Un long voyage (3−3)

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Fiction tirée de faits réels et nourrie de retours d’expérience de migrants. produite dans le cadre d’un TPE par un groupe d’élèves du lycée de la Plaine de Neauphle à Trappes.

Je ne peux même pas décrire le paysage de la Libye, puisque, depuis Sabah jusqu’ au cœur de la capitale, nous avons voyagé sous une grande bâche blanche pour nous cacher des autorités, et leur faire croire que le conducteur transporte du sable. Nous devons être le plus discrets possible, sinon on risque au mieux un retour à la case départ, au pire, la prison. Mais pour combien de temps ? Il est environ sept heure du matin, la camionnette s’est arrêtée et on commence déjà à descendre du véhicule, nous sommes enfin à Tripoli, la fameuse capitale libyenne. Je remarque un grand soulagement sur les yeux de mes compagnons, apaisés d’avoir surmonté l’enfer du désert, mais ce soulagement sera de courte durée. En descendant de la camionnette, je me trouve face à des gens au visage terrifié. Probablement des migrants. Mais je ne sais pas ce qu’ils font là, ni ce qui se passe d’ailleurs. interloqué, je ne cesse de noyer le pauvre Samba sous un déluge de questions. Sur le moment il ne me répond pas, je suppose qu’il est aussi sous le choc ou tellement épuisé qu’il ne peut pas me répondre. De toute façon, il faut qu’il se renseigne. Où allons‐nous dormir ce soir ? Dans la camionnette, il nous a parlé des « cocsaires », le surnom donné aux personnes qui accueillent des migrants dans leur foyer contre de l’argent. Il faut qu’on les trouve. Autour de nous on peut apercevoir des maisons collées les unes aux autres, on ne peut même pas les distinguer car elles se ressemblent toutes. Nous marchons pendant environ trois quarts d’heures, les transports sont très dangereux pour les migrants, paraît‐il. Ils ont plus de chances de se faire repérer. Nous marchons tout en essayant de ne pas attirer l’attention, ni des gens, ni de la police. N’importe qui pourrait nous vendre à la police pour cent dinars et ensuite cela nous en coûterait 400 pour que la police nous relâche, avec peu de chances d’échapper à la torture. Dans la rue, n’importe qui peut nous agresser et on ne peut pas réagir, parce qu’on est des clandestins. Rares sont ceux qui nous saluent. Tout le monde est armé. La fatigue me hante, j’ai terriblement faim et soif, cela fait presque deux jours que je n’ai rien mangé. Je n’ose pas le dire à Samba et Lamine car je sais que c’est le cadet de leurs soucis. Des Libyens qui passent, nous regardent d’un air vraiment hostile, comme si nous étions des envahisseurs. Certains nous insultent en arabe, même si je ne comprends pas vraiment ce qu’ils disent, je vois leur mépris. Samba les regarde très mal comme s’il comprenait ce qu’ils disent, il n’a pas l’air surpris, il se tourne vers nous et dit :

- Vous savez, les Libyens sont comme ça, ils détestent les migrants venant d’Afrique de l’Ouest, ne vous attendez donc pas à un bon traitement de leurs part. La vie est ici est très dure. Depuis la chute de Kadhafi, c’est le chaos.

Après cette longue marche, nous arrivons afin dans un foyer pour rencontrer le responsable, le « cocsaire » à qui nous devons payer trois cent dinars par personnes pour notre séjour à Tripoli. L’oncle de Lamine nous avait déjà envoyé les trois milles Euros pour le reste de notre voyage. On espère que cela suffira car Lamine a décidé de payer pour Samba. Je trouve cela très généreux de sa part. Je ne cesse de penser à mon pays, à ma belle Nafi, à ma famille… j’ai hâte d’en finir avec ce voyage. J’espère que nous atteindrons notre objectif et qu’après cet enfer, nous trouverons le paradis. Je ne cesse de repenser au corps des mères avec leurs bébés abandonnés dans le désert. , quelle cruauté !

Je me rends compte qu’on a eu beaucoup de chance, jusque‐là. Pourvu qu’elle continue à nous sourire… Je suis sûr que les prières de ma mère nous accompagnent. Le foyer est une maison ordinaire, le propriétaire réserve une petite salle à l’écart pour y accueillir des migrants. Cela est bien sûr illégal, et tout cela se fait en toute discrétion avec la complicité de certains policiers corrompus, c’est du business. Dans la pièce, sont entassées des personnes, collées les unes aux autres, mais nous sommes bien obligés de rester ici. Comme d’ habitude, nous allons dormir à tour de rôle. Ça ne change rien, de toute façon, aucun d’ entre nous n’arrive trouver le sommeil, même si nous sommes exténués. Ce « cocsaire » qui a l’air d’être si gentil, ne nous inspire pas confiance, nous restons sur nos gardes. Le lendemain matin, Lamine me secoue brutalement. Samba n’est plus là. Nous sommes partis à sa recherche, très angoissés. Nous avons surtout peur qu’il lui soit arrivé quelque chose. Depuis que Lamine et moi, l’avons rencontré, nous ne nous sommes pas quittés, son absence me déboussole. Nous courrons dans tous les sens, sans savoir où aller. Nous avons passé des heures à le chercher en vain. Je devient fou. À mon retour vers le foyer, j’entends Lamine crier depuis l’autre côté de la rue. Crier de toutes ses forces :

- nooooon !!! Pas lui !!! Pourquoi???

