Livreur : un métier facile d’accès mais pas facile du tout

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Le travail de livreur de colis occupe place importante dans la vie des jeunes de quartier. On y rentre facilement, on y travaille librement, mais sous pression constante.

« Si c’était si simple comme travail, y’aurait pas autant de travail pour nous dans ça mon gars » reconnaît Younès, 23 ans, habitant à Trappes, dans le quartier HLM des « Allées » construit dans les années 70. Dans ce quartier qui a la particularité d’être longé par une longue rue d’un côté, et par la ligne de chemin de fer de l’autre, je retrouve Younès (les prénoms ont été changés) mais aussi d’autres jeunes livreurs ou anciens livreurs comme Wassim, Karim, Damien et Didier, deux frères d’origine maghrébine aux prénoms d’origine française, sur le parking de la résidence dans une voiture, cet endroit chaud et propice à la discussion en hiver.

Dans la conversation, Damien, 20 ans, au parcours scolaire arrêté après la seconde, et qui parle souvent avec des mots pleins d’humour, évoque les personnes présentes dans les embauches pour le travail de livreur. Ce sont « des petits de cités et des blédards ». Le blédard, c’est un homme qui a immigré en France, qui porte en lui les nombreuses pratiques culturelles de son pays d’origine, une faible maîtrise de la langue et qui peut travailler. Les livreurs selon Denis peuvent aussi être des gens qui ne sont pas originaires de la cité et « qui viennent de commencer » à travailler. Les jeunes livreurs ont souvent « 18, 19 ans » selon lui. Pour Didier qui, à 24 ans, est le plus âgé du groupe « c’est la cité en fait là‐bas », explique‐t‐il en parlant des entreprises qui embauchent des livreurs.

Ce secteur est constitué soit de grandes entreprises de livraison (TNT, Europcar, Dpd, Chronopost) soit de petites structures ayant à leur tête des entrepreneurs à leur compte. Dans ce cas, ces “patrons” représentent une autorité plus proche des livreurs en termes de valeurs et de mode de fonctionnement. Pour Damien, qui participe avec entrain à la conversation, « les patrons, ils cherchent tout le temps des livreurs. Tout le temps. Ils aiment bien avoir une sécurité. Parce que les livreurs. Ils restent deux mois, ils prennent un billet et ils partent. » 

Pour faire face, les patrons ouvrent leurs portes à toutes les personnes qui ont le permis. On retrouve dans la profession des méthodes de recrutement archaïques, dignes du XIXème siècle. Ici, pas d’entretien, pas de costume repassé et de chaussures brillantes. On est plutôt face à un recrutement sans procédure papier au début. Il suffit de se présenter à l’ouverture de l’entrepôt avec une dose de détermination dans le regard. « En général, même tu vas dans le dépôt le matin. Tu donnes un CV… même pas. Tu dis : “j’ai le permis” ». C’est seulement au moment où le travail commence qu’ils deviennent nécessaires. Dans d’autres professions, pour obtenir un contrat de travail il faut mettre en place une stratégie. C’est une formalité qui va demander davantage de savoir‐être et qui exige de coller à l’image des « cols blancs » des bureaux, ces mêmes individus qui écartent leurs profils de jeunes issus des quartiers.

Les stratégies de recrutement par connaissance fonctionnent plus facilement. Il faut dire que la seule grande question posée par l’employeur pour introduire un ami dans ce métier n’est pas le CV ou la lettre de motivation mais plutôt une conversation qui tourne autour de savoir conduire un camion de livraison, d’environ 6 mètres de long et de 3 mètres de haut, accessibles à tous les détenteurs du permis B. Damien, qui évoque une nouvelle fois son expérience, évoque le cas où il recommande une connaissance : « Tu vas dire : “Ouais j’ai un collègue et tout ninin”. Il va dire : “Il sait conduire un camion ?” . Tu vas dire : “Ouais”. »

De plus, ces jeunes ont souvent une proximité avec le métier. C’est le cas de Wassim qui parle de ses débuts : « j’ai tourné avec des gars à moi. T’as capté. Je sais comment ça se déroule. Je sais comment faut livrer. » Cependant, le métier de livreur ne dévoile pas toutes ces facettes lors des tournées ou l’on dépose les colis aux clients. Avant ce moment de la journée qui occupe la plus grande partie du temps, le livreur doit réceptionner ses colis au dépôt de marchandises. Sur cette période de la journée, Wassim dit que « le vrai truc, c’est de trier ». Malgré ses tournées avec des potes, il n’avait « jamais vu ça. J’étais jamais rentré dans un dépôt avant que je commence en septembre. ».

Cette pratique qui consiste à faire monter discrètement ses amis du quartier dans le camion est avant tout pour eux un moyen de rendre agréables les kilomètres parcourus chaque jour : « Quand t’es tout seul toute la journée dans ton camion mon pote, t’as envie de prendre quelqu’un. Quand t’arrives ici dans le quartier tu vois les gens, ils galèrent. Tu prends quelqu’un. Ça fait du bien. Parce que des fois, la vie de ma mère tellement t’es dans le camion tu parles tout seul à la fin » se remémore Damien.

