« Votre enfant est trop mauvais, on va l’envoyer en BEP »

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Passé par le privé avant d’être embauché en contractuel à la SNCF dans les Yvelines, celui que nous appellerons Pierre* raconte un parcours chaotique au collège, la difficulté d’exister sur le marché du travail, mais aussi sa crainte pour l’avenir.

Sous un soleil de plomb, les enceintes crachent, les microphones hurlent et grésillent. Au loin, la tour Montparnasse côtoie ballons et autres drapeaux militants. Gilet orange et lunette de soleil Pierre* balaie du regard la préparation de la manifestation du 19 avril. D’une voix claire et calme, cet employé de la SNCF-Yvelines raconte ses années collège, son passage dans le privé et sa volonté de rester anonyme.

« Ma passion à moi c’est l’informatique et aujourd’hui encore je n’ai pas trouvé le chemin pour en faire un métier ». D’une main, il attrape un des drapeaux rouges, et commence à se mettre en place dans le cortège. Les odeurs de merguez et de transpiration se mêlent à celles des fumigènes. Les yeux vers ses baskets blanches, Pierre décrit la violence, le racket et les bagarres dans son ancien établissement scolaire situé à Trappes. Il raconte aussi sa troisième et son orientation vers un BEP vente. « Ils ont fait une réunion avec ma mère. Mes professeurs lui ont lancé “votre enfant est bon à rien, il est trop mauvais, on va l’orienter vers un BEP ventes”. Et comme ça, sans que l’on me demande mon avis, c’était réglé ».

S’en suivent des années de débrouilles. Là, entre l’absentéisme et les petits boulots, il finit par décrocher un CDI dans une entreprise privée. « Je ne savais pas où aller, j’étais complètement paumé ». Peu à peu, il réussit à faire son bout de chemin et à valider sa formation. « Je me suis bougé le cul pour être valable sur le marché du travail. Et sans le bac, c’est pas évident ».

« Ceux qui ne vont pas bouger vont se faire abattre »

Après dix années dans la même société et une vie familiale qui s’installe, l’entreprise privée tangue. Une fusion plus tard, beaucoup d’employés sont laissés sur le carreau. Lui, apprend que la SNCF recrute des contractuels à ce moment-là. CV, entretiens, c’est reparti pour le démarchage. Il décrit cette impression de devoir retourner dans l’arène. Il ne lâche pas l’idée d’un jour faire de l’informatique. « Ils m’ont promis que je pourrais évoluer si je rentrais chez eux ». Pierre* se met à rêver d’une société publique dans laquelle il pourra être formé et ne plus s’inquiéter pour son avenir.

Crédit photo : Hamid Khosravi

Mais, au moment de la signature de son contrat, le statut de cheminot ne lui est pas proposé. Il est embauché en contrat privé à 1.500 euros net par mois, hors primes. Et depuis trois ans, dans sa gare de banlieue, il s’occupe de la maintenance, du guichet, ou encore d’orienter les utilisateurs. Le désenchantement est rapide. Le travail répétitif. Les infrastructures vieillissantes. Ce brun de 33 ans voit son rêve de travailler dans le domaine informatique s’éloigner un peu plus. « Aujourd’hui à la SNCF, j’ai l’impression de revivre une fusion. Et ceux qui ne vont pas bouger vont se faire abattre. » Alors, en attendant une éventuelle reconversion, Pierre* brandit son poing dans les rues parisiennes.

« Après la manif, moi je retourne bosser »

Depuis le 3 avril et jusqu’au 28 juin, les syndicats se mobilisent deux jours sur cinq. Ils souhaitent ainsi s’élever contre la volonté du gouvernement de transformer le statut de cheminot, de faire de la SNCF une société anonyme, ou encore d’ouvrir le rail à la concurrence. Au total, trente-six journées de grève ont été annoncées. Soit douze jours par mois sans salaire pour les grévistes. « Après la manif, moi je retourne bosser », lance Pierre*. Depuis le début du mouvement, il raconte se mettre en grève une heure par ci, un après-midi par là… Histoire d’être compté dans les chiffres tout en minimisant ses pertes salariales. « Comme ça, on peut tenir plus longtemps ».

Bouteille d’eau et drapeau rouge dans les mains, cet employé SNCF regarde les premiers manifestants partir. « Ce n’est que depuis mon embauche dans une société publique que j’ai découvert la grève. Dans le privé c’est juste impossible ».

Les slogans résonnent dans ces grandes artères parisiennes. Aux fenêtres, des visages, des têtes, des téléphones pointent leur nez. Pendant quatre heures, Pierre* tentera de faire entendre sa voix ce jeudi 18 avril, avant de laisser son drapeau et son gilet orange. Pour reprendre la direction des Yvelines et passer une nouvelle nuit sur les rails.

Elodie Hervé

Crédit photo : Hamid Khosravi

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