Je m’approche très lentement, chaque pas me serre le cœur. C’est lui, je le vois allongé sur le sol, dans un bain de sable. Les gens sont déjà autour le lui, je n’arrive pas à voir son visage. Il a été poignardé dans le ventre, à côté, on peut voir l’arme. Je n’arrive pas à retenir mes larmes. L’homme qui gît sur le sol, c’est le pauvre Samba. Je vois trois miches de pains à côté de lui, il était sorti pour aller acheter notre petit déjeuner. Il aurait dû nous réveiller ! Je regarde Lamine et je vois un sentiment de culpabilité sur son visage. Tout comme moi, il se sent coupable de ce qui se passe. Décidément, la Libye c’est l’enfer. Que va‐t‐on devenir sans lui ? Il est notre modèle, notre guide, il est même notre chance. Depuis qu’on l’a rencontré, la chance nous a souri, il connaît tout, il nous a protégés. Sans lui, peut être que nous ne serions pas là et voilà qu’il est entre la vie et la mort ! Juste parce qu’il est allé nous chercher à manger. Je m’approche de lui en tremblant, je m’asseois et je prends le relais de Lamine qui essaye d’arrêter l’hémorragie. Je ne vois personne appeler de secours, ni personne nous aider, on est seuls et impuissants face à cette tragédie. Je me sens tellement vulnérable, et je suis incapable de le sauver, il va mourir!!! Son cœur bat encore tout doucement et il est inconscient, il a perdu beaucoup de sang. Je l’entends pousser de petits gémissements de douleur en agonisant :

- Nna …oh… je vais mourir…Omar .….Lamine… eeehhh..

- Samba, Samba(je le secoue) qu’est-ce-qui t’est arrivé ?…Pourquoi tu es dans cet état ?…Ne nous abandonne pas ! Lamine va aller chercher de l’aide, tu vas t’en sortir !

- écoute moi…j’ai quelque chose à te dire…, me supplia Samba en posant une main sanglante sur mon visage.

- je t’écoute mon frère!(je n’arrive pas retenir mes larmes, je sais que je dois lui donner de l’espoir, mais je n’y arrive pas)

- ne vous arrêtez jamais, continuez ! Allez jusqu’ au bout ! Ne baissez pas les bras ! Restez toujours ensemble, battez‐vous ensemble comme des frères. Le parcours sera difficile mais juste après une tempête, vient le beau temps. Et ainsi je reposerai en paix ; appelez ma famille pour qu’ils viennent me chercher et m’enterrer au Mali.

Ce sont ses derniers mots, Samba nous a quittés, dans mes bras, mon frère de cœur m’a lâché, je ne peux pas le croire. Hier, il était avec nous et le voilà parti pour toujours. Lamine fond en larmes. On se promet de respecter les derniers vœux de Samba. Je n’ai jamais vu Lamine comme ça, il est anéanti. Mais nous nous devons de continuer notre chemin, notre parcours, notre combat… Nous portons notre frère jusqu’au foyer d’où nous contactons sa famille, et une maison funéraire qui rapatriera le corps jusqu’au Niger où sa famille viendra le chercher. Nous faisons nos adieux à Samba quand ils viennent chercher le corps.

L’attente reprend. Les heures interminables, dans la chaleur. Nous attendons des nouvelles du « cocsaire ». Il nous dira quand nous pourrons embarquer pour l’Italie. Nous n’avons pas d’appétit, bien que le cocsaire ne nous donne qu’un petit pain par jour par personne. Quand un migrant essaye de protester il se fait tabasser, cela sert d’exemple à ceux qui voudraient se révolter. De toute façon, Samba nous avait prévenu de rester très vigilants avec eux, ils sont très hypocrites. Ils sont même capables de nous livrer à la police. Il est minuit maintenant, même si je suis très pensif, le sommeil commence à m’envahir. Mais je suis inquiet. Je demande à Lamine de cacher tout ce que nous avons d’important sous une latte du parquet qui bouge pendant que les autres dorment. Je lui conseille de garder cependant quelques petits billets sur lui. On s’endort aussitôt. Pendant la nuit, on est tous réveillés brutalement en même temps. Il est environ trois heures. La peur nous envahit. Nous sommes attaqués par des hommes armés, qui nous menacent. Ils volent tout ce que nous possédons, objets, téléphones, bijoux… tout le monde est accablé. Lamine et moi sommes à la fois rassurés, car ils n’ont pas réussi à trouver notre argent et à la fois terrorisés à cause des armes qu’ils ont pointé sur nous. Cependant j’ai de la compassion pour les autres qui n’ont pas eu l’idée de cacher leur argent. Maintenant, ils sont dévastés. Mais bon, je sais que c’est très égoïste de dire ça, mais dans cette épreuve, on ne pense qu’à soi. Nous n’avons pas perdu grand‐chose. Je me sens tellement fier de moi d’avoir eu l’idée de cacher notre argent, et je sais que si Samba était là, lui aussi serait fier de moi.

