Dimanche. De la Charité au Quartier

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S’est déroulé du vendredi 5 au dimanche 7 juillet à La Charité‐sur‐Loire le Festival des Idées. J’y ai participé avec un groupe d’étudiants pour animer les réseaux sociaux. Retour sur la journée du dimanche, dernier épisode d’une série de trois. (Le premier est à lire ici)

« Vous n’allez pas vous en tirer comme ça, je vais inspecter votre roulotte ! » La dame du camping nous met un coup de pression à moi et à mes deux autres colocataires. Hier soir tard dans la nuit des clefs ont été égarées… Puis, 5 minutes plus tard, après l’inspection académique de la roulotte, notre dame déclame : « Vous allez payer 50 euros pour les frais de nettoyage ! ». Mon colocataire n’apprécie pas le ton qu’elle emploie et s’énerve à petit feu. J’essaye de calmer le jeu et discute avec la responsable avec une voix suave, alors qu’il n’y a pas plus nerveux que moi. Mon colocataire me questionne alors : « Comment tu fais pour ne pas t’énerver ? » Avant l’inspection j’avais pris une douche avec du liquide vaisselle. Ma mère m’a douché avec du liquide vaisselle une fois, quand j’étais petit. Il n’y avait plus de savon. Elle me frottait fort le dos avec un gant de douche africain, une espèce de filet. Je dis africain car je n’ai retrouvé cet ustensile que chez mes amis maliens. Je prépare mon sac à dos de voyage, un sac de football Adidas que je n’utilise jamais pour aller au foot. Je suis triste à l’idée que le festival se termine. Puis je me dirige vers l’église et le dernier débat. Avant de quitter le camping je constate que je n’ai pas eu le temps de faire la connaissance de mes colocataires. Est‐ce que le désir y était vraiment ? L’emploi du temps du festival était chargé et à la fin des débats chacun menait ses propres business.

10h. Le dernier débat auquel j’ai assisté concernait l’expérimentation d’un territoire zéro chômage. Je n’avais jamais pensé à cette idée ou à la possibilité de sa réalisation. Je me souviens d’un homme présentant l’expérimentation sur un territoire. J’ai aimé de ouf. Parfois je suis excité intellectuellement, mais je ne le montre pas trop je crois.

11h30. Lancement de l’Agora qui se déroule à l’étage du Prieuré dans la grande salle que j’ai présentée dans le second épisode. Je pique du nez. J’ai jeté mes dernières forces dans le débat précédent. Je suis rentré tard au camping la veille. Je prends une place au hasard dans le public qui est disposé en forme de goutte d’eau. Il y a du monde, combien je ne sais pas, une ou deux centaines. Beaucoup de brouhaha. Le débat inversé persévère, cette fois pour que chacun puisse partager son expérience du week‐end, ses suggestions, ses critiques. Quelqu’un exprime la nécessité de voir plus d’individus des quartiers populaires. Pourquoi pas. Je ne suis pas convaincu. En tout cas dans la forme que prend le festival, je pense que ça ne va pas le faire. La forme du débat c’est une histoire, une culture en soi et une forme d’expression. Pour moi‐même ça a été difficile de venir. J’ai envie de réagir à ce qui se dit mais je n’ai jamais pris la parole devant autant de monde. Je me cache toujours, en réunion, à l’école, en contexte professionnel. Dès qu’une occasion se présente j’évite le mic* que les rappeurs adulent tant. Je me prépare psychologiquement et finalement je prends le micro. « Je pense que les individus dans les quartiers s’expriment mais pas forcément dans cette forme encadrée et formelle dans laquelle il est difficile de prendre la parole quand on n’a pas l’habitude. Encore plus lorsqu’il faut s’exprimer sur des sujets difficiles à aborder. Pour rebondir sur l’exemple d’une dame qui parlait d’une classe de SEGPA, vous allez trouver une série sur Youtube qui relate les aventures d’une classe de SEGPA avec humour. Dans cette série différents sujets périphériques sont abordés, comme le fait d’être pris pour un con lorsque tu intègres ce genre de classe. Mais personnellement je ne m’attends pas à ce qu’un jeune vienne raconter sa situation difficile devant autant de personnes. » Je rends le micro en ayant l’impression d’avoir dit n’importe quoi.

Je n’ai pas assez dormi alors je n’entends pas correctement tout ce qui se dit. Cette fois je n’ai pas dormi sur le sol mais seul dans une tente. Il y avait des bêtes alors je me suis dit : « La vie genre écologie, nature tout ça c’est bien mais en fait ma chambre de banlieue c’est mieux. » 4 jeunes étudiants choisis parmi le groupe accèdent à l’estrade et donnent leur commentaire sur l’évènement. Je ne me suis pas proposé. Puis un film qui résume l’ambiance du festival est projeté sur le grand écran. Au bout d’un moment je vois ma tête en gros et je deviens blanc. J’avais compris que mon témoignage serait pour un film diffusé après le festival. Et que mon propos était intégré parmi d’autres témoignages d’étudiants. Je n’aime pas ma grosse voix, que je me force toujours à rendre la plus douce possible. Mais quand je suis énervé ou que je rentre dans les Yvelines, ma vraie voix, son vrai débit reprend le dessus. Un jour un mec de ma classe en mastère de design m’a dit que je parlais comme un rappeur qui kickait le mic et que c’est dommage car cela faisait le cliché du mec de quartier alors qu’il sait que « [je suis]quelqu’un de très sensible. » Du coup on a commencé à faire des cours de diction chez lui à Paris, avec un texte de Molière. C’était tellement dur. A la fin du visionnage je fais une tête bizarre et Palma me regarde : « C’était bien ce que t’as dit ». Elle essaye de me rassurer. Je n’y crois pas trop. Enfin les organisateurs clôturent. Un manifeste est proclamé. J’ai l’impression que ça a duré le temps d’une épopée.

