Yazid Kherfi : “La prison c’est comme un congélateur, tu ressors à peu près dans le même état que quand tu y es entré voire pire”

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3/3.Yazid Kherfi a grandi au Val-Fourré, à Mantes-la-Jolie (78). Ancien délinquant, passé par la case prison, à 60 ans il sillonne désormais la France avec sa camionnette pour dialoguer avec les jeunes de quartiers et les prisonniers, il forme aussi les éducateurs à Nanterre. 

Trappy Blog : Voyez-vous une évolution dans le rapport avec la police, entre votre époque et maintenant ?

Yazid Kherfi : Les policiers sont mal formés. Leur formation n’est pas adaptée à la réalité. Ils ne connaissent rien des quartiers. Avant, les policiers vivaient dans les quartiers donc ils les connaissaient. En France, à 90% les policiers sont issus de la province, à 90% leur peur est d’être affectés en région parisienne et à 90% ils commencent en région parisienne. Ils ne connaissent pas cet environnement. Ils ont déjà plein de préjugés avant de commencer. Puis ils sont mal encadrés. Ce sont de jeunes policiers qui s’occupent d’une bande de jeunes dans les quartiers. Si un ancien flic, un policier qui sait dialoguer, les accompagnait sur le terrain en leur disant : « Ne faites pas ça » … Mais maintenant quand on regarde dans une voiture de police, c’est trois jeunes policiers. Ils sont perdus. Ils ont peur. C’est la souffrance des policiers contre la souffrance des jeunes

TB : Pour vous, les policiers ont un rôle dans la montée de la violence dans les quartiers ?

YK : Oui, la plupart des émeutes sont nées à la mort d’un jeune en relation avec une opération policière. Je ne dis pas que les policiers sont coupables. Par exemple, ce qui s’est passée à Clichy-sous-Bois, les policiers ne les ont pas tués, mais des petits qui ont peur de la police et qui se cachent dans un transfo, il y a quand même un problème. Ils sont là pour les protéger. Pourquoi les jeunes ont peur des flics ? C’est le monde à l’envers.

TB : Alors comment faire ?

YK : Le dialogue encore une fois. Avec mon camping-car, une nuit j’ai fait venir des policiers, les jeunes m’ont dit « je ne parle pas aux flics ». Au final, ils ont passé toute la soirée avec eux. A la fin, ils se sont serré la main et les jeunes m’ont dit : « Franchement, c’est la première fois de ma vie que je serre la main à un policier et que je discute avec lui. » Ça permet aux jeunes de voir que derrière le policier, il y a un humain comme les autres et les policiers eux voient les jeunes autrement.

TB : Et la police de proximité, bonne ou mauvaise idée ?

YK : La police de proximité c’est une bonne idée, à condition qu’elle soit formée. Si on crée ce concept de police quotidienne c’est bien, mais si tu le fais avec une police raciste, ça va rien changer. Il faut de la formation. Ils n’ont même pas une heure pour comprendre ce que sont les quartiers, les arabes, les musulmans… ils ont qu’une image négative de ça. Il faut des gens qui connaissent les quartiers et qui leur expliquent ce que c’est. Par exemple, moi j’interviens jamais en école de police, parce que les policiers ne veulent pas d’un arabe qui a fait de la taule et qui vient des quartiers. Alors que j’ai des choses à leur expliquer. Quand je vais donner des cours en prison et que j’explique aux surveillants que les détenus peuvent changer, ils finissent par y croire. Les policiers c’est pareil, ils ont besoin de cela pour casser leurs préjugés. Quand ils voient des musulmans avec une barbe, ils pensent tout de suite que ce sont des terroristes. Alors que la majorité des barbus arabes ne sont pas des terroristes.

TB : La police ne devrait-elle pas être plus représentative de la population dans ce cas ?

YK : Si, mais les jeunes ne veulent pas devenir policiers. Ils en ont une mauvaise image et ils ne croient pas en cette institution. Ça changerait leur image d’avoir des noirs et des arabes. Certains entrent dans la police, mais ce n’est pas facile. Ils sont coincés entre les jeunes et leurs collègues. Les jeunes leur disent : « t’es un traître » et leur parlent mal. Avec leurs collègues, ils sont confrontés au racisme. Quand ils dénoncent le traitement des jeunes dans les quartiers, comment les policiers leur parlent, les blagues racistes et autres, ils se font attaquer par leurs propres collègues. Il y en a plein qui démissionnent. C’est pas facile d’être policier quand on fait partie des minorités.