Une heure est passée, il est maintenant presque cinq heures. Nous nous regardons les uns les autres, sans dire un seul mot. Le sommeil nous, mais la méfiance demeure vis‐à‐vis des cocsaires. Sont‐ils de mèche avec ces braqueurs qui viennent de nous attaquer ? Cela ne me surprendrait pas, nous, on se méfiait déjà d’eux. C’est dans cette ambiance que nous sommes restés jusqu’au matin, sans fermer l’œil. J’ai passé tout le reste de la nuit à penser à ma famille, elle me manque énormément. C’est pour elle que j’endure tout cela, en pensant à elle, je reprends la force nécessaire qui me permet de ne pas baisser les bras et d’aller jusqu’au bout. Je ne veux pas décevoir ma famille, elle compte sur moi. Au petit matin, ces hypocrites de cocsaires rentrent dans le foyer et commencent à nous distribuer du pain. Tout le monde les dévisage avec haine. On n’en veut pas de leur maudit pain. On les avait payé trois cents dinars mais ça ne leur suffisaient pas. Ils voulaient tout. Même si la colère est très présente, nous n’avons pas d’autre choix que d’accepter tout ce qu’ils nous font subir car, ce sont eux qui nous amèneront jusqu’au bord de la mer pour l’embarquement. Ils sont d’ailleurs, en train de parler de ça. Ils disent que demain soir, certains seront embarqués, mais qu’il faut payer quatre cents dinars pour y aller, en plus de ce que l’on doit payer pour la traversée.

Ils désignent au hasard ceux qui partent, on ne peut pas tous passer, c’est trop risqué. Malheureusement, Lamine et moi n’avons pas été choisis, nous n’irons donc pas demain soir. Les personnes qui ont été sélectionnées ont payé directement car la plus part d’entre eux ont réussi à cacher de l’argent. Ils sont tellement heureux de pouvoir partir, ils se rapprochent du but. Après leur intervention, Lamine et moi sommes allés leur demander du crédit pour pouvoir appeler nos familles. Et comme d’habitude, ils ne font rien gratuitement. Ils veulent dix dinars pour une heure d’appel. Lamine leur paye. Ils sont étonnés de voir que nous n’avons pas perdu notre argent contrairement aux autres. Je prends le téléphone et j’appelle, Nafi, elle est tellement surprise par mon appel qu’elle en pleure. Elle me demande comment je vais et si les gens me traitent bien ici, bref, ce genre de questions. Bien évidemment je lui mens sur tout pour la rassurer, je retiens mes larmes avec beaucoup d’efforts, elle me manque tellement. Malheureusement, je n’ai pas beaucoup de temps, il faut que je garde trente minute pour Lamine. Après avoir passé environ une quinzaine de minutes à parler avec elle, je raccroche et j’appelle ma maman et mes sœurs. Elles ont la même réaction que Nafi. Elles sont si heureuses d’entendre ma voix et le plaisir est partagé. Elles posent aussi beaucoup de questions et j’embellis mon récit comme pour Nafi. Dommage que mes trente minutes se soient déjà écoulées. C’est au tour de Lamine. Quand je raccroche, je ressens un énorme vide dans mon cœur. Je ne cesse de repenser à la douce voix de Nafi, aux paroles de ma mère. Ma mère a sûrement remarqué que je mentais, c’est une mère, mais ses prières me protégeront. Ma plus jeune sœur m’a dit :« Omar tu nous manque trop, rentre s’il te plaît, nous n’avons pas besoin d’argent pour être heureuses, nous avons besoin de toi ». Ses paroles me touchent beaucoup et mon esprit ne cesse d’y songer. Nous avons passé toute la journée à penser à nos familles, elles nous manquent terriblement mais nous sommes soulagés de leur avoir parlé. Il fait nuit, il est l’heure dormir mais personne ne dort de peur d’être encore attaqué cette nuit. Les cocsaires viennent faire semblant de compatir avec nous. Ils disent qu’ils ont renforcé la sécurité et que nous ne risquons rien. Évidemment, on ne les croit guère, ils ne savent toujours pas qu’on y voit clair dans leur petit jeu et que c’est parce qu’on n’a pas le choix qu’on ne réagit pas. Finalement nous réussissons à nous endormir.

Le lendemain matin au réveil, tout le monde est fatigué, la nuit a été courte et rude. Chaque fois, on se lève pour vérifier que tout va bien. C’est ce soir que la moitié d’entre nous partira. On les envie tellement, ils sont en train de se préparer. Et tout d’un coup, on entend des hommes qui frappent à la porte avec fracas, ils nous demandent d’ouvrir et menacent d’enfoncer la porte. De peur, personne ne bouge. Ils défoncent le fragile panneau de bois et nous pointent de leurs armes. Tout le monde tremble de peur. On est tous paniqués, surtout ceux qui doivent partir. On peut voir un léger sourire sur les lèvres des cocsaires, comme s’ils avaient planifié tout cela avec les policiers. Ils sont venus exactement le jour où certains allaient partir. Les policiers sont nombreux et on ne peut pas s’échapper. Les cocsaires veulent se débarrasser de nous, comme ça ils pourront héberger d’autres personnes comme nous et les arnaquer. Les policiers nous obligent à monter dans leur petit véhicule où on est collés comme des sardines dans une boîte. La respiration est impossible. Tout le monde se demande ce qu’ils vont faire de nous. On ne peut pas voir l’extérieur, nous ne pouvons même pas voir la route. Après avoir roulé très longtemps, je ne peux dire combien de temps car regarder l’heure était le cadet de mes soucis, nous descendons du véhicule. On est en face d’une prison dans laquelle les policiers nous forcent à entrer. Cela semble un peu différent des prisons habituelles,ça ressemble plutôt à des centres de détention clandestins dont j’ ai entendu parler.

