Thierry Payet, le “drôle d’oiseau” qui picore les histoires des habitants de Trappes

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Depuis un an, Thierry Payet est un artiste en résidence à Trappes, via le dispositif de la Direction régionale des affaires culturelles (Drac) d’Ile-de-France. Il mène un projet appelé Trappes Epopées, autrement dit sur les histoires merveilleuses et étonnantes de la ville. Il les cherche dans les rues et en partant à la rencontre des habitants. Mais dans quel but ? Pour quelles restitutions ? C’est ce que nous avons voulu découvrir.

Thierry Payet surgit de l’ombre. Il est dans la cour du centre technique municipal de Trappes, installé dans l’ancien château. Il est artiste en résidence dans la ville grâce à la Drac d’Ile-de-France, pour une durée totale de trois ans. Ce jour-là, Thierry Payet est tout de noir vêtu, avec des baskets bleue turquoise.

Après m’avoir dit bonjour, tout sourire, il va saluer un à un tous les ateliers autour de la cour, d’où surgissent des éclats de rire. Nous montons ensuite dans son atelier, situé sous les combles de la “tour aux pigeons” du château. Il m’explique qu’il est en résidence ici car son projet, Trappes Epopées, a remporté l’appel d’offres lancé par la Drac et la ville de Trappes.

1- Quel est le projet de Thierry Payet ?

Son projet reprend un des thèmes récurrents de son œuvre : le lien entre les habitants et leur territoire, dans le cadre des transformations urbaines. Il va à la rencontre des habitants pour recueillir des histoires à propos de leur ville. A partir de ces histoires, il conçoit des créations sous de multiples formes. Ces œuvres sont l’occasion de relier les histoires des habitants à la ville.

Même si ses lunettes lui donnent un air très sérieux, on comprend rapidement que Thierry Payet est un drôle d’oiseau. Dans son atelier, les fenêtres n’éclairent qu’un tableau avec des notes de ce qui semble être un vieux brainstorming. Un ordinateur est posé sur une vieille table d’écolier. Son travail de création est donc ailleurs, hors de sa tour, dans la rencontre avec les habitants de la ville. L’artiste a élaboré une méthodologie en trois étapes : la récolte des histoires, leur restitution sous forme de créations dans la ville et la constitution d’un document urbain qui résulte de ces rencontres.

2- Comment travaille-t-il ?

Pour rencontrer les habitants, Thierry Payet s’appuie sur des relais. Il s’est d’abord tourné vers les services municipaux, qui l’ont ensuite dirigé vers d’autres personnes. “Parfois, les habitants deviennent les relais. Ils ont une part professionnelle et une part personnelle dans ce qu’ils me disent, ou dans les personnes auxquelles ils m’adressent. C’est ça qui est intéressant dans les territoires : l’interface entre l’intime et ce que l’on fait. Il y a ce que l’on voit et l’histoire qu’il y a derrière.”

Quels sont les lieux qui sont importants pour vous et pourquoi ?” : cette question, Thierry Payet la pose aux habitants. C’est le point de départ d’une discussion : “J’arrive toujours avec un carnet noir et un stylo, puis je note ce qu’ils me disent.” En accumulant les témoignages, il crée un ensemble de diversité dans un groupe :“Le territoire, c’est des gens très différents qui négocient un même espace.”

Thierry Payet pourrait être comparé à une pie. Une pie qui accumule pleins d’objets étranges et inutiles dans son nid. Des capsules de bouteilles, des vieux boutons dépareillés en plastiques dorés, des clefs qui ouvrent une porte inconnue, des trombones, des cintres tout tordus… Autant de souvenirs de gens vivants, proches les uns des autres, mais qui ne se seraient jamais côtoyés autrement que dans ce nid.

Dans son carnet, l’artiste accumule des histoires. Elles sont importantes car elles forment une mémoire. “Ce sont des histoires qui ne sont pas dites mais qui seraient suffisamment fondatrices et fortes pour être structurantes de la ville, comme une forme de patrimoine”, nous explique-t-il. Ainsi, les politiques provoquent des transformations de la ville pour la réhabiliter. Puis les habitants adaptent ces transformations à leurs usages. Mais ces aménagements sont souvent temporaires, car ils dépendent des évolutions de la ville. Pourtant, ils marquent durablement la mémoire collective et se retrouvent dans les histoires.

