Yazid Kherfi : “On ne reste pas délinquant toute sa vie, il faut retrouver l’estime de soi”

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2/3. Yazid Kherfi a grandi au Val‐Fourré, à Mantes‐la‐Jolie (78). Ancien délinquant, passé par la case prison, à 60 ans il sillonne désormais la France avec sa camionnette pour dialoguer avec les jeunes de quartiers et les prisonniers, il forme aussi les éducateurs à Nanterre. 

Trappy Blog : La parcours vers la délinquance est‐il le même aujourd’hui qu’à votre époque ?

Yazid Kherfi : Les facteurs qui font que l’on entre dans la délinquance sont les mêmes aujourd’hui qu’il y a 20 ans. Ça n’a pas changé. S’il y a un environnement violent c’est un risque. Il y a plus de risques de devenir délinquant si t’habites les Merisiers à Trappes ou le Val‐Fourré à Mantes‐la‐Jolie que si tu vis dans un petit village. C’est aussi l’échec scolaire, la stigmatisation, l’étiquette qu’on te colle “les quartiers, les pauvres, les jeunes, les noirs, les arabes, les musulmans”. Un jeune, il a tout ça. Comment voulez‐vous qu’il s’en sorte bien ? On n’aime pas les arabes, les musulmans, les noirs, les pauvres et les quartiers. Quand on a tout ça, on peut largement péter les plombs. On n’est pas tous égaux.

Je me demande comment ça se fait que les gens ne pètent pas plus les plombs ! Il y a beaucoup de délinquants qui volent pour s’enrichir. Il y a aussi l’oisiveté, si tu t’ennuies dans un quartier, t’as tendance à faire des conneries. C’est les fréquentations, si tu fréquentes des délinquants ou des toxicos, tu peux le devenir. S’il n’y a pas de cadre ou de dialogue au sein de la famille. Il y a beaucoup de familles monoparentales et de jeunes qui se comportent mal depuis le divorce des parents. Puis, il y a le dysfonctionnement des institutions. Quand tu vas en prison, tu en ressors pire. Il y a des jeunes qui vont à l’école et qui après des années savent à peine lire et écrire. Enfin, les horaires des maisons pour les jeunes et le comportement des policiers. Si tu additionnes tout ça, les risques sont plus importants.

TB : Quel est le rôle de la famille dans ce parcours ?

YK : Le travail sur la parentalité est importante, les parents sont en difficulté avec leurs enfants, ce ne sont pas des parents démissionnaires. Ce sont des parents en difficulté, donc il faut les aider à ce niveau‐là. Il y a aussi beaucoup de familles monoparentales, ça joue, en prison beaucoup de jeunes parlent de leur père qui est parti. Ils accusent leur mère, ils disent : “C’est de sa faute s’il est parti”. Les mecs ont besoin d’un père dans la famille, sinon ils se croient dans la toute‐puissance. Une famille où il n’y a pas le père ou la mère, ce n’est pas bon pour l’enfant.

TB : Vous avez également mentionné l’école, que faudrait‐il changer ?

YK : Les classes sont trop chargées. Il y a des élèves qui ont besoin de plus d’attention. Les mauvais élèves ont tendance à être stigmatisés comme des mauvais élèves. Ils pourraient exister comme ne pas exister ! C’est en se mettant à faire des conneries qu’ils se remettent à exister. Le mec qui fait rire toute la classe, tout le monde fait attention à lui. Pareil quand ils se battent. Comme ils sont considérés comme de mauvais élèves, ils sont considérés comme les mauvais de la famille. Ils font des bêtises pour redevenir quelqu’un.

TB : L’image de soi est importante ?

