Un long voyage (2−3)

0

Fiction tirée de faits réels et nourrie de retours d’expérience de migrants. produite dans le cadre d’un TPE par un groupe d’élèves du lycée de la Plaine de Neauphle à Trappes.

Le grand jour du départ est arrivé, comme prévu nous nous retrouvons au lieu de rendez‐vous. Au départ, on est 6 personnes dans le car, dont Lamine et moi. Nous venons tous de Tamba et nous voulons tous prendre le même itinéraire. Tout le long du trajet le car s’arrête par station. À chaque station, des voyageurs montent et d’autres descendent. Cela fait plus de huit heures que nous roulons dans une forêt dense avec une route très dégradée sans nous arrêter. Les voyageurs ne cessent de se plaindre de la longueur et de la durée du trajet, même Lamine. Et c’est dans ces conditions épouvantable que nous arrivons à Bakel, la frontière de sortie du Sénégal vers le Mali. Plusieurs personnes nous rejoignent et pendant trois heures, nous traversons toute la ville de Bakel puis la forêt qui nous mène à l’entrée du Mali, dans la ville de Kayes, où un Peul et un Sarakolé nous rejoignent, on les reconnaît assez facilement avec leur accent.

Cela fait plus de quinze heures maintenant que nous sommes dans le bus en direction de Bamako, la capitale du Mali qui est aussi la première étape de notre long parcours. Sous la pression des voyageurs qui râlent, le chauffeur décide de s’arrêter pendant une heure pour nous laisser prendre l’air, faire nos besoins et nous dégourdir les jambes. Il nous reste encore beaucoup d’heures de route. Le conducteur nous rappelle d’être à l’heure sinon, il partirait sans nous. Lamine et moi nous nous éloignons, nous avons même pris nos affaires car on ne peut faire confiance à personne. Pas question de laisser nos sacs dans le camion. On marche sans se dire un mot. Le voyage a déjà été tellement long et difficile, qu’on redoute énormément la suite. Lamine me regarde avec un léger sourire pour me rassurer, mais je vois dans son regard qu’il est aussi inquiet que moi. Lamine, je ne le remercierai jamais assez pour ce qu’il a fait pour moi : il est plus qu’un ami pour moi, c’est un frère !

Depuis le début du voyage je ne cesse de penser à ma famille et surtout, à ma belle Nafi. Dès que je pense à Nafi mon cœur se remplit de toute la force dont j’ai besoin pour continuer. Je me dis que tant que nous nous aimerons, tout ira bien… À notre retour, les voyageurs sont déjà tous devant le bus. Lorsque nous sommes tous installés et sur le point de démarrer, plusieurs hommes armés et masqués surgissent. Ils nous fouillent brutalement pour nous dépouiller. Tout le monde panique et même le chauffeur. Il essaye pourtant de négocier avec eux pour trouver un arrangement afin de préserver la vie des passagers : on voit bien que ce n’est pas la première qu’il vit ce genre de situation.

Lamine essaie de cacher notre argent mais les braqueurs le voient. Ils nous volent tout et s’enfuient avec leur camionnette. Tout le monde est terrorisé et anéanti. Il ne nous reste plus rien. On n’est même pas encore à la moitié de notre voyage…Le chauffeur essaie de nous convaincre de continuer. Sous ses encouragements nous reprenons la route vers Bamako. Nous avons perdu plus de deux heures à cause de ses stupides braqueurs. Ce sont des gens qui profitent des voyageurs sur la route. Le chauffeur dit que ce n’est pas la première fois que ça lui arrive. Toujours sur cette route vers Bamako, même si dans la zone CEDEAO (Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest) la libre circulation est garantie, nous subissons de très nombreux contrôles de gendarmerie. Nous sommes contraints de payer leurs prétendues taxes pour pouvoir passer. À ma grande surprise, Lamine avait finalement réussi à cacher une partie de notre argent entre deux sièges. A chaque fois, les gendarmes nous remettent un « laisser passer » qui devrait, normalement, nous permettre de ne plus payer, ce qui n’a pas était le cas puisqu’on ne cesse de payer.

Cela fait presque trois jours maintenant que nous avions quitté Tamba et nous voici enfin arrivés à Bamako où tout commence … Il est vingt‐deux heures. Nous allons passer la nuit au garage. Lamine a déjà fini presque toutes ses provisions pour le voyage, quant à moi tout ces épreuves m’ont coupé l’appétit. Je partage avec lui ce qu’il me reste, je vois qu’il a faim. Après avoir mangé le peu de nourriture qui nous reste, Lamine appelle son oncle avec un petit téléphone qu’on a gardé en cas d’urgence, pour lui parler de notre situation et pour qu’il nous envoie de l’argent pour la suite. Même si je n’ai encore jamais vu son oncle, je l’admire déjà énormément : je ne le remercierai jamais assez de m’aider. Lamine a fini de parler avec son oncle qui accepte de nous envoyer de l’argent le plus vite possible. En attendant l’argent nous allons passer la nuit ici.