Pour celui qui monte dans le camion de livraison le travail devient attirant. Encore plus quand il y a la possibilité d’apprendre en demandant à prendre le volant pour conduire. C’est Karim, 22 ans, sans emploi, qui explique : « Moi au début ! Si je suis dans le camion de livraison avec quelqu’un je lui dis : “Prête le moi” ». Pendant la discussion, Karim se rappelle les bons souvenirs qui tournent autour de la conduite du camion : « Quand t’es habitué c’est un jouet. Tu t’amuses avec ! ». Quand je lui demande si devenir intérimaire serait intéressant, il fait la moue. L’intérim conduit à être interrogé et à se faire sélectionner sur ses compétences, ses expériences professionnelles et son parcours scolaire. Tant de dispositions difficiles à mettre en valeur pour des parcours hachés. Et puis : « ils ont pas beaucoup de travail » à proposer, contrairement à ce qui se passe dans les métiers de la livraison. Karim me parle d’une expérience de recrutement avec son dernier patron pour lequel il a travaillé au « black » dans un premier temps. Ensuite : « il m’a fait un CDI après un mois de travail. Il m’a fait un CDI et j’ai arrêté. Tu peux même avoir un CDI et t’arrêter » s’étonne-t-il.

Le plus important pour ces jeunes est d’avoir une rentrée d’argent pour quelques mois sans être écrasé par un cadre hiérarchique qui serait toujours présent physiquement, avec la possibilité de quitter le métier et d’y revenir quand ils le souhaitent. Au moment où je demande Damien s’il travaille actuellement en tant que livreur il me répond : « Non moi, là j’ai arrêté. Mais je vais reprendre je crois un peu. ». Quelques jours plus‐tard il avait repris ce travail en livrant des journaux pour les bars‐tabacs.

Pourtant tout n’est pas rose dans le monde de la livraison. Damien qui a lui aussi quitté l’école avant le baccalauréat, explique, avec l’approbation de Karim, que si de nombreux jeunes livreurs ne restent pas longtemps dans ce travail c’est parce que « ça rend fou un peu ce métier. Ça fait serrer » résume‐t‐il en utilisant une métaphore de moteur dont un des pistons se bloque. Ce qui rend fou c’est que « t’es dans une bulle ». Karim, qui a arrêté les cours avant l’obtention de son baccalauréat électricien, analyse son ancienne expérience dans une grosse entreprise de livraison : « Pour de vrai il faut avoir du mental. Déjà quand tu vois tous tes colis que t’as. Et tu vois ton camion il est rempli à ras‐bord. Si t’es pas fort en mental, tu vas être démoralisé. » Dans ce métier soumis aux contraintes de temps, il explique par ailleurs qu’il faut aussi savoir gérer, calmement, la pression des clients :« Après y’a des clients ils se plaignent. Mais tu vois faut pas s‘embrouiller avec eux. Y’a beaucoup de gens qui se plaignent. »

Ajouté à la charge de travail représentée par le nombre de colis à livrer, il faut faire tenir les délais de livraison imposés par le patron qui peut, lui aussi, subir en cas de retard des sanctions financières contractuelles de la part de ses clients. Damien me relate une conversation qu’il a eu avec l’un de ses patrons dont il se sentait proche : « Tu vois comme je connaissais pas bien mes tournées. Il m’a jeté plein de 13h. Et tu vois, si tu livres pas avant 13h, là mon pote il casque. Il m’a dit : « Le premier mois je t’enlève rien. Tu viens de commencer. Tranquille »

Son frère, Didier, dévoile que les pauses de midi qui se déroulent souvent au quartier ne sont que « le dessus de l’iceberg. Parce que là c’est la pause. Musique à fond. Mais ce que tu sais pas c’est qu’il reprend après. T’inquiète pas que quand il est dans ses colis y’a plus de musique, y’a plus de joint, y’a plus rien. T’es que dans des problèmes. ». Puis, pour conclure : « Tu vois t’as envie de chier. Tu peux pas te dire tranquille je vais chier dans un café. Ha non !!! Tu chies pas ta mère. Jusqu’à ce qu’à ce que t’as pas fini tes tournées ou ta collecte. »

Dans la livraison, il n’est pas juste question de conduire un camion, mais de « tout risquer », c’est à dire de perdre plus que son emploi. Didier résume : « en fait tous les taffs comme ça c’est du charbon. Tu risques ton permis. Tu risques tout ». Le fait d’être longtemps sur la route, constamment sous pression, crée un risque de ne pas respecter tout le temps le code de la route. « La livraison, faut que tu sois speed. T’auras toujours affaire avec la police. ». Il y a peu, Karim a perdu son permis de conduire pour excès de vitesse. Selon lui, « personne reste longtemps. Ce travail là… C’est un travail de chien. Je vais pas te cacher. C’est pas un taff à faire. »

Christopher Becherot

Cet article a été produit en collaboration avec le Master 2 ” Sociologie Politiques sociales territorialisées et Développement social urbain ” de l’université de Saint‐Quentin‐en‐Yvelines.

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