La banlieusarde invisible

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Pour être considéré comme issue de la banlieue, il faut avoir la « gueule de l’emploi ». Du coup, une fille comme moi ça existe partout en France, sauf, faut-il le croire, dans les quartiers prioritaires. Pourtant, souvent des phrases m’interpellent par leur violence et me rappellent que la banlieue, en 2017, elle fait peur.

Quand on me demande d’où je viens et que je réponds “Trappes”, systématiquement des réactions de surprise s’ensuivent : « D’où ?! », « Ah bon ?! », « Tiens, je n’aurais pas cru », « Ah, pas de Rambouillet ? Tu connais ? Ah c’est sympa, hein ? Plus calme que Trappes, non ? ». En sortant de Trappes pour aller étudier ailleurs, j’ai très vite compris que je n’avais pas le « type banlieue ». Je suis descendante d’immigrés, mais pas les bons, car je ne suis ni portugaise, ni arabe, ni noire, ni métisse. Je ne suis pas une femme de ménage, une « ouech », une femme voilée, une dealeuse, une danseuse de hip-hop ou une jeune femme paumée entre deux cultures. Aux yeux de la société, je n’existe pas. Parce que pour être considéré comme issue de la banlieue, il faut avoir la « gueule de l’emploi ». Or, une fille comme moi, ça existe partout en France, sauf en quartiers prioritaires. Les personnes racisées trouvent que je suis trop blanche pour comprendre leur réalité du racisme ordinaire. Le reste de la société que je suis trop blanche et cultivée pour habiter en banlieue. Je fais partie d’un groupe qui semble invisible.

« Pour les jeunes des banlieues, le BTS, c’est déjà la panacée. » Et si je veux faire un master ou un doctorat, je déménage ? Je suis blanche, je fais des études longues et en plus d’arts. Cela crée un décalage d’office, comme une ligne en trop sur le CV. Avec mes études, je fréquente des milieux sociaux différents, plus aisés. On ne s’attend pas à rencontrer des jeunes de banlieues dans ces milieux. Parfois, dans les discussions, j’entends : « Le XVIII°, ça craint », « Oh non, on ne va pas aller à Saint-Denis quand même, c’est dangereux. ». La pire étant peut-être : « Quand tu prends le train de Rambouillet, il y a une drôle de faune qui descend à la gare de Trappes ». J’en fais partie de cette « faune », j’ai même grandi là-bas. Les personnes font ces remarques sans trop faire attention, ne me pensant pas habitante de cette banlieue. Alors, pour me rassurer, je me réponds intérieurement qu’ils disent cela par ignorance, et sans vouloir me blesser. Il n’empêche que des personnes comme moi se font régulièrement gifler par des clichés qui ne correspondent pas à leurs réalités.

Le plus souvent, l’inquiétude suit la révélation : « Et… Ça va ? », « Vous n’avez jamais eu de problèmes ? » .Pourtant, si le mot « diversité » est employé pour qualifier la banlieue, ce n’est pas pour rien. En banlieue, il y a de tout. Y compris des blancs et des jeunes diplômés. Alors, peut-être que je ne connais pas le délit de faciès vis-à-vis des contrôles policiers ou de l’emploi, mais j’en connais un autre, mesquin et sournois. Il s’insinue en toi, mine de rien. Car au fur et à mesure des expériences, à la question « D’où viens-tu ? », je me surprends à répondre « Une petite ville entre Versailles et Rambouillet. ». Pour éviter les questions qui dérangent, les inquiétudes mal indiquées et la curiosité qui met mal à l’aise comme « Tu as lu l’article sur ces pauvres femmes voilées ?! » ou « C’est vrai ce que l’on dit sur les départs pour la Syrie ? ». Je suis une jeune femme, non musulmane, habitant à Trappes, je ne peux pas parler pour les femmes qui ont choisi de se voiler. Je ne peux pas répondre à la place des jeunes en mal d’avenir, se retrouvant pris dans des trafics ou des idéologies extrêmes. Je ne peux pas témoigner pour ceux qui se sentent partagés entre deux cultures. Je n’ai jamais vécu ces situations.

Je suis une jeune femme blanche habitant à Trappes. La seule chose que je peux dire sur la banlieue, est qu’elle est plus complexe qu’on voudrait nous le faire croire. Qu’elle ne se réduit pas aux clichés de violence, de pauvreté et d’immigration et leurs cortège de problématiques. La banlieue est vivante, évolutive et plurielle. Je ne suis pas légitime pour parler en son nom, car je ne connais pas tout d’elle. Mais je peux parler de mon expérience parce que j’y ai grandi et j’y vis. Je peux dire que si elle dérange, c’est qu’elle est bien mieux intégrée dans notre société qu’on ne pourrait le croire. La preuve : des jeunes issus des quartiers populaires, on en trouve dans tous les milieux professionnels, et pas seulement dans les clubs de foot. Je suis une jeune femme blanche habitant à Trappes, la seule violence quotidienne que je ressente, c’est quand on me demande d’où je viens.

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Infos de l'auteur

Bettina Laigle

Babtou rousse ayant grandi à Trappes, j'aime les vieux livres, l'art, le théâtre, la danse, le cinéma. Côté étude : diplômée en reliure-dorure à l’École Estienne, je suis actuellement en licence de Préservation des Biens Culturels à Paris 1. Je m'intéresse beaucoup aux questions de culture, de transmission, d'environnement, d'histoire dans les sociétés. J'aime apprendre des autres de nouvelles choses.