Mes vacances au quartier, mais loin du mien

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Makan a passé la fin de ses vacances à Bagnolet (93), dans un quartier populaire qu’il ne pensait pas si éloigné du sien. Au fil des jours un paradoxe apparaît, celui d’une confrontation avec sa culture de quartier d’origine et son rapprochement progressif vers une autre culture, littéraire et philosophique.

La rentrée scolaire approche, les températures déclinent, « l’argent de la rentrée » (l’allocation de rentrée scolaire), est disponible pour acheter des nouvelles baskets et quelques fournitures. Je passe des vacances dans un quartier populaire de Bagnolet (93), le « Plato » comme les gens l’écrivent dans la rue. C’est un peu nul comme nom. L’histoire dit que le quartier ayant été construit en hauteur, sur un plateau, la cité avait son nom tout trouvé. Moi je viens du Bois de L’Étang, dit « le bitume », un quartier de la Verrière dans le 78.

À 15 ou 16 ans, je ne partais pas en vacances pas dans le sud de la France ou à Pattaya, mais aux Ulis chez mon cousin du 9.1. Dans une autre cité. Je suis bien parti quelques fois en Bretagne et en Auvergne grâce à la CAF ou avec la mairie ( je n’avais pas encore l’âge de comprendre qui nous envoyait en vacances). Une fois ma mère m’a raconté une drôle d’histoire. Selon elle, envoyer ses enfants en vacances dans un autre quartier, aux yeux de l’état, c’était comme les envoyer vraiment en vacances, la famille touchait des aides…

Aux Ulis, j’atterrissais chez mes cousins, du côté de mon père, une famille Khasonke (une ethnie du Mali). Je passais mon temps à jouer au football avec les gars du quartier, plus ou moins amis avec mes cousins. Parfois au gymnase, d’autres fois sur des vieux synthétiques et plus rarement sur un terrain en herbe, tout proche d’un Carrefour. Et comme, la dose journalière de football n’étant pas suffisante, on passait une bonne partie de la nuit sur la console à se buter à Pro Evolution Soccer (à l’époque Fifa était vraiment pourri).

Là bas, à l’époque, c’était pour moi vraiment des vacances parce que c’était plus marrant de traîner avec mes cousins Toumani et Séga, de rencontrer leurs amis, de vanner nos quartiers respectifs à longueur de journée plutôt que de rester au Bois de l’Étang. « C’est qui votre meilleur rappeur ? » lançait mon cousin. « Nous on a Sinik », me répondait‐il avec fierté. Ou encore « c’est qui votre meilleur joueur ? » autrement dit, « qui sont vos élus ayant réussis à passer pro ? ». Je répondais : « Alexandre Mendy, il a mis un but en coupe de l’UEFA contre Villarreal ». Et lui me riait au nez en pensant à Thierry Henry, grandi dans le quartier. Voilà ce que c’était, pour moi, des vacances dans le quartier.

« Il a fallu se débrouiller, derrière moi je n’avais zéro grand frère »

Je n’avais pas de grand‐frère et j’en ai souffert. Me retrouver avec mes grands cousins renforçait mon sentiment d’être en vacances, comme sur île déserte, protégé par les ombres des palmiers. D’ailleurs Le rappeur Ninho l’exprime bien lui qui a vécu cette situation « Il a fallu se débrouiller, derrière moi je n’avais zéro grand frère. » Et quand ça s’tapait pour un oui ou pour un non, pour un « traitage de mère » ou tout simplement pour imposer sa loi, il n’y avait personne pour me défendre. On manque toujours plus de respect à celui qui n’a pas de grand‐frère, moins de risque de représailles. Faire appel aux parents c’était la honte donc j’évitais. Une fois, collégien, je suis rentré avec l’arcade gauche ensanglantée. Mes parents n’ont même pas cherché à savoir ce qui s’était passé.

Au collège on m’avait posé la question. Cette cicatrice, toujours visible sur mon arcade, est aussi restée dans mon cœur, mes pensées et mes actes, sous la forme d’un sentiment qui ne m’a jamais lâché, une résurgence toujours possible de la violence. Mais pas de ce sentiment sous le soleil des Ulis. Alors j’étais encore plus heureux de retrouver les grands frères de mes zincous pour écouter leurs histoires de grands dans l’tièks. J’aimais bien les entendre rentrer tard dans la nuit faisant vibrer le lit superposé en fer. C’étaient aussi vraiment des vacances parce que mes tantes par l’ethnie (pas nécessairement apparentées) s’occupaient bien de moi et me demandaient toujours si j’avais bien mangé.