A l’intérieur, les policiers ou geôliers nous regroupent dans une sorte de hangar, très petit, qui normalement sert plutôt à abriter des véhicules ou à stocker des récoltes. Il n’y a pas qu’un hangar, mais plusieurs, qui contiennent tous, des migrants noirs. On est trop nombreux pour être dans une cellule, de toute façon, ce n’est même pas une vrai prison. On est environ une centaine. Respirer devient vite presque impossible, la chaleur est insupportable. Je vois un adolescent qui doit avoir environ quinze ans en train de pleurer. Il a des bleus et tremble, je me rapproche et lui demande ce qui lui est arrivé. Au début il ne veut pas répondre, comme s’il avait honte. Je continue à insister et il finit par me raconter : « Un jour, ils sont venus à quatre en nous disant qu’ils nous emmenaient travailler. Nous étions trois. Moi et deux Sénégalais, dont un qui avait le même âge que moi. Ils nous ont emmenés dans le désert. Ils nous ont tapé sous les pieds. Ils ont pris leur fusil, ont tiré en l’air et par terre. Puis ils nous ont déshabillés. Après, eux aussi se sont déshabillés et ils se sont jetés sur nous. » Le jeune ivoirien de 15 ans, Moussa a été violé à quatre reprises. Je n’ai pas pu retenir mes larmes, Moussa est si jeune, ils l’ont marqué à jamais. Après avoir entendu Moussa, nous nous demandons, tous ce qu’ils vont faire de nous. Cela fait quand même plus de trois heures qu’on est là. Tout à coup, on entend d’énormes coups de feu venant de l’extérieur qui nous font sursauter de peur. A travers la grille du hangar, je vois un policier (si je peux l’appeler comme ça) qui tire dans la jambe d’un jeune homme. Il a peut‐être essayé de s’enfuir parce qu’il n’a pas d’argent… Il est en train de souffrir atrocement. Sa plaie s’agrandit et ils ne le soignent même pas. Ce pauvre garçon ne peut pas aller à l’hôpital et donc il essaie de mettre de l’eau pour réduire la douleur et stopper le flux de sang, mais les choses ne font que qu’empirer. Je maudis ces hommes sans cœur. De l’autre côté du hangar, il y a une dizaine de personnes qui ont l’air malades. Pendant la nuit, les insectes ne cessent de nous empêcher de dormir, ils pullulent. Le lendemain, j’entends dire que deux des personnes malades sont mortes cette nuit, par manque d’hygiène et de soins. Deux hommes au corps décharné et à la peau lésée comme des fruits nous expliquent que cela fait plusieurs mois qu’ils sont ici. « On ne mange pas, on ne dort pas bien, ils tirent sur les gens à tout moment, n’ importe où sur le corps ! Nous sommes battus tous les jours, sans raison » dit une femme en pleurant.

– Ils vous tuent sans aucune raison, comme des chiens.

– Même les chiens ont plus de valeur que les noirs… Ils sont tellement contents de nous voir souffrir.

– Ils ne nous donnent qu’un bol de céréales par jour, un demi si on ne montre pas assez obéissants, ajoute un autre. Ils nous affament !

J’ai peur qu’il nous arrive la même chose qu’à eux. Un groupe de policiers s’occupe d’un groupe de migrants, ils les obligent à travailler sous le soleil brûlant en les menaçant d’une arme ou d’un fouet. Ceux qui tentent de résister sont fouettés jusqu’au sang. Les policiers boivent de l’eau devant eux sans leur en donner, alors qu’ils sont en train de mourir de soif. Ils les torturent pour leur mettre la pression. Ils exigent que les hotages appellent leurs familles pour avoir une rançon contre leur libération. Je vois même un homme parler au téléphone sous la menace d’un pistolet, un autre homme dont le numéro ne passe pas, se fait tabasser par les geôliers. Ça ne leur coûte rien de nous tuer, mais ils savent qu’on peut leur rapporter beaucoup d’argent. Là, je suis terrifié par ce que je suis en train de voir : pour en punir certains, les geôliers les forcent à mettre leurs bras autour de fils barbelés, puis ils lancent l’électricité. Je ne veux même pas continuer à regarder, ça me fait tellement mal de voir ces gens souffrir. D’autant plus que notre tour ne va peut‐être pas tarder. La loi, les États ne nous protègent pas, on ne peut même pas porter plainte pour trafic d’êtres humains car c’est un voyage illégal. Certains affirment que la Libye agit ainsi à la demande de l’Union Européenne. L’Italie veut stopper les flux des migrants par des mesures de refoulement en Libye. Comment l’Union Européenne peut‐elle à ce point fermer les yeux sur ce que vivent les migrants en Libye alors que l’urgence est de mettre fin à un crime contre l’Humanité ? Il y a le commerce des noirs ici. Les gens qui veulent des esclaves, comme ça se passait à l’époque de la traite négrière, viennent en acheter ici. Si on résiste, ils tirent. C’est vraiment insensé !