Les habitants ne sont pas justes des utilisateurs d’un système pensé et mis en place par d’autres”, insiste Thierry Payet. Les créations que l’artiste conçoit à partir de ces histoires accumulées doivent être fidèles à la manière dont la ville fonctionne, dont elle est vécue par les habitants. C’est l’enjeu principal de ce type de projet.

3- A quoi ressemblent ses créations ?

Mais justement, que fait Thierry Payet de toutes ces histoires ? Il les utilise dans ses œuvres. L’une d’entre elles est la carte narrative. Sur Google Maps, il épingle des lieux et leur fait correspondre des témoignages d’habitants. Certains lieux reviennent de façon récurrente, mais pas forcément à la même époque : “On me parle beaucoup de l’ancienne place des Merisiers, mais aussi des Merisiers d’aujourd’hui.” Ces lieux sont des points de rendez-vous réguliers, importants dans la vie publique de la ville.

Il y a autant de Trappes que de personnes et d’histoires. “Nous avons les Trappes d’avant et les Trappes d’aujourd’hui. Des temps différents et des spatialités différentes : les lieux caractérisent les histoires, les étirent dans le temps”, explique Thierry Payet. Ainsi l’utilisation faite par les habitants de leur territoire au cours du temps est à l’origine de sa représentation.

On mesure ainsi la confiance que lui accorde les habitants qui lui racontent leurs histoires sur la ville, sans savoir encore exactement ce qu’il va en faire. Pour que cette restitution fonctionne, il faut qu’elle respecte ce qu’ils ont voulu transmettre, leurs vécus de la ville. C’est d’autant plus difficile de comprendre le travail de ce drôle d’oiseau que ses créations ne sont “ni des installations, ni des peintures, ni des sculptures”. Elles ne correspondent pas à la représentation qu’on se fait du travail d’un artiste.

4- Quand présente-t-il son travail aux habitants ?

L’artiste présente le fruit de son travail à des moments clefs de la vie publique de la ville, comme la Fête de la Ville ou le Forum des Associations. Elles permettent de mieux faire connaître et de faire comprendre l’intention de Thierry Payet aux plus grands nombres de Trappistes. Car lui-même admet qu’”il est difficile de comprendre [son] travail avant d’en voir la restitution concrète”.

Cette restitution est donc essentielle. En effet, c’est au cours de celle-ci que les liens entre les habitants et leurs territoires apparaissent concrètement. “L’espace public est le lien entre les gens et le territoire”, insiste Thierry Payet. C’est pourquoi il fait une présentation de son travail en public. Sa démarche devient alors une façon de panser les blessures qui ont occasionné la rupture du lien entre l’espace public et les habitants. Les histoires des habitants permettent la restauration de ce lien.

Le but ultime de Thierry Payet est d’aboutir à la constitution d’un document urbain. Ce document final “résulte des rencontres car il y a des coïncidences de lieux”. Se pose enfin la question “de faire le lien entre les habitants et eux mêmes”. Mais on ne saura qu’à la fin de l’histoire si sa démarche aboutit. Lorsque les gens auront découvert le nid de la pie.

=> Pour en savoir plus, quelques autres œuvres de Thierry Payet :

  • Saint-Boris en Or, Ville de Paris, Urbaniste : Architecture Andrei Feraru, 2015 – 2016
  • Être quelque part, cartographie narrative du territoire de l’atelier, 2014- en cours
  • Quelque chose à perdre, collège rural de Villeneuve l’Archevêque (89) – Centre d’art de l’Yonne – DRAC Conseil Général – année scolaire 2013 / 2014
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Infos de l'auteur

Bettina Laigle

Babtou rousse ayant grandi à Trappes, j'aime les vieux livres, l'art, le théâtre, la danse, le cinéma. Côté étude : diplômée en reliure-dorure à l’École Estienne, je suis actuellement en licence de Préservation des Biens Culturels à Paris 1. Je m'intéresse beaucoup aux questions de culture, de transmission, d'environnement, d'histoire dans les sociétés. J'aime apprendre des autres de nouvelles choses.