Luis da Silva, arrivé en France à 54 ans pour aider sa famille

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Luis est arrivé en France à 54 ans pour aider sa famille restée en Guinée-Bissau à mieux vivre. Retour sur l’histoire d’un long et difficile périple d’émigration commencé à 45 ans.

« Il faisait froid, quand je suis descendu du bus je me suis dit : « waw, ça neige comme ça ici ?! » ». Luis Da Silva est arrivé à Versailles vers midi, en provenance du Portugal, un vendredi 24 décembre 2009. Il était alors âgé de 54 ans. « Je suis resté deux heures à attendre la personne qui devait venir me chercher, j’ai failli congeler complètement »

Un de ses cousins habitant en France et partant à la retraite lui avait proposé de venir le remplacer dans son métier de maçon, à peu près deux fois mieux payé en France qu’au Portugal. « En plus je travaillais avec des Portugais » se remémore-t-il. Du coup il n’a pas hésité une seule seconde.

Après son arrivée, Luis a habité pendant un an avec son cousin au quartier Van Gogh à Trappes. Puis il s’est installé au foyer Adoma de Trappes en 2010 où il réside toujours aujourd’hui.

Luis est originaire de Guinée-Bissau, un petit pays de moins de deux millions d’habitants de l’Afrique de l’ouest, coincé au sud du Sénégal et au nord de la Guinée. Il est né dans cette ancienne colonie Portugaise en 1955, bien avant l’indépendance de son pays en 1973. Il l’a quittée en 2000 pour le Portugal, alors qu’il était déjà âgé de 45 ans, et père de 8 enfants dont 6 filles, d’une femme avec laquelle il grandi dans le même village.

Un départ tardif pour des raisons financières, pour aider sa famille, soulignant qu’ils n’auraient pas pu vivre convenablement s’il était resté en Guinée Bissau « C’est moi qui dois m’occuper de l’argent. L’argent que je gagne ici, je l’envoie à ma famille. ». Issu d’une famille modeste constituée d’une fratrie de 4 frères et sœurs, Luis a toujours connu la pauvreté et la nécessite de travailler. Alors qu’il est âgé de 12 ans et qu’il est scolarisé dans une école portugaise, l’une des sœurs de Luis décède. Quelques mois après, sa mère tombe malade et ne survivra pas. Les autres femmes de son père l’obligent alors à travailler, « car chez nous, quand tu n’as pas de mère, tu dois la remplacer ». C’est ainsi qu’il se retrouve à travailler avec son père sur des chantiers, ou dans les champs. Quand son père trouvait un nouveau travail à un autre endroit, il envoyait Luis pour le remplacer.

En 2000, il part au Portugal, choix qui s’imposait. On y parlait la même langue, ce qui lui a facilité beaucoup de choses. Il y restera neuf ans, à coté de Setubal, au sud de Lisbonne, y acquiert la nationalité portugaise et par la même occasion la qualité de ressortissant européen grâce à laquelle il a pu venir facilement en France.

La dernière fois que Luis a pu aller en Guinée, c’était en 2016, depuis il n’y est pas retourné, le voyage est beaucoup trop couteux, à son plus grand regret, il parle souvent avec sa femme, mais il ne peut plus la voir, à part en visio en temps en temps. « Je vis pour éduquer ma famille, pour qu’ils s’achètent à manger chaque jour. »

Le rôle de Luis ne s’est finalement pas limité à l’envoi d’argent à sa famille. Il a ouvert la voie à sa famille et à ses enfants pour qu’ils prennent eux aussi leur vie en main et améliorent leurs situations. Son frère cadet habite à Rouen, « il parle français comme un Français. » dit Luis de lui. Sa première fille vit au Portugal, une autre est en Angleterre. Toutes les deux travaillent et y ont fondé leur propre famille. Il a également un fils qui a fait ses études au Maroc, puis au Sénégal, « mais maintenant il est retourné au pays et il n’a pas de travail. »

Depuis que lui est arrivé en France, il est toujours resté à Trappes. « J’aime Trappes. Ici, je n’ai de problème avec personne » assure-t-il. Mais il insiste sur le fait qu’il ne connait pas très bien la ville : les seuls trajets qu’il est amené à faire vont de son domicile à celui de son cousin, ou alors, à l’époque où il travaillait, de son lieu de travail à chez lui. Mais cette vie solitaire a un sens pour lui : « Je suis sorti de l’Afrique pour venir changer quelque chose et aider ma famille. C’est moi qui donne à manger à ma famille » affirme-t-il.

Pourtant, Luis n’a pas pu travailler longtemps en France. « Juste après mon arrivée, j’ai eu mon accident » déplore-t-il. Luis travaillait dans le BTP, mais il a dû arrêter son activité à cause d’un accident du travail qui lui est arrivé en 2012 : « J’étais sur un chantier et la pelle mécanique est tombée en panne ». Ils ont alors dû se servir de pioches pour attaquer le sol et finir le travail. « J’avais des lunettes de protection mais elles descendaient un peu sur mon nez. Je me suis pris des éclats de terre dans l’œil » Luis a alors été emmené à l’hôpital, où il a été opéré. « je suis resté là-bas deux jours. Depuis je suis aveugle d’un œil » confie-t-il d’un air détaché. Car après avoir été mis en préretraite, il a pu sécuriser ses rentrées d’argent pour sa famille. « l’Etat français m’a beaucoup aidé » convient-il.

« Maintenant, je ne fais rien du tout, je reste seul. Dans ma chambre il n’y a rien, donc je n’ai rien à faire à part la radio portugaise que j’écoute régulièrement. » Même si Il précise fièrement qu’il parle un peu anglais, sa plus grosse difficulté dans son intégration en France a été d’apprendre le français. En arrivant ici, il n’avait pas le temps pour prendre des cours de langue, étant déjà trop occupé par son travail. Et la plupart de ses collègues ne parlaient pas non plus français. Cette barrière de la langue joue encore quand il s’agit de se faire des amis. « Je n’ai pas d’amis ici, les amis c’est les problèmes » tranche-t-il, sans s’attarder sur le sujet. Son seul ami, c’est Julien, un médiateur de son foyer. Parce qu’il lui demande tout le temps comment il va, et qu’il est tout le temps présent. Quand il lui reste un peu d’argent, il va au café pour jouer au Amigo, un genre de loto. Mais rien d’autre.

Cette solitude, Luis l’explique aussi par les différences culturelles qu’il ressent. « La France et l’Afrique c’est très différent, estime-t-il. Les personnes d’Afrique ont des freins avec les personnes d’Europe et inversement. On n’a pas du tout la même culture, ce qui crée parfois un écart. Ce qui ne l’empêche pas de relativiser et de conclure, au terme d’un long parcours tumultueux, que ces différences ne sont pas irrémédiables : « On n’a pas la même couleur mais on a le même sang ».

Clarisse Binard

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