Lamine et moi, préférerions mourir que de repartir au Sénégal. Nous serons couverts de honte Ce serait trop la honte. Je ne peux pas m’empêcher de regarder dehors pour me faire à l’idée de ce qui nous attend. Je vois deux policiers qui sont en train de négocier avec deux acheteurs d’esclaves, et au final, ces esclaves s’avèrent être nous. Je le sais parce que je vois les marchands et les policiers nous pointer du doigt. Finalement, ils réussissent à trouver un accord et décident de nous vendre à ces hommes qui sont venus avec un grand camion. Deux policiers viennent ouvrir la grille et nous ordonnent de sortir et d’aller vers le camion. Nous avons couru vers ce camion comme si nous étions libres. À vrai, dire nous serons aussi obligés de faire de travaux forcés car nous sommes devenus des esclaves. Mais nous avons quand même échappé à la torture de ces policiers. Je ne trouve même pas de mots pour les qualifier, ce sont des monstres.

Le camion ressemble au même que celui nous avons pris pour traverser la frontière. Là encore on est couverts d’une sorte de toile pour nous camoufler des autorités. Ces policiers sont corrompus, ils veulent juste de l’argent. Un vrai policier nous aurait renvoyés dans notre pays et ne nous aurait pas vendus. J’ai un plan pour nous en sortir et quand le camion roulera j’expliquerai tout à Lamine. Le chauffeur démarre, comme d’habitude nous sommes très nombreux. J’essaie de me rapprocher de Lamine. Je dois lui expliquer mon plan. Cela doit faire environ une heure que nous roulons, je lis l’impatience sur le visage de Lamine. Il a compris. Lui aussi se rapproche de moi. Quand il est tout près, je lui dis :

- Te rappelles‐tu de ce que Samba nous avait dit ?

- Qu’est-ce qu’il nous avait dit ?

- Il nous avait dit que si un jour on était vendu, on pourrait s’échapper.

- Qu’est-ce que tu proposes ?

- Le camion, il devra bien s’arrêter pour faire le plein, ou devant un feu rouge. Dès que l’occasion se présentera nous prendrons la fuite.

- Super, ton plan, j’adore !

- Lamine, souviens toi de tout ce que l’on a surmonté dans le désert. Le pire est derrière nous, on y presque.

Nous continuons à chuchoter, fort heureusement personne ne comprend notre langue sinon le plan tomberait à l’eau. Après un long moment, le camion s’arrête devant une station pour faire le plein d’essence, Lamine me regarde pour me faire comprendre que c’est le bon moment. Je soulève la bâche. Mais je secoue la tête pour lui dire que non. On est surveillés par un homme armé, pendant que l’autre fait le plein, c’est donc beaucoup trop risqué d’agir. Quelques minutes plus tard, le véhicule redémarre, il roule. On est maintenant en ville, et il ne cesse de s’arrêter devant des feux rouges. À chaque arrêt, Lamine s’impatiente. Mais je lui fais signe de se calmer. Je veux que ces hommes croient qu’on ne tentera rien, qu’on sera bien sages…Il faut les endormir… Plus loin, on s’arrête à nouveau. Je soulève la bâche encore une fois. Les hommes qui sont censés nous surveiller sont cette fois en train d’écouter de la musique et de fumer. C’est l’occasion. Lamine et moi nous nous levons brusquement, les autres ne comprennent rien. Je commence à tourner lentement le crochet qui maintient la bâche fermée Heureusement pour nous, ces deux idiots n’ont même pas pensé à mettre un cadenas. Nous nous faufilons dehors et nous courons de toutes nos forces. Le conducteur nous aperçoit dans son rétroviseur. Les deux hommes sautent hors du camion mais renoncent à nous poursuivre en nous voyant nous éloigner. Ils ne peuvent rien faire. Ils ne peuvent pas laisser leur « cargaison » sans surveillance de peur que les autres aussi ne s’échappent. Je n’arrive pas à y croire, nous avons réussi ! Après une course effrénée, nous nous arrêtons enfin, on est déjà assez loin pour être hors de danger. C’est la nuit. Nous sommes dans une ville qui s’appelle Zinta, c’est écrit en grands caractères sur un panneau publicitaire. Je ne sais pas pourquoi mais ce nom me dit quelque chose. Lamine me dit que c’est une ville où nous pourrons trouver un moyen de rejoindre les plages de Sabratha un village au nord de Tripoli, l’étape ultime avant la traversée de la Méditerranée. Je m’en souviens maintenant, Samba nous en avait parlé à notre arrivée en Libye. Sacré Samba, même mort, il continue à nous aider. Il est une heure du matin, on est très fatigués. Nous trouvons un petit endroit pour dormir par terre. Demain, une longue journée, nous attend. On doit trouver quelqu’un pour nous aider à rejoindre la mer.