Aujourd’hui c’est différent. L’ambiance « tah on fait les cons toute la night » c’est terminé. Je ne dors pas chez mes zinc mais chez ma « hlal » (si tu ne connais pas le concept de hlal, je vais te l’expliquer au calme : c’est une meuf sérieuse, présentable à ses parents, vient de l’arabe halal ce qui est « permis » ou « légal »). Au « Plato » je suis un étranger parce que je n’ai pas été introduit par des potos mais par une go, ça change tout. Avec les jours qui défilent, j’ai l’impression d’être un sans‐papier au sein du quartier, m’attendant quasiment à passer un rite d’initiation pour savoir si je suis comme eux.

Dans le quartier il y a de jolis tags sur les murs, j’ai vu au loin une grande fresque bleue, et même une magnifique peinture sur un bâtiment. Ce que je ne retrouve pas dans le quartier du Bois de Étang mais à Bagnolet le quartier est comprimé sur lui‐même. Des parkings sans gloire remplissent les vides, très peu d’espace pour vagabonder sans être vu comme sur un mirador de zonpri. La verdure ? Elle n’est peut‐être pas encore à la mode dans le quartier. Les travaux de réhabilitation avec des grillages, des grues, des protections accompagnent la saleté, surtout des détritus laissés par les habitants et ramassés par des chats errants. Un groupe de quatre ou cinq ouvriers ne semblent pas très gênés par la saleté.

« Pourquoi un mec d’un autre quartier veut venir jouer ici ? »

Un jeudi soir, je demande à Sophie, mon étudiante en prépa, ma princesse de la ville, si elle pouvait me trouver des créneaux pour jouer au foot. Son contact est d’origine malienne comme moi, mais il ne connaît pas. « Pourquoi un mec d’un autre quartier veut venir jouer ici ? ». C’est limpide, c’est froid, c’est sec. « Ca pue l’seum » dit‐elle au téléphone, mais finalement il finit par lâcher des informations : « c’est le lundi, mercredi, vendredi de 19 h à 22 h au gymnase ».

Vendredi, jour de match, je suis archi chaud et Sophie me demande « sois sociable, je les connais tous...». Je me pointe avec ma femme du futur (si je dis meuf ça fait pas trop sérieux), le gymnase est fermé, elle rappelle le gars et lui explique la situation alors il répond « tant pis pour lui ». Cette fois ça me fait penser à un autre son de Gradur « Chui dans mon bendo », je rajouterais : « et t’es pas le bienvenu ».

On dirait que j’ai changé de pays, avec une nouvelle juridiction, mais en fait je suis juste à 1h30 de train de chez moi. J’ai pris le bus 415 jusqu’à la gare de de Trappes, puis je suis monté dans le train de banlieue direction Montparnasse, puis j’ai pris la ligne 4 jusqu’à Réaumur, la 3 jusqu’à Gallieni et enfin le bus 76 jusqu’à la cité. Quand t’arrives à Galienni, des vendeurs posent leur marchandises (habits africains, mouchoirs, chargeurs de téléphone…) à même le sol. Je reste quand même en France non ? Je ne vois pas pourquoi entrer dans un quartier qu’on ne connaît pas serait comme pénétrer dans une terre étrangère dans laquelle on devrait justifier notre présence.

Mais le vrai problème est plus profond. En fait j’ai « volé » une de leurs femmes aux mecs de cette ville, une de leurs belles femmes et ça ne passe pas dans les lois du quartier. Quand je traverse le quartier, « l’œil est fort » sur l’étranger qui a géré une de leurs gos. Peut‐être pris de pitié pour son amant privé de football, Sophie me propose de m’entraîner près d’un parcours santé en bas de chez elle, sauf qu’elle a peur pour moi ! Elle ne partage pas tout de suite son sentiment d’insécurité. Moi aussi j’appréhende, mais je ne lui dis rien non plus. Dans ma tête, entre chaque exercice physique, je me prépare aux scénarios des films de gangsters qui se terminent mal. Puis je regarde autour de moi et je visualise les scènes.

Au même moment, deux filles se posent pas très loin de moi, accompagnées d’un chien excité et sans laisse. Une rebeu, une renoi, environ 16 ans, elles racontent leurs lifes, parlent le langage de la rue, mais je suis trop préoccupé avec mes exercices pour écouter ce qu’elles racontent. Un peu plus loin près d’un vieux terrain de foot en béton, des petits, 18 ans environ, font de la moto, ils m’observent pendant que sur du « Gradur, je fais des pompes des tractions ! ». Je suis perçu comme une menace, un corps étranger.

Moi aussi je perçois ces gars comme une menace, à l’image de ces querelles interquartiers, parfois interbâtiments, tout est envisageable, je reste sur mes gardes et n’écarte aucune possibilité. Je les observe, mais rien ne se passe d’aussi méchant que des représailles façon la trilogie du Parrain. Traction, pompe, gainage je m’entraîne, mais je ne suis pas à l’aise alors je rentre plus vite que prévu. « Si tu n’étais pas rentré à 30, je serais venue te chercher » me dit ma ‘hlal. Ça me fait rire. Devrais‐je vraiment en rire ?

