« Je désirais simplement vivre une vie paisible mais j’ai dû fuir et tout laisser derrière moi »

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Karim* a 36 ans est originaire de Tlemcen en Algérie. Fils d’une mère au foyer et d’un père inspecteur des finances à la retraite, il a tout pour mener une vie paisible, si ce n’est son histoire d’amour empêchée par les familles. A deux, ils ont dû fuir pour tenter leur chance en France. Récit. 

Karim suit des études jusqu’à la terminale, il passe un bac scientifique qu’il n’obtient pas. Découragé, il se tourne vers le monde du travail et s’y donne à cœur joie : « Depuis que j’ai quitté le lycée, je n’ai jamais arrêté de travailler, je peux dire que je suis un bosseur ». En 2002, il se lance dans le commerce de tissu jusqu’en 2006. Parallèlement il suit une formation de préparateur physique entre 2004 et 2006, puis il commence à travailler en tant qu’ouvrier chez un grossiste d’article de ménage et vaisselle. « J’ai commencé en tant qu’ouvrier puis rapidement je suis passé magasinier. Mon travail plaisait beaucoup au patron et j’entretenais une bonne relation avec lui ». C’est là qu’il fait la rencontre de Meriem. « On a commencé à sortir ensemble et puis un an après quand ma famille et la sienne l’ont découvert, les problèmes ont commencé. Du coup nous avons décidé d’entretenir une relation discrète uniquement par téléphone et ça a duré jusqu’en 2010 », explique-t-il.

En 2010, lorsque sa copine trouve un emploi, ils recommencent à se voir de nouveau. « On a voulu se marier alors on a essayé de convaincre nos familles pour qu’ils acceptent de nous marier, mais pour eux c’était hors de question. » En 2011, Karim décide de s’engager seul malgré le refus de sa famille, il se dirige vers les parents de Meriem pour demander sa main. « Quand je suis parti demander sa main la première fois son père et ses frères ont refusé et ils m’ont mis à la porte ».

Le jeune couple fait alors le difficile choix de se séparer, voulant par là éviter les conflits. Au bout de quelques semaines, ils reprennent contact. La passion l’emporte et les deux amoureux réalisent qu’il leur est impossible de se séparer. Si Karim de son côté est particulièrement discret au point de laisser croire à sa famille qu’il n’entretient plus aucun lien avec Meriem, la famille de sa prétendante en revanche ne tarde pas à découvrir que leur fille est toujours en contact avec celui-ci et décide de la marier de force à un autre.

Fuir un mariage forcé

« En 2013 quand ils ont voulu marier Meriem de force, je suis parti les voir et là les problèmes ont commencé réellement. Ils m’ont menacé et m’ont cassé ma voiture de fonction. À chaque fois je voulais déposer plainte, mais la mère de Meriem me suppliait de ne pas le faire … », raconte Karim. Le jeune homme et sa bien-aimée envisagent de s’enfuir. Ils quittent Tlemcen pour Oran, pensant ainsi s’éloigner des conflits et des représailles. « Lorsqu’on est parti, son père et ses frères nous ont appelés, ils nous ont dit “Revenez c’est bon on va vous marier, tout ira bien”. Ils avaient peur qu’on ne revienne pas et nous les avons crus, on était content au début. Chez nous le mariage c’est très important. Mais une fois rentrés on s’est rendu compte qu’ils nous avaient menti », explique-t-il.

Meriem n’a plus le droit de travailler et reste enfermée à la maison. Karim ne baisse pas les bras et fait pression auprès de sa belle-mère. « J’ai dit à sa mère soit je prends Meriem avec moi soit je vais porter plainte. Elle m’a aidé finalement, elle a fait sortir Meriem de la maison et on est parti tous les trois à la mairie pour faire l’acte de mariage et le mariage religieux. »

Face aux menaces et aux harcèlements subis, Karim se réfugie avec sa femme chez l’un de ses amis à Tlemcen durant le mois de septembre 2016. « À ce moment-là, ma femme m’apprend qu’elle est enceinte. On a bien discuté et on a pris la décision de partir en France avec l’espoir peut être de pouvoir mener une vie de couple tranquille. » Le jeune tlemcenien entreprend alors les démarches et celles-ci prennent un peu plus de temps que prévu. Il obtient un rendez-vous le 8 janvier 2017 pour le visa et dix jours plus tard s’en suit une réponse positive. Karim réserve les billets d’avion sans perdre de temps. Le 5 mars 2017, le jeune couple atterrit sur le sol français.