Le matin nous somme réveillés par un homme. Il nous explique que c’est risqué de dormir là. Il nous propose de l’accompagner chez lui, il nous donnera à manger et nous prendrons une douche. Cet homme à l’air d’être très différent de tous les Libyens que nous avons rencontrés. J’espère qu’il pourra nous renseigner sur la manière de partir à Sabratha. Cette rencontre me rappelle comment on avait fait la connaissance de Samba, il me manque terriblement. Nous décidons de le suivre, et nous entrons dans la maison de cet homme. Il s’appelle Mohamed. Il habite avec sa femme et ses deux enfants. Dès notre arrivée, sa femme nous propose de l’eau et du « Batata mubattana », un plat de pommes de terre farcies. C’est le plat traditionnel des Libyens. Depuis que nous sommes ici, nous n’avons jamais aussi bien mangé. Après le repas, sa femme nous met de l’eau dans un seau pour qu’on se lave. Depuis qu’on a quitté le Mali, on ne s’est pas lavé, on y pensait même pas, on voulait juste survivre. Mohamed nous demande de tout lui raconter et de lui dire ce que nous faisons ici. Lamine lui fait un résumé. On y passera toute la vie, si on lui raconte tout en détails. A la fin de notre récit, Mohammed nous dit

- : « J’ai un ami qui possède un bateau et traverse la mer en direction de l’Italie, mais il faut payer neuf cent dinars chacun, soit l’équivalent de mille euros ».

Il prendra cent dinars pour lui et les huit cent dinars seront pour le conducteur de le bateau On est très contents de ce qu’il vient de nous dire, Lamine lui répond : « pas de problème pour l’argent, je peut m’ en procurer avec l’ aide mon oncle ». Moi, je lui demande « Quand est ce que nous partons ? ». Il me dit que son ami est parti faire une traversée pour d’autres migrants mais qu’il sera là demain matin si tout va bien et qu’il repartira la nuit suivante, pour éviter les policiers. Il dit que son ami est un excellent pilote et qu’il ne faut pas que l’on s’inquiète, qu’il est très honnête.

Le lendemain matin, on part de Zinta. Lamine lui a déjà donné l’argent. Nous sommes déjà prêts, on n’a pas de bagages, juste quelques biscuits que nous a préparés la femme de Mohamed. Nous nous dépêchons de nous rincer le visage, ensuite nous prenons rapidement le petit‐déjeuner que nous a gentiment préparé sa femme : du pain avec du beurre et du lait, elle est tellement généreuse. Il est sept heures, il est temps pour nous de partir, Sabratha est notre prochaine destination. Nous sommes déjà dans la petite voiture de Mohamed et elle démarre. Mohamed est un très bon conducteur, il fait très attention aux différents panneaux qui sont sur la route. Même si nous sommes plus près que jamais d’atteindre notre but, nous ne sommes pas très rassurés. Bien‐sûr, nous avons confiance en Mohamed, le problème est qu’on risque toujours d’être interceptés par un de ces faux policiers et Mohammed pourrait avoir des ennuis à cause de nous.

Nous sommes vraiment angoissés, si on se fait arrêter, maintenant, alors que nous sommes si près du but…. Tout cet enfer, le fait d’avoir quitté ma famille, Nafi, la mort de Samba, tous ces obstacles surmontés en vain… car il nous renverrons immédiatement dans notre pays. Je ne pourrai pas le supporter.

Nous sommes bientôt arrivés, cela fait à peu‐près deux heures que nous sommes sur cette route qui est déserte, il n’y vraiment rien à décrire. La voiture vient de s’arrêter sur une plage, Mohamed nous informe que nous sommes arrivés à Sabratha. Il est presque dix heures et nous attendons son ami qui sera bientôt là. On ne sait pas exactement quand. Mais Mohamed lui a parlé hier, il lui a dit qu’il serait là avant midi. On l’attend, tous, avec impatience, Mohamed doit lui remettre l’argent et il partira ensuite. Pendant ce temps, il est allé aimablement nous acheter de la nourriture qu’on prendra avec nous afin de tenir pendant toute la durée de la traversée. Moi, je ne cesse d’observer attentivement la mer. Tout à coup, je vois venir une barque et je hurle : il est là, notre barque est là. Lamine saute de bonheur comme un enfant qui attend le père noël. L’ami de Mohamed s’appelle Hassan, il doit être du même âge que lui. Il arrive sur la plage, accompagné d’un autre homme qui est probablement son copilote, il s’appelle Marouane, sensiblement du même âge que nous. Ils arrivent sur la rive très essoufflés et trempés de la tête aux pieds. Mohamed nous présente. Il n’a pas menti à propos de lui, il a l’air sympathique. On lui pose quelques questions sur la traversée et il y répond avec beaucoup de précision, cela nous rassure. Il a dit que nous partirons dès ce soir, aussitôt que l’obscurité nous envahira, vers dix‐neuf heures trente. Il y aura bien‐sûr d’autres migrants avec nous. Il a toujours des clients à l’avance car il est très réputé pour sa bienveillance et son honnêteté, des qualités très rares chez les passeurs. Les gens comme Mohamed et Hassan sont exceptionnels. On sera environ quatre‐vingt‐cinq personnes à bord, d’après ce que m’a dit Hassan. J’ai du mal à croire qu’on y entrera tous, mais je sais que oui. Je m’attendais à une barque plus grande, mais visiblement, il n’y a pas le choix.

Je vois Mohamed discuter avec lui en nous regardant et en nous pointant du doigt, comme s’il nous recommandait à lui. Il vient maintenant vers nous et prend congé en nous donnant des conseils

- « j’espère que vous trouverez ce que vous désirez, vous êtes très proche de réaliser votre rêve. Ne perdez surtout pas espoir, vous réussirez ».