Univers qui s’entremêlent

Cet épisode soulève plusieurs questions chez moi. En fait il remet en cause ma « culture du quartier » et me conforte dans mes choix de lecture, d’envie d’autres univers, de Michel Onfray à Harry Potter. Ces univers ne sont pas incompatibles, au contraire, j’aime à penser qu’ils s’entremêlent et je crois que c’est la chose que nous apprécions le plus l’un chez l’autre, Sophie et moi.

Ma hlal elle est spéciale. Tous les deux nous sommes passionnés de littérature et de philosophie sauf que moi j’étudie dans la rue et elle en hypokhâgne, au lycée Hélène Boucher (Paris 20), une bonne prépa à skip (« à ce qu’il parait »). J’en ignorais l’existence jusqu’à très peu, enfin presque puisque j’en ai entendu parler pour la première fois dans le film d’Abdel Malik Qu’Allah bénisse la France.

Pendant plusieurs jours nous sommes descendus dans le quartier en direction du grec tout en ergotant sur Baudelaire, André Gide, le voyage humanitaire qu’elle avait fait au Sénégal pendant que moi je galérais au bitume. Mais aussi sur ses histoires romanesques dans son quartier chaud du ‘Plato’. Elle a les cheveux blonds, les yeux marron‐verts, la peau bronzée par le soleil et une silhouette généreuse, on ne passe pas inaperçu, à moins que ça soit seulement elle qui ne passe pas inaperçue. Après s’être correctement tués à la gastronomie banlieusarde plusieurs soirs de suite, nous avons décidé de sortir du quartier, d’aller à République, dans un restaurant plus classe, Le Paradis du fruit. Était‐ce le signe que nous acceptions notre histoire, notre vécu dans le quartier, mais qu’immanquablement nous nous dirigions tous les deux vers une autre vie, celle d’une vie bourgeoise si nos parcours professionnels le permettaient ? Peut‐être pas, mais dans tous les cas vers un monde meilleur, vers un ailleurs philosophique et littéraire, parisien ou pas.

Le lendemain direction Romainville dans une zone pavillonnaire à quelques kilomètres de Bagnolet. « Est‐ce que tu veux goûter le poulet portugais ? » me demande la mère de Sophie. C’est ma première rencontre avec sa mère, portugaise (son père est français, il vit à Paris). Elle me fait penser au stéréotype prototype de l’intellectuelle étrangère. Elle parle lentement, cigarette à la bouche, chaque réflexion est l’occasion de prendre une bouffée et peut‐être aussi de réfléchir avant de répondre. Le courant passe. Elle me partage ses lectures favorites « tu connais ce bouquin ou celui‐là, et toi qu’est-ce que tu lis ? ». Puis un long débat s’ensuit autour de l’occultisme et de la religion. « Makan, lis ce livre, il est très intéressant, le mien est en portugais, mais si tu peux en trouver une version sur internet… Mais ne le montre pas à Sophie. »

Le lendemain Sophie me fait découvrir une supérette portugaise. J’écoute du rap sur Spotify, pendant qu’elle choisit les bons aliments, de la charcuterie, du fromage, du vin, des desserts, presque tout est Made in Portugal. Dans la supérette, cette fois les regards sont différents, l’air de dire « qu’est-ce qu’elle fout avec ce grand black ? ». Les regards furtifs, nombreux, font désormais partie intégrante du catalogue des vacances dans le quartier. Un autre type d’étrangeté cette fois, celui du couple mixte en terre portugaise, ce qui ne m’empêchera pas un peu plus tard d’apprécier le poulet portugais et aussi quelques remarques : « Makan si tu vas aux toilettes, il faut baisser la lunette, je déteste ça… » me sermonne la maman avec son accent portugais qui me semble toujours être un accent italien… Et puis finalement il y a autre chose de plus étonnant durant ses vacances. Outre le fait que je n’ai pu toucher aucun ballon de football pendant quatre jours et que je sois sorti vivant du quartier, j’ai même terminé au musée. Celui de l’immigration, Porte Dorée, mais quand même. Jamais je n’y serais allé sans avoir été inspiré par ma ‘hlal.

Makan Fofana

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Infos de l'auteur

Makan Fofana

Habitant du quartier du Bois de l'Etang à La Verrière, ancien étudiant à la Sorbonne Nouvelle en Licence Langue Littérature et civilisation, écrivain à mes heures perdues, amateur de philosophie, de spiritualité et du monde de l'entreprise. A travers ce blog je souhaite favoriser de nouvelles initiatives dans le quartier.