Confinées à vivre leur adolescence dans une voiture

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Trois amies étudiantes se voient contraintes à vivre une partie de leur confinement dans une voiture, dans laquelle se déroule une grande partie de leur vie affective et amoureuse. 

« On va dans quelle voiture cette aprèm ? », demande Leïla (les prénoms ont été modifiés), 20 ans, au téléphone. « Dans la mienne, dans la mienne ! » s’exclame Sarah, 19 ans qui vient d’obtenir son permis. « Enfin, je vais pouvoir aller à l’école en voiture et ne plus rentrer chez moi à 22h00 », explique d’un air soulagé cette étudiante de deuxième année de droit qui travaille aussi dans un Ephad à Montigny le Bretonneux. La plupart de ses cours finissent à 20h00, et le temps d’avoir un train et d’y rester 45 minutes, puis de marcher jusqu’à chez elle, il est vite 22h00. « Hop, c’est parti, prochain arrêt, Marie ! » dit-elle en sortant de son parking de La Verrière. Le problème, c’est que depuis le confinement, Sarah a beaucoup moins besoin de sa voiture pour aller en cours. Restent les allers-retours à l’Ephad.

Depuis huit mois, depuis que les restaurants et bars sont fermés, c’est leur rituel du samedi après-midi et parfois du vendredi soir après les cours. Elles se retrouvent dans une voiture, « parce qu’on peut aller nulle part ailleurs, explique Sarah. Tout est fermé. » Ces dernières semaines il a fait souvent trop froid pour qu’elles puissent se poser dans un parc. Enfermées depuis plusieurs mois dans une voiture, après plus d’un an et demi de pandémie, ces jeunes adultes vingtenaires essaient de se construire comme elles le peuvent.

Pour organiser leurs rencontres, la règle c’est : La première qui prend sa voiture va chercher tout le monde. Sarah, qui habite à la Verrière, fait le tour de l’agglomération de Saint-Quentin-en-Yvelines, pour aller récupérer Leïla, qui habite à saint Cyr l’école dans une petite cité près du Monoprix, et Marie qui habite à deux pas de la gare de Saint-Quentin. Elles restent alors en général plusieurs heures dans la voiture pour parler de tout et de rien, juste histoire de passer le temps.

Ce jour-là, Marie, 21 ans, étudiante dans un DUT Gestion à Rambouillet s’est sapée d’un col roulé beige, d’un jean et des bottes en cuir noir, et elle a pris un UNO « Il fait super froid, tu ne trouves pas ? », demande-t-elle à son amie venue la chercher sous un ciel gris et très nuageux. Les deux amies roulent un peu et se garent sur grand parking de Leïla, étudiante dans le même DUT à Rambouillet. En l’attendant, elles distribuent les cartes sur une petite table sortie de son coffre, qu’elles ont posé au milieu de la voiture.

Les filles essaient de trouver une nouvelle idée chaque week-end pour s’occuper et ne pas rentrer dans une routine, qu’elles pourraient vite détester. Mais le tour est vite fait. Aujourd’hui ça sera un film qu’elles regarderont toutes les trois. « C’est comme ça que l’on passe tous nos week-ends depuis quelques mois, dans la voiture. On commence toujours par raconter notre semaine ou un potin. Et puis après on se regarde un film ou on joue a des jeux de société comme le Monopoly, un baccalauréat ou un Cluedo » énumère Leïla, en échangeant en parallèle des messages avec son copain, avec qui elle a rendez-vous dans une petite heure. Dans une voiture.

Elles passent aussi beaucoup le temps sur les réseaux comme Instagram ou TikTok. Ou bien sur un téléphone à se montrer des vidéos drôles, ou alors seules, chacune sur son téléphone. L’objectif est de le faire passer, ce temps. « En général, ça nous occupe pendant un bon moment. Ça nous arrive même de faire des TikTok dans la voiture », raconte Sarah. Elles regardent le dernier TikTok qu’elle ont publié avec plus d’un million de vues dans lequel elles sont habillées en pyjama et en un claquement de doigts, elles se retrouvent habillées pour se rendre à une soirée.

Avant, ces jeunes étudiantes, profitaient de leurs moments libres pour faire les boutiques, visiter Paris ou faire des activités. Maintenant elles restent dans la voiture pendant des heures et de heures. Leïla préfère attendre qu’il fasse plus chaud pour pouvoir se poser dans des parcs. « C’est vraiment horrible » confie-t-elle en attendant.