Rencontrer Mohamed est la plus belle chose qui nous soit arrivée ici, après toutes ces difficultés, c’est peut être un signe qui nous montre qu’on est enfin proche du paradis. Assis sur la belle plage de Sabratha, nous attendons avec impatience le départ. Espérons que nous éviterons les pickups des miliciens libyens enivrés qui vienne faire du rodéo sur la plage, et qui tirent dans tous les sens. Hassan nous a prévenus que cela pouvait se produire. Si on les voit arriver, il faudra se cacher au plus vite. Il n’est pas rare qu’ils laissent des cadavres de migrants derrière eux.

Il est dix‐neuf heures, Hassan siffle, c’est le signal pour nous. Lamine qui n’est pas tout à fait rassuré, regarde autour de nous au cas où des miliciens apparaîtraient…Tout est calme.

Il fait nuit, les quelques lampadaires présents sur la plage nous permettent d’arriver jusqu’à la barque vers laquelle nous courrons, chacun pour soi. Je ne vois rien, je veux juste que ce moment se termine. Lamine pose sa main sur mon épaule droite. Je sursaute, je suis tellement perdu dans mes pensées que j’en ai oublié Lamine. Il me dit :

- La voilà notre liberté Omar ! On y presque !

- Tu sais, je sais que ce n’est pas le bon moment mais je ne vous remercierai jamais assez, ton oncle et toi, Dieu vous récompensera.

- Omar, tu n’es pas qu’un ami pour moi, mais un vrai frère et je sais qu’à ma place tu aurais fait la même chose. Tu es très important pour moi. Et n’oublie pas que tout seul on va plus vite mais ensemble va plus loin !

- Merci !

Au moment où nous sommes sur le point de démarrer, des policiers surgissent de nulle part. Hassan se dépêche de démarrer pendant que les derniers migrants sont en train de monter à bord. Il essaye de les attendre mais il est trop tard, les policiers sont trop près. Il démarre alors à toute vitesse, obligé de les abandonner. L’embarcation, équipée d’un très puissant moteur à hélices nous permet de nous éloigner rapidement du rivage. De loin, je vois le visage suppliant de ceux que nous avons lâchement laissés derrière nous. Mais nous n’avons pas eu le choix, je me sens tellement mal… Je ne préfère pas y penser, maintenant que je suis si près du but, si près d’assurer l’avenir de ma famille, de Nafi, de mes futurs enfants, rien ne pourra plus nous arrêter. C’était le chaos total en Libye. Je n’y enverrai pas mon pire ennemi. Comment vivre pire que ce que j’ai déjà vécu ?

On est comme d’habitude, trés serrés, il très difficile de bouger une jambe. Certains discutent dans différentes langues. Je reconnais les Maliens, les Ivoiriens et bien sûr, les Sénégalais. Certains sont très agités et moi je suis inquiet.

Lamine est juste à côté de moi, je n’aurais pas supporté qu’il soit loin de moi.

En voyant la barque s’éloigner, j’ai le sentiment de recommencer une nouvelle vie, d’avoir un nouveau départ.

Lamine et moi sommes tellement excités à l’idée d’arriver en Europe qu’on ne trouve pas le sommeil. De toute façon il est totalement impossible de dormir dans cette barque sachant que notre vie est encore en danger.

Les passeurs pourraient nous jeter par‐dessus bord…

Cela fait deux jours que nous sommes en mer, certaines personnes se mettent à vomir, d’autre s’évanouissent, va‐t‐on tous mourir ici ?

Lamine ne se sent pas bien, il a déjà perdu connaissance une fois, pendant un long moment. J’ai eu tellement peur. C’est très inquiétant, je crois qu’il a le mal de mer. Je dois faire attention à lui, je ne supporterai pas de le perdre.

« Kader ! Réveille-toi…ne me laisse pas…réveille-toi s’il te plaît, ne meurs pas ! » Crie un des passagers en secouant son ami.

Tout le monde se met à le regarder. Kader est mort. Hassan, le pilote du bateau détourne le regard. Dans ses yeux, j’ai compris qu’il faudra le jeter à l’eau. Cela l’attriste beaucoup, mais nous ne pouvons pas vivre avec un mort dans la barque. Je ne cesse encore une fois de me mettre à la place de son ami qui ne veut pas lâcher le corps de Kader. Hassan avance vers lui et commence à le soulever, son ami, qui pleure sa mort, retient le corps. Finalement, n’ayant pas le choix, il finit par le lâcher. D’un coup, le passeur jette le corps dans l’eau, on le voit couler dans les profondeurs de la mer.

Depuis 3 jours, nous flottons sur l’eau, certains deviennent fous. Je pense que ne nous sommes perdus mais Hassan ne veut rien dire. Je n’ai plus de nourriture sur moi, à part quelques biscuits encore, mais ils sont moisis et trop humides. Je les garde comme ultime recours, pour le moment je peux tenir. Lamine s’est encore évanoui, il n’a même pas ouvert l’œil de la journée. J’espère vraiment qu’on retrouve notre chemin au plus vite.

La nuit tombe, enfin je pourrais me reposer, ça fait plusieurs jours que je suis dans la même position je n’en peux plus.

Depuis la mort de Kader, d’autres personnes sont tombées à l’eau, certains mort de faim, d’autres de fatigue, il y en a même un qui a sauté dans la mer en se disant qu’il allait rejoindre sa femme.