Le lendemain nous somme réveillés par les chants des coqs et les moteurs des véhicules du garage qui démarrent. Le soleil s’est levé vers sept heures et sans tarder nous nous nettoyons le visage et allons chercher de quoi manger. En marchant vers la sortie du garage, on tombe sur un Malien un peu plus âgé que nous. Il a l’air sympa, il nous pose des questions, sur nos origines, sur ce qu’on fait au Mali et sur notre route. Il nous propose d’aller chez lui en attendant de recevoir un peu d’argent et qu’on prenne la route vers Gao. Lamine et moi sommes très contents de l’avoir rencontré, on se dit qu’il peut nous renseigner à propos de la prochaine étape de notre voyage. Il s’appelle Samba et habite dans une maison très modeste avec ses vieux parents et la deuxième femme de son père ainsi que ses demis -frères et sœurs qui sont jeunes. Il nous raconte que sa famille vit dans des conditions difficiles et la guerre contre les islamistes dans son pays fait qu’il veut aussi émigrer pour y échapper et sauver sa famille de la misère. Lamine me regarde avec un petit sourire, pour me faire comprendre qu’on a un nouveau compagnon de voyage. En plus Samba s’y connaît un peu plus que nous en matière d’immigration.

À la tombée de la nuit, vers dix‐neuf heures, nous recevons un appel venant de France. C’est l’oncle de Lamine qui nous prévient qu’il a déjà envoyé neuf cent mille francs (environ mille euros) par la Western Union et qu’on peut les récupérer dès le lendemain. Cet argent peut nous permettre d’atteindre la Libye. Une fois là‐bas, il faudra qu’il nous en renvoie car à ce qu’il paraît, il y a beaucoup de contrôles où on nous demandera de l’argent pour pouvoir passer, comme ceux qu’on a dû traverser au début de notre voyage. J’espère que nous ne rencontrerons pas de braqueurs, sinon nous serons foutus. Il est déjà l’heure d’aller se coucher, on entend Samba faire des adieux à ses parents puisqu’ il a décidé de venir avec nous. Quand on l’a rencontré au garage il était en train de se renseigner sur le bus en direction de Gao. À plus de mille kilomètres de Bamako, Gao est une ville carrefour qui est en position idéale pour gagner le Niger. Il nous prévient que le bus part le lendemain dans l’après-midi. Nous décidons d’aller nous coucher d’autant plus qu’une longue journée nous attend demain : nous devons retirer l’argent, faire de la monnaie car Samba nous a dit qu’on aura à donner de petits billets pour pouvoir avancer. Nous devons aussi acheter des provisions pour le trajet qui durera environ deux jours normalement. Le matin comme d’ habitude, nous somme réveillés par le chant du coq et la lumière du soleil. Samba est déjà réveillé et nous propose du « moni » un petit déjeuner spécial Afrique de l’Ouest fait avec de la farine de mil, c’est délicieux et très appétissant. Après avoir pris des forces, nous faisons nos bagages et quittons aussitôt la maison. Nous récupérons l’argent et partons pour le garage avec nos provisions déjà achetées. Arrivés devant le garage, Lamine et Samba font la queue afin de payer le trajet qui coûte soixante mille francs. Il y a à peu près le même nombre de personnes que pour le trajet Sénégal‐ Mali. Il y a même des têtes que je reconnais : je suppose que leur but de départ était le même le nôtre.

Après une demi‐heure de queue, le bus démarre enfin. Il est quatorze heures, le voyage commence déjà à être insupportable avec une chaleur brûlante. Les corps serrés autour de moi commencent à suer. Samba et Lamine essaient de dormir mais n’y arrivent pas. Tout le monde est si angoissé que seul le silence convient. Quant à moi, je ne suis pas là, pas avec elles, je n’arrête pas de penser à ma mère adorée, mes sœurs, au joli sourire de Nafi, elles s’inquiètent certainement pour moi, d’ autant plus qu’elles n’ont pas reçu le moindre coup de fil. Je me demande bien comment je vais pouvoir tenir tout ce temps sans les voir, mais quoi qu’il en soit, je fais tout cela par amour pour eux et c’est cet amour qui me permettra d’aller jusqu’ au bout. Le bus roule. Nous laissons Bamako derrière nous pour aller à Gao. Nous avons roulé pendant une bonne heure. Le bus arrive devant un premier poste de contrôle. A ce qu’il paraît, il y en en a beaucoup. Et comme ce que l’on a vécu après Tamba, pour pouvoir passer, il faut payer une énorme somme d’argent, vingt‐cinq mille francs CFA plus exactement, pour ceux qui ne sont pas maliens comme Lamine et moi et quinze mille pour les Maliens comme Samba. Les racketteurs ont des complices qui se trouvent un peu partout, cela peut être n’ importe qui, ils sont informés de tout et c’est comme ça qu’ils savent exactement où nous sommes. Face à cette injustice beaucoup de voyageurs se plaignent, mais n’y peuvent rien, c’est comme ça ! Ce racket est semble‐t‐il, devenu un droit que se sont procurés ces agents. Les passagers n’ayant pas le choix, règlent la somme exigée et aussitôt le bus démarre. Je me dis que, si à chaque poste de contrôle, nous devrons payer la même somme, alors nous ne pourrons pas nous contenter de l’argent envoyé par l’oncle de Lamine. Le bus roule, chaque voyageur protège ses biens, tout le monde craint de se faire voler, nous nous regardons avec méfiance. Lamine et Samba sont les seuls en qui j’ai confiance. Pour le reste, je ne veux même pas les connaître, je veux juste me concentrer sur mon objectif et rien d’autre. Mes deux compagnons dorment et c’est moi qui garde leurs affaires puisqu’on ne peut pas se permettre de dormir tous les trois, ce n’est pas du tout prudent. Cela fait plus de huit heures qu’on roule. De temps à autre, le bus s’arrête à un poste de contrôle et nous devons payer encore et toujours. Le bus ne s’est pas arrêté depuis le début du voyage, sauf pour payer. Le chauffeur décide d’une pause, puis nous voilà sur la dernière ligne droite pour Gao. Je commence à m’endormir car je n’ai pas fermé l’œil depuis le début de voyage, Lamine et Samba se sont réveillés et surveillent nos affaires.