TB : La justice est-elle juste ?

YK : Non elle n’est pas juste, elle est inégale. La justice des riches et la justice des pauvres n’est pas la même. Le juge a tendance à croire le blanc ou le policier plutôt que les jeunes. On est censé être tous égaux devant la loi. Dans la réalité ce n’est pas le cas. Regardez les ministres et l’argent qu’ils détournent, ils ne font pas un jour de prison, alors que pour un joint un jeune est envoyé au placard ! Il y a une justice de classes.

TB : Quel est le rôle de la prison dans la délinquance ?

YK : 80% des mineurs qui vont en prison récidivent. Chez les majeurs, le taux est entre 65 et 70%. La prison c’est comme un congélateur, tu ressors à peu près dans le même état que quand tu y es entré, voire pire. Moi par exemple, je me suis professionnalisé en prison en me faisant des copains délinquants. Ils m’ont appris des techniques pour mieux voler. En prison tout le monde parle business. On passe des heures à parler des coups dans notre cellule, pendant les promenades, par les fenêtres. T’apprends des choses que tu ne devrais pas apprendre. En plus, la prison c’est comme une famille. Tu t’y fais de vrais amis. Quand tu vis des périodes dures dans ta vie, tu te fais de vrais amis et t’as tendance à les revoir en sortant. Moi j’étais en cellule avec un braqueur, pour nous c’est des modèles dans la délinquance, c’est comme si tu mettais un footballeur avec Zidane ! Il m’a proposé de le voir en sortant, je l’ai vu et il m’a appris à braquer. Tu prépares déjà tes coups en prison, c’est le contraire de la réinsertion.

TB : Que faut-il améliorer concernant la réinsertion ?

YK : Il faut mettre plus de moyens. Actuellement, un conseiller d’insertion suit 120 détenus en moyenne. Il ne peut rien faire. Il faut mettre plus de conseillers en insertion professionnelle (CIP). Deuxièmement, les surveillants n’aiment pas les détenus. Ils ne croient pas en la réinsertion. Or c’est leur mission. Ils en ont deux : maintenir les personnes en prison et la réinsertion. La loi Taubira aussi est très bien. J’ai travaillé avec Mme Taubira sur le pénitentiaire, ça ne sert à rien de faire de longues peines. On remarque que les peines de plus de sept ans n’apportent rien. Les psys le disent aussi. Mais il y a encore des peines de 30 ans. On enferme une personne sur son acte alors qu’il n’est pas que ça. S’il a commis un acte grave c’est normal qu’il soit sanctionné, mais il faut faire la différence entre l’individu et son acte. Il ne faut pas regarder l’individu qu’à travers son délit ou son crime.

TB : Quelle est la meilleure approche avec les prisonniers ?

YK : Il faut regarder leurs qualités et ce qui fait que la personne a basculé. On ne naît pas délinquant, on le devient. Il faut travailler là-dessus et mettre en avant les qualités, sinon ils n’existent qu’à travers leurs défauts. Il faut dévaloriser la délinquance et trouver les moyens pour éviter la récidive. Quand je fais un débat en prison, il y en a qui me disent :« Franchement, c’est bien de faire une conférence en prison, tu nous parles d’égal à égal. Tu ne te mets pas sur un piédestal. Tu te mets à notre niveau. T’es comme nous. » Ils retrouvent de l’humanité. Une fois qu’il y a de la confiance, ils sont capables de déballer leur sac.

Propos recueillis par Cindy Massoteau

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Infos de l'auteur

Cindy Massoteau

Salut à tous, moi c’est Cindy, « Dyce » ou « le soleil de la marmite » pour les intimes. Et oui, je suis chroniqueuse à Marmite.FM. J’adore le théâtre et le ciné, j’ai d’ailleurs un blog relatant ces passions : CSTV.fr. Côté étude, j’ai un master d’histoire et une licence d’anglais.