« Une fois arrivé en région parisienne, j’ai laissé ma femme chez ma nièce, car le reste de la famille n’était pas au courant et moi je suis resté seul de mon côté chez ma sœur. De temps en temps je pars aussi chez un ami qui habite en dehors de Paris. »

Le 22 mai, la nièce de Karim accompagne Meriem à la PMI. L’assistante sociale lui prend rendez-vous et lui réserve une place à l’hôpital pour y accoucher. Le 24 mai Karim rejoint sa femme et ils entrent tous deux à l’hôpital. Le 25 mai, Meriem donne naissance à une petite fille. Informées par le jeune couple de leur histoire et leur situation, les sages-femmes font appel au 115 qui prendra alors en charge Meriem.

La clandestinité

« La première fois à la PMI, le 22 mai, on a demandé une prise en charge, mais ils nous ont dit “c’est non pour les sans-papiers” et après l’accouchement et depuis les visites médicales pour la petite, la sage-femme a poussé un coup de gueule. » Le jeune couple se voit alors accorder une prise en charge par l’assistante sociale de la PMI, mais celle-ci va s’avérer de courte durée. « Depuis septembre 2017 plus rien, quand on appelle on nous dit soit elle est absente ou en congé ou alors rappelez dans un mois … » explique Karim.

Le jeune papa procède à une demande d’assurance maladie le 23 juin 2017 qu’il obtient assez rapidement, Pour sa femme en revanche c’est différent : « J’ai effectué une première demande pour ma femme en septembre 2017 et un mois et demi plus tard on reçoit un courrier qui dit “Complétez les photos”, ensuite un mois et demi après on reçoit un autre courrier pour nous dire “Vous vous êtes trompés de date”, alors qu’en fait c’est l’assistante sociale qui s’est trompée en complétant le formulaire et qui a mis juin au lieu de mettre septembre ».

Depuis juin 2017, le couple fréquente régulièrement les restos du cœur. Une année après son arrivée en France, ne percevant aucune rémunération, Karim gère comme il peut. « J’avais un peu d’argent quand je suis venu, mais c’est fini. Tous les deux ou trois mois mes amis du bled me font une collecte de 300 euros et j’essaie de faire vivre ma famille avec ça. »

Le début de l’année 2018 est aussi marqué par une situation difficile pour le jeune père diabétique qui voit sa maladie évoluer de manière instable. Ses stocks d’insuline arrivent à terme, il cherche alors un diabétologue. « Je ne sais pas ce qui m’a pris ce jour-là, mais j’étais tellement désespéré que je suis parti me renseigner au commissariat municipal et un policier m’a orienté vers le centre médical. J’y suis allé et directement ils m’ont donné l’adresse de Madame Leroy. » Karim obtient un rendez-vous pour le lendemain. Heureux d’avoir rencontré cette dame, il raconte : « La première consultation avec madame Leroy c’était le 5 mars 2018. Depuis, je vais aux réunions pour les diabétiques et Mme Leroy m’apporte son soutien. Je lui suis très reconnaissant. »

Les moments de joie demeurent tout de même de courte durée pour le jeune sans-papiers. Il y a quelques semaines il reçoit un appel du 115 l’informant qu’ils ne pourront plus prendre en charge sa femme et sa fille. Il parvient à trouver une collocation moyennant 250 euros par mois pour loger sa famille. La collecte qu’il percevait de ses amis pour faire vivre sa famille, lui sert désormais à payer un « loyer », mais pendant combien de temps encore ? L’avenir de la petite famille demeure incertain.

« Au bled j’avais une situation stable, mon petit commerce, ma voiture. Je désirais simplement vivre une vie paisible avec ma femme, mais notre famille nous en a empêchés. J’ai dû fuir avec ma femme et tout laisser derrière moi pour me retrouver dans cette galère. J’ai voulu préserver ma femme et l’avoir à mes côtés. Je n’ai pas fait de demande pour les papiers de peur de recevoir une réponse négative et devoir retourner au bled et perdre ma femme et ma fille … » déplore le jeune père avec un sentiment de frustration.

Abdelhamid Chalabi

*prénom modifié

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Infos de l'auteur

Abdelhamid Chalabi

Étudiant de 24 ans en dernière année de Licence de Sociologie et résident à Montigny le bretonneux. Passionné de musculation et des sports de combat. Je m'intéresse particulièrement aux sciences sociales, aux langues et enjeux politiques et géopolitiques. Le Trappy Blog c'est pour moi le moyen d'acquérir une expérience et de m'exprimer.