La soirée débute souvent au moment de commander à dîner. C’est comme ça que la voiture se transforme en salle à manger. La plupart du temps ces dîners des moments d’échanges entre elles, pendant lesquels elles peuvent discuter des différents avec leurs copains ou des nouveaux programmes télés Ce ne sont jamais les sujets de discussion qui manquent. « On commande encore Mac Do ce soir ?» interroge Marie ce jour-là. Sarah n’est pas très emballée par la proposition mais elle accepte. Elles se font livrer à l’adresse du logement de l’une des filles, et quand le livreur les appelle pour les informer qu’il vient d’arriver, elles ouvrent la porte de la voiture.

« Moi je vous laisse les filles, mon copain est au bout de la rue, bonne soirée à demain ! » conclut d’un coup Leïla en remettant son manteau avant de se jeter dans la Clio 3 grise de son petit copain qui s’est garé juste à côté. Elle ne mangera pas avec ses copines ce soir. Comme la plupart des week-ends depuis que les restaurants sont fermés, cette jeune étudiante dîne avec son copain dans la voiture. Elle n’est pas la seule.

Pas facile d’avoir une relation amoureuse en étant confinés. « Moi c’est impossible de ramener mon copain chez moi et pareil pour lui. » La relation de cette jeune adulte, devient de plus en plus dure à mesure que le confinement persiste. « C’est vrai que parfois se retrouver dans la voiture à deux ça crée une certaine proximité entre nous » Mais le sentiment de routine peut prendre le dessus. Une routine qui s’installe entre eux et qu’elle dit ne pas savoir comment casser. « Avant quand j’étais avec mon copain jamais je répondais au tel quand une de mes copines appelait, parce que je voulais profiter de mon moment avec lui. » Les moments qu’ils partagent ensemble se ressemblent tous, et l’envie de partager des choses à deux n’est plus la même qu’avant. Alors, la seule chose qui peut leur permettre de casser le sentiment d’habitude est de partager des moments tous ensemble, entre amis au lieu d’être à deux. « Maintenant on peut passer facilement une heure en FaceTime avec une de mes copines. Même mon copain parle avec elle, puisqu’au final ça coupe un peu cette « routine » » explique-t-elle en faisant des signes de guillemets avec ses mains, comme pour alléger la connotation négative de ce mot qui ne doit pas remettre en question leurs sentiments.

Peu de choses changent entre une après-midi avec les copines dans la voiture et celles avec son copain. Ces jeunes passent leurs après-midis à regarder des films, à manger, jouer aux jeux de société et surfer sur les réseaux sociaux, de commander des sushis. « C’est devenu notre maison. On mange dedans, on se repose dedans, on joue dedans, on règle nos différents dedans, et on fait même nos cours ensemble. » Depuis les annonces du gouvernement limitant les cours des étudiants en faculté à un jour seulement, ces jeunes étudiants font leur cours ensemble pour pallier la solitude. Ils n’hésitent pas à s’aider pour les contrôles, même s’ils ne sont pas tous les deux en alternances. « Il n’est pas en alternance, il suit la formation en initial », qui lui permet de travailler les après-midis ou il n’a pas cours, ou la nuit dans une usine de textiles à Chartres.

« 13h29 ! vite ! faut se connecter là ». Comme tous les mardis depuis les annonces du mois d’octobre du premier ministre sur la fermeture des universités, Leïla et Marie se retrouvent elles aussi pour suivre leur cours commun de Marketing Digital ensemble. L’une des deux coupe son micro pour qu’elles puissent le suivre ensemble sur un seul ordinateur. Mais le confinement dans la voiture les saoule tellement que les étudiantes ont envie d’arrêter. « Depuis 5 mois on a école en distanciel. On n’en peut plus, on a qu’une envie c’est que les cours en présentiel recommence. » nous confie Loubna, attristée par cette situation qui perdure. Elles ont l’impression de ne rien apprendre lorsqu’elles se trouvent face à leur écran.

Le plus dur pour les deux jeunes femmes est de ne pas savoir quand cette situation va se finir. Même si à certains moments les restrictions sont moindres, elles ne voient pas le bout de ce tunnel qui leur semble interminable. « De toute façon on n’aura jamais profité de nos meilleures années d’école comme on aurait dû », regrette Marie. Lors de leurs deux premières années à l’université elles n’auront pas connu, les week-ends d’intégration, les sorties, les voyages. Dans la grande voiture noire des parents de Camille, sur le parking du Mcdo où elles viennent de terminer de déjeuner, le cours commence. C’est reparti pour 4 heures. Et Leïla de conclure, avant de commencer, le regard dans le vide. « Si on m’avait dit qu’on allait devoir faire nos cours dans une voiture, je n’aurais même pas continué en études supérieures. J’aurais travaillé directement. »

Natacha Nedjam

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