Quelques personnes viennent me voir à la fin pour discuter de mon intervention. La première, une femme d’une quarantaine d’année, dit avoir bien aimé mes propos et que ça lui faisait penser à une idée de projet que j’ai oubliée. La seconde, une femme du même âge m’a demandé si c’était bien moi qui avais dit quelque chose avec laquelle elle ne semblait pas d’accord. Je ne me souviens plus de ce que c’était. J’ai répondu avec empressement : « Non ce n’est pas moi », comme un fuyard. « Non ce n’était pas lui » dit la première dame à ma rescousse. Je retrouve la seconde femme un peu plus tard dans le cloitre. Elle raconte qu’elle a repris une ferme avec son mari quelque part un peu loin de La Charité et qu’elle aimerait la remettre à neuf et faire des projets avec des jeunes de quartier. Suis‐je destiné à devenir éducateur PJJ malgré moi ? « Vous accompagnez des jeunes ? » Je réponds que non mais que si elle a besoin de moi elle peut me passer un coup de fil.

En repensant à une des interventions du maire pendant le festival je me souviens que le minibus qui nous a transportés de Paris à la Charité appartient au club de Basket de la ville. Je regarde sur internet et m’aperçois que La Charité‐sur‐Loire a une équipe de basket de bon niveau. Je décide d’aller voir le maire pour lui parler de mon jeune frère basketteur. Je demande à quelqu’un qui s’occupe du bar s’il sait où je peux le trouver. Justement le maire n’était pas très loin, en train de discuter avec des habitants. Souriant il me pose des questions sur mon petit frère. Mon frère revient du Canada pour passer ses vacances au Bois de l’étang. Pour le moment il hésite entre continuer ses études et avoir un diplôme, ou continuer sa carrière en Europe. Il a 21 ans et jouait l’année dernière au Québec pour la ville de Thedford Mines avant que son contrat ne soit pas renouvelé. Abandonner le basket et finir ouvrier ou préparer une transition ? Le maire me donne son numéro : « Appelez‐moi et je vous mettrai en contact avec l’entraineur. »

Finalement je ne rentrerai pas à Paris avec le minibus des étudiants mais en voiture pour discuter avec Thomas. Je me rends au Bazar café pour le rejoindre. Nous devons terminer une conversation… Il est l’auteur d’une Histoire de la République et professeur, mais je ne sais ni de quoi, ni dans quelle fac. Nous avons fait connaissance un jour avant. Je lui racontai mon histoire, pas comme à un pote car je dévoile rarement mon intimité, mais pas non plus comme à un professeur de fac. Je ne raconte mon histoire à presque personne, c’est trop compliqué : bagarres, football, salafisme, amour, Nouakchott, Marrakech, Damas, design Miami, Milan, La Mecque, psychiatrie, Cape Town, Newcastle, mannequinat, journalisme etc… Enfin je raconte des bribes à chacun pour me faire passer pour un mec normal. La partie islamique aux musulmans, la partie shooting photo nu artistique aux non‐musulmans qui sont moins portés sur les jugements moraux. La partie scolaire aux étudiants d’école de design. La partie dépression au psychologue. La partie banlieus’art au Trappy Blog. La partie philosophique et artistique aux inconnus de Linkedin. Et le reste dans mes carnets de notes qui remplissent ma chambre.

Thomas me raconte aussi une partie de son histoire dans laquelle nous partageons des points communs, la poésie, la littérature, le hip‐hop. La différence entre lui et moi c’est qu’il n’a pas vécu de tension entre les différentes cultures populaires et scolaires et donc qu’il a toujours navigué entre les deux mondes, jusqu’à trouver sa propre voie j’imagine. Moi j’ai vécu cette tension à partir de 16 ans : pas de musique, pas de télé, pas de journaux, pas de serrage de main aux femmes, pas de lecture « pas trop catholique » mais du point de vue musulman : Marc Aurèle par exemple. Un jour je m’étais pointé naïf à la mosquée avec Pensées pour moi‐même. J’avais peut‐être 20 ans ou 21. C’était mon tout premier, premier livre de philosophie. J’avais été surpris par la spiritualité aussi élevée venant en plus d’un empereur romain et j’avais trouvé qu’il y avait des points communs avec l’islam. J’ai partagé cette belle lecture avec mon ami imam que j’admirais beaucoup. C’était pour moi un modèle d’intellectuel. Il m’a dit : « Je ne lis pas de livre de polythéiste. » Je n’ai plus ouvert de livre de philosophie pendant quelques années après cela. Et malgré tout je l’admire toujours. Il m’a coupé d’une destinée philosophique, mais avant lui je ne lisais pas du tout. Aujourd’hui j’ai tourné la page de cette vie‐là mais je vis toujours dans cette tension. Je réfléchis à ma propre voie, que je cherche encore.