Cette nuit est paisible, l’air est doux, et quelques vagues s’agitent. Je dois garder un œil sur Lamine, il commence à avoir de la fièvre, il transpire énormément alors qu’il fait froid.

Tout à coup, une énorme lumière aveugle tout le monde. Nous avons d’abord pensé que cela pouvait être un phare de la côte italienne. Mais nous avons vite compris que ce n’était pas le cas, quand nous avons vu un énorme bateau approcher. Tout le monde se lève en faisant signe pour qu’ils viennent nous aider, ils sautent, ils crient.

L’embarcation se met à tanguer dans tous les sens, de gauche à droite. Hassan se met à crier en nous ordonnant d’arrêter de bouger. Il hurle :

- « Ce ne sont pas des gens qui veulent nous aider ! Ce sont des garde‐côtes S’ils vous attrapent, ils vont vous renvoyer dans votre pays !!! ».

Mais rien à faire ils continuent de s’agiter dans tous les sens. C’est à ce moment‐là que la barque se retourne et qu’on tombe tous à l’eau. J’ai la tête sous l’embarcation et je ne peux plus rien voir. Je ne sais pas où est Lamine. Je ne sais plus quoi faire.

Je hurle son prénom de toutes mes forces, et je prie pour qu’il me réponde, tout en essayant de maintenir ma tête hors de l’eau.

-Lamine ! Réponds‐moi ! Ne me laisse pas !

Autour de moi, c’est le chaos. Je vois des gens qui se tiennent à la barque, d’autres coulent parce qu’ils ne savent pas nager. C’est vraiment affreux. Je vois tout le monde sauf mon frère Lamine. Je veux le trouver, je ne peux pas le laisser mourir ici, c’est impossible, j’en mourrai moi aussi.

-Om…Omar je suis là…

J’entends enfin la voix de Lamine, je me dirige au son de sa voix, je le retrouve enfin. Il se bat pour ne pas couler, il ne sait pas trop nager.

Je l’attrape sous les aisselles et je le tire tant bien que mal vers la barque pour qu’il puisse s’y accrocher.

Je regarde autour de moi, c’est le désastre. Pourquoi devons‐nous souffrir autant pour pouvoir vivre la vie qu’on veut ?

Nous ne sommes plus beaucoup à nous tenir à la barque, même Hassan n’y est plus, s’est-il aussi noyé ?

Les hommes du bateau essaient de nous parler au moyen d’un haut‐parleur. Je ne comprends pas vraiment ce qu’ils disent. Veulent‐ils vraiment nous renvoyer dans notre pays ? Je n’ai plus la force de me battre. Ils nous jettent des gilets de sauvetage par‐dessus bord. J’en saisis un pour Lamine et réussis à en attraper un autre pour moi. Ils mettent ensuite à l’eau un bateau gonflable. Un dernier effort et nous serons sauvés ! Les hommes tirent le canot vers le bateau et nous lancent une corde pour nous aider à monter à bord.

Ils nous donnent des serviettes et de la nourriture. Lamine petit à petit reprend des forces, je suis heureux de le voir ainsi, vraiment heureux. Mais malheureusement, il y a une dizaine de morts.

Je remarque que nous ne sommes pas seuls sur ce bateau, certains n’étaient pas dans la barque avec nous. Lorsqu’un des hommes du bateau passe à ma portée, je l’arrête en le retenant par le bras.

- Ça va ? me demande‐t‐il ?

- Ça va bien, merci. Grâce à vous… Qui êtes‐vous ?

- Nous appartenons à une ONG, une organisation non gouvernementale, qui vient en aide aux migrants. Ne vous inquiétez pas, nous sommes là pour vous aider !

- Pourquoi faites‐vous cela ?

- Parce que nous pensons qu’on ne choisit pas où on naît et que chacun devrait avoir le choix de vivre où il le veut. Parce que nous ne pouvons pas laisser mourir des centaines de gens en mer. Parce que cette indifférence à la souffrance humaine nous est insupportable. Parce que nous désapprouvons la politique migratoire de l’Union Européenne.

Lamine pose sa main sur le bras du sauveteur et le remercie en pleurant, c’est la première fois que je le vois pleurer depuis notre enfance. Je suis très ému par ce moment.

Il nous précise aussi qu’ils ont déjà négocié avec l’Etat l’accueil en Italie qui nous prendrons en charge, leur mission s’arrête là.

Le soleil commence à se lever timidement, il est si beau !

A la descente du bateau, après avoir mis le pied sur le sol Italien, même si la France n’est pas encore atteinte, l’essentiel est de se trouver en Europe. Je me suis dit qu’aujourd’hui était un nouveau jour pour une nouvelle vie, et que je devrai me battre pour me faire une place. L’intégration sera la suite de notre combat. On ne sait pas encore ce qui se passera ici, mais pour l’instant on ne s’en soucie pas, on veut juste savourer ce moment particulier. Tout ce que j’ai vécu en vaudra‐t‐il la peine ? Avoir quitté ma famille, ma fiancée, voir Samba mourir, voir Lamine frôler la mort et toutes ces souffrances endurées. C’était le prix pour mon avenir supposé meilleur.

Lamine me prend la main droite et me dit « On y est mon frère ! On a réussi, ensemble ! ». J’ai hâte. Plus rien, maintenant, ne pourra nous arrêter.

Kandia Dramé, Fatoumata Barry, Dounia Chami

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