pays musulman à 99% et du coup tout ce qui concerne l’appel à la prière, les mosquées à chaque coin de rue, c’est vrai que ça change beaucoup d’ici. » Habone constate également une société caractérisée par un individualisme poignant lorsqu’elle établit la comparaison avec son pays d’origine « Les gens à Djibouti sont “très famille” dans une logique d’entraide, alors qu’ici c’est chacun pour soi ».

Quant à l’aspect culinaire et gastronomique, il est perçu par la jeune djiboutienne comme une épreuve à surmonter. D’autant plus qu’elle ne dispose pas de famille en France, elle n’a pas d’autre choix que de manger à la cantine : « La bouffe chez nous c’est toujours épicé alors qu’ici au début j’avais beaucoup de mal, c’est à peine s’il y a un peu de sel. Je ramenais mes épices avec moi au restaurant universitaire », confie‐t‐elle en rigolant. Pour autant la socialisation s’est aussi effectuée à ce niveau‐là. « Alors que maintenant, quand je mange un truc épicé je sens que ça me pique quoi ! Je me suis habituée. » Habituée également à ne pas consommer de porc et uniquement de la viande halal, la jeune musulmane explique que face à la difficulté de se procurer du halal, elle se met à consommer de la viande en évitant le porc.

Et puis il y a ce temps qui n’est pas le même… « Ici il passe très vite alors qu’à Djibouti j’ai l’impression que les journées durent 48h ! En plus le week‐end là‐bas c’est jeudi‐vendredi alors qu’ici, samedi‐dimanche tu fais le ménage les courses et hop tu ne sais pas comment le week‐end est passé … »

Elle explique que sa fâcheuse habitude à être toujours en retard est particulièrement liée à la différence de notion du temps qui traduit ainsi un décalage même dans les habitudes. « A Djibouti, souvent ce sont mes parents qui me déposaient et les transports il n’y a pas vraiment d’horaires : tu marches, tu vois le bus, tu lui fais signe de s’arrêter et tu montes. Ici j’ai appris à courir derrière les bus », rie‐t‐elle.

« Trappes je connaissais de nom uniquement, je savais que c’était la ville de Jamel Debbouze »

Après ses deux années en classe préparatoire de physique à Amiens, Habone intègre une Ecole d’ingénieur en 3 ans à Angers. « J’ai beaucoup plus apprécié Angers au niveau du climat, mais aussi du fait que je sortais plus ». Elle associe souvent la vile d’Amiens aux difficultés de la prépa et au peu de temps dont elle disposait pour elle‐même.

Lors de sa dernière année en Ecole d’ingénieur, elle effectue un stage de six mois au sein d’une startup à Montpellier. La jeune femme obtient son diplôme et se met alors à chercher du travail. « Je recherchais un travail dans toute la France mais je ne trouvais qu’en région parisienne. J’ai donc réalisé des entretiens avec des boites de prestations et il cherchait quelqu’un pour rentrer chez Merck. J’ai été prise. » Elle travaille depuis dans une des plus grosses entreprises chimique et pharmaceutique.

Habone doit alors trouver un logement dans une région parisienne qu’elle découvre ; la première fois ne lui avait pas laissé d’excellents souvenirs. « Quand j’étais à Amiens, avec des amis on s’est dit qu’on allait visiter Paris. Ma première fois à Paris on est arrivé à Gare du nord, on s’est dit on va se balader dans le quartier. Je savais qu’il y avait des pickpockets dans le métro et tout donc je faisais attention et comme j’étais mineure je n’avais pas de compte en banque j’avais toujours de l’argent liquide sur moi. Ce jour‐là j’avais mis mon téléphone dans la poche de ma veste et en allant vers Barbes, en passant devant le métro bah je n’avais plus de tel … »

Décidant de prendre un Airbnb pour deux semaines à Montigny‐le‐Bretonneux (78), la jeune femme se renseigne auprès de ses collègues pour un logement proche de son lieu de travail. « J’ai finalement trouvé sur internet une colocation sur Trappes. A la base Trappes je connaissais que de nom. Quand j’étais à Djibouti je regardais le Jamel Comedy Club et il parlait toujours de Trappes du coup je savais que c’était la ville de Jamel ».

Aujourd’hui cela fait bientôt un an que Habone vit à Trappes. Même si elle avoue ne pas s’intéresser outre mesure à la ville, son souhait premier était de trouver un logement proche de la gare, elle n’omet pas de préciser qu’elle garde une image positive de Trappes et des Trappistes. « Mes proprios sont très sympas. C’est une famille marocaine. Ils m’ont invitée à manger avec eux pour le dernier ramadan comme ils savent que je jeûne aussi. Et puis quand la dame prépare des couscous elle partage toujours avec nous. Ça va être triste de les quitter.»

« Une acculturation partielle ? »

Bientôt deux ans que la jeune djiboutienne n’est pas rentrée au pays et le manque de ses proches se fait ressentir dans ses propos. « Je vais rentrer au pays pour les vacances de Noël, ça fait deux ans que je n’ai pas vu ma famille ». Dans les arguments mis en avant par Habone, l’aspect culturel et religieux joue un rôle tout aussi important dans sa volonté de retourner un jour à Djibouti. « Ici, tu pourras poser la question à tous les musulmans, c’est vraiment difficile de pratiquer sa religion. Par exemple à Djibouti la vie est rythmée par les prières. En toute honnêteté j’étais beaucoup plus pratiquante quand j’étais à Djibouti, là‐bas le ramadan c’est trop cool car tout le monde le fait alors qu’ici c’est déprimant … » regrette‐t‐elle.

« Quand j’ai fini mes études je me suis dit je vais commencer à travailler pour avoir une première expérience, je ne me suis pas posé plus de questions mais là je sais qu’à terme je vais rentrer à Djibouti ». Ce souhait de quitter la France et de retourner auprès des siens traduit une forme d’éthique morale enracinée au sein d’un milieu familial conservateur, et qui rend plus difficile une acculturation totale. « Je ne me vois pas élever mes gosses ou faire ma vie dans un pays qui ne soit pas musulman. C’est vrai qu’à l’époque les immigrés venaient parce qu’ils n’avaient pas le choix, ils venaient pour travailler et finissaient par s’installer en France. Nous ce n’est pas pareil, je sais que si je rentre par exemple avec mon diplôme je pourrais trouver un poste à la hauteur et gagner ma vie correctement. »

Abdelhamid Chalabi

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Infos de l'auteur

Abdelhamid Chalabi

Étudiant de 24 ans en dernière année de Licence de Sociologie et résident à Montigny le bretonneux. Passionné de musculation et des sports de combat. Je m'intéresse particulièrement aux sciences sociales, aux langues et enjeux politiques et géopolitiques. Le Trappy Blog c'est pour moi le moyen d'acquérir une expérience et de m'exprimer.