Thomas est connu, ou bon nombre de ses amis l’accompagnent. Notre conversation est régulièrement interrompue. Comme dans l’Histoire sans fin, une de mes œuvres littéraires favorites. D’après le résumé Wikipédia « le roman raconte l’histoire d’un jeune garçon qui vole un livre intitulé L’Histoire sans fin, dans une librairie. Au fur et à mesure qu’il avance dans la lecture du livre, il se retrouve lui‐même faisant partie de la quête dont le but est de sauver le monde et les habitants du Pays fantastique. Quand on me dit de lire Victor Hugo ou d’autres auteurs qui ont abordé le quotidien des classes populaires au XVIII ou XIX siècle ou encore de lire Molière pour m’entrainer à s’exprimer comme un rhéteur romain, je préfère lire des livres de littérature jeunesse comme L’Histoire sans fin. Ou encore Les contes de la rue Broca que je regardais avant d’aller à l’école. J’ai acheté le bouquin pour voir ce que ça donne en termes d’écriture. C’est ma littérature classique. Ce que j’ai décidé de lui dire je ne peux pas le dire devant ses amis. Je crois que ça va être difficile de discuter durant le temps du festival. Et encore c’est parce qu’il y a eu 3 ans d’écriture et d’accompagnement au Trappy Blog que je peux m’exprimer timidement aujourd’hui. Sans ce médium d’expression ma parole et ma réflexion sur mon quotidien se seraient perdues dans la pénombre du quartier.

Le fait d’être constamment interrompu me permet de voir où je suis posé. Le Bazar café est un lieu inspirant. Il est le lieu d’un commerce, celui du charme des idées et du plaisir culinaire. Il est rempli de livres, dans une ambiance ancienne et moderne à la fois. Y’a des bouquins un peu partout et on peut y manger. Un bar aussi, où j’ai demandé ma salade la veille au soir. La salle est grande et il y a plusieurs étages dont des appartements retapés pour recevoir des hôtes. J’en profite pour manger un brunch, toujours au Bazar après le festival et faire la connaissance d’une nouvelle personne, une militante de Génération.s. J’aimerais bien ouvrir ce genre d’espace à Trappes et proposer une autre expérience que celui du kebab.

Alain est un écrivain qui s’occupe bénévolement du lieu pour aider à son développement. Il vit entre Bondy et La charité‐sur‐Loire. Il a écrit notamment une biographie de Martin Luther King. Il me raconte le projet du lieu, la mise en place du restaurant et l’organisation d’évènements culturels. Il me parle de la nouvelle cuisine en construction dans un nouveau bâtiment, histoire de proposer de nouvelles prestations. « T’es un homme d’affaire » lui dis‐je ! Il me répond un truc dans le genre « J’ai le sens des affaires mais je ne cherche pas à faire des affaires. » J’apprécie encore plus sa manière de voir les choses. « Bientôt, je vais faire retaper un appartement pour le mettre en location. » Il dit ça normal, la tête reposée sur son fauteuil, avec une désinvolture et un sourire aux lèvres. Son attitude me plait, décontractée. Il n’a pas l’attitude stressante et parfois hautaine des responsables culturels.

Le voyage du retour en voiture sera très long au regard de mes genoux qui me font mal. J’ai les jambes de mon mètre quatre‐vingt dix constamment pliées et des tendinites que je traine depuis des années par la pratique du football. C’est l’occasion de reprendre la discussion avec Thomas, de continuer à partager nos histoires : basket, politique, histoire des religions, anthropologie de la sexualité, mais aussi de faire la connaissance de Guillaume Duval, l’ancien rédacteur en chef d’Alternatives Economiques avec qui j’ai parlé rapidement basket, et Nina, la compagne de Thomas, avec qui je n’ai pas eu l’occasion d’échanger pendant ce week‐end.

Arrivé à la maison, comme d’habitude je cours à la salle de sport. Je n’irai pas en vacances. Je partagerai mon temps entre un programme de muscu et un programme de lectures. Plus un kebab toutes les deux semaines si j’atteins mes objectifs hebdomadaires. A la salle les conversations ne sont pas les mêmes qu’au festival mais ça fait quand même du bien d’être chez soi.

*mic : micro

Makan Fofana

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Infos de l'auteur

Makan Fofana

Habitant du quartier du Bois de l'Etang à La Verrière, ancien étudiant à la Sorbonne Nouvelle en Licence Langue Littérature et civilisation, écrivain à mes heures perdues, amateur de philosophie, de spiritualité et du monde de l'entreprise. A travers ce blog je souhaite favoriser de nouvelles initiatives dans le quartier.