YK : Oui, très importante. Moi par exemple, j’ai redoublé le CE2 et le CM2, après j’ai fait des classes de transition pire que les segpa [Section d’enseignement général et professionnel adapté] où on mettait tous les mauvais. Je n’existais pas. Dans ma famille j’étais timide, j’étais mauvais, celui qu’on aimait moins que les autres. J’aurais pu me suicider, je ne l’ai pas fait. C’est quand même la deuxième cause de mortalité chez les jeunes. J’aurais pu devenir alcoolique ou toxico, je ne l’ai pas fait. J’ai choisi la délinquance. La délinquance est un signe de bonne santé chez les jeunes. Ils ne sont pas bien dans leur peau et ils ont encore la force de réagir avec la délinquance. Il vaut mieux être délinquant que rien du tout. Quand je suis devenu délinquant, je suis redevenu quelqu’un. Moi c’était la délinquance, mais maintenant il y a aussi la mosquée. Il n’y avait pas ce biais avant. Ils vont s’enfermer entre eux dans une espèce de secte et se monter la tête, parce qu’il y a des gens qui disent : “Ils sont contre les arabes, contre les musulmans”. Ils ont l’impression de retrouver une famille et au bout d’un moment ils se font endoctriner, car ce sont des gens faibles. C’est un danger supplémentaire en France.

TB : Quand vous parlez d’islam…

YK : Je parle de l’islam des égarés. Les jeunes ont l’impression que tout le monde respecte l’islam, que personne ne va les critiquer car c’est tabou. Si personne ne les critique, ils vont redevenir quelqu’un. Il y a une histoire d’existence. Quand ils font du mal, pour eux c’est du bien. Ils ont l’impression de combattre les mécréants. Celui qui fait un attentat, il a l’impression de faire le bien, il tue plein de monde, c’est horrible, mais il a l’impression de faire le bien car pour lui il sauve une partie du monde. Mais ce ne sont pas les valeurs de l’islam ! L’islam c’est aimer les autres, écouter, être dans l’ouverture, faire de bonnes actions.

TB : Comment sort‐on de la délinquance ?

YK : Il y a plusieurs facteurs. D’abord, la maturité, on ne reste pas délinquant toute sa vie. Ça s’arrête vers 25 – 30 ans. Il y a aussi le travail, la belle rencontre comme la rencontre amoureuse, ou celle avec un adulte, ou la naissance d’un enfant. C’est l’estime de soi retrouvée. Plus le jeune se fait arrêter tôt mieux c’est, sinon il tombe dans une délinquance d’habitude. Et puis, il y a tout ce dont on a parlé : l’accompagnement, faire sortir les jeunes des quartiers, le travail sur la famille, la parentalité, le travail, mettre les qualités en avant.

TB : Pour vous, on sort de la délinquance à 25 – 30 ans, alors est‐ce utile de lutter contre la délinquance et si oui à partir de quel moment ?

YK : Oui, c’est utile. Il faut travailler avec les adolescents car c’est une période difficile. Le choix de la délinquance se fait à l’adolescence.

TB : Comment entrer en dialogue avec eux ?

YK : Il faut être formé à aller vers l’autre. Travailler sur sa posture et son comportement. Au début, il faut tisser un lien : venir avec quelque chose, un thermos de café et dialoguer avec eux. Au fur et à mesure, il va y avoir de la confiance, ils sont très contents de discuter avec des gens différents d’eux, ils en ont marre d’être entre eux. Notamment avec des filles, moi il y a plein de filles qui m’accompagnent la nuit dans les quartiers. Les jeunes sont ravis, franchement ; il y a de la confiance et ils sortent tout le malaise qu’ils ont à l’intérieur. Et la fille en une nuit, elle a appris des choses qu’elle ne peut pas apprendre à l’université. Il faut préparer les gens à aller vers les autres.

TB : Vous sentez que vous avez un impact dans les quartiers ou en prison ?

YK : Oui, je sens que je peux apporter quelque chose. Les psy peuvent apporter quelque chose et les surveillants aussi.

Propos recueillis par Cindy Massoteau

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Infos de l'auteur

Cindy Massoteau

Salut à tous, moi c’est Cindy, « Dyce » ou « le soleil de la marmite » pour les intimes. Et oui, je suis chroniqueuse à Marmite.FM. J’adore le théâtre et le ciné, j’ai d’ailleurs un blog relatant ces passions : CSTV.fr. Côté étude, j’ai un master d’histoire et une licence d’anglais.