Dernier arrêt avant Gao. On nous fait descendre du bus. Un jeune qui a environ mon âge, refuse de payer les 25 000 francs CFA exigés. Il n’a plus d’argent et les agents qui n’en ont rien à faire, le poursuivent jusque dans le bus puis le trimballent à l’extérieur. Malheureusement l’aventure s’arrête là pour lui, peut‐être qu’il retentera sa chance ultérieurement. D’autant plus que tous ces contrôle sont illégaux, tout l’argent qu’ils nous prennent vont directement dans leurs poches Tous les passagers ont de la compassion pour lui. Je me dis que ce qui lui est arrivé peut m’arriver aussi. Je me rends compte que dans ce parcours c’est chacun pour soi ; aucun des voyageurs y compris moi, n’a levé le petit doigt pour essayer d’aider ce pauvre jeune homme, de peur de ne plus pouvoir payer et de se retrouver dans la même situation que lui. C’est sous cette note mélancolique que le bus redémarre, le prochain arrêt sera Gao. Cela fait deux jours que nous sommes sur la route, certains passagers disent que nous avons fait vite car d’habitude ça peut durer plus longtemps, à cause des pannes et des nombreux « contrôles ».

C’est avec soulagement que nous arrivons enfin à Gao. Il est onze heures du matin, presque tous les bus en provenance de Bamako arrivent. Nous avons deux jours et deux nuits de voyage éprouvants derrière nous. Je peux lire le soulagement sur le visage de tout le monde, nous avons enfin atteint la deuxième étape de notre voyage. A peine arrivés, un grand nombre d’hommes se précipitent sur nous. Sur le coup, nous ne comprenons rien, sauf Samba., Ce sont des « enjôleurs », de simples intermédiaires entre les migrants et les passeurs, qui sont payés à la commission. C’est une partie de la population qui depuis le début de la crise vit une situation économique des plus compliquées ;ils se rabattent donc sur ce « métier » pour en tirer profit afin de pouvoir faire face aux dépenses quotidiennes. Quand Samba a fini son explication, nous voyons venir vers nous un homme, il nous servira d’intermédiaire avec les passeurs. L’homme a l’air très sympa, il nous offre à boire et à manger. Je pense qu’il nous a déjà convaincus d’être ses clients par sa gentillesse. Il nous demande six mille six cents francs par personne, l’équivalent de dix euros, le prix pour le passage du désert. Heureusement qu’il nous reste encore largement assez pour régler cette somme. Avant d’entamer le grand voyage du désert, de nombreux migrants, victimes des rackets, séjournent à Gao, le temps de se refaire une petite santé financière, en travaillant dans des chantiers pendant le temps qu’il faut. Notre intermédiaire vient nous informer que le départ est pour ce soir, vers vingt et une heures. Son rôle se limite à nous regrouper en attendant l’arrivée des passeurs qui viennent nous embarquer pour le grand désert et à qui chaque voyageur doit payer vingt mille francs, l’ équivalent de vingt euro. Nous devrons nous cacher des bandits dans le désert et des forces de l’ordre puisque c’est un voyage illégal ; on ne voyagera que de nuit. La journée, nous devrons nous reposer et nous cacher. Avant le départ, il faut prendre beaucoup d’eau et beaucoup de nourriture, le voyage durera trois nuits minimum. Lamine est allé acheter les provisions pendant que Samba et moi finissons de ranger nos affaires. Nous partons dans une petite camionnette à quatre place avec un grand range coffre qu’ils ont rempli de nos sacs, d’eau, de nourriture…

Devant la camionnette, nous nous sommes demandé comment nous allions à plus de vingt, tous pouvoir rentrer dedans. Bref, il est vingt et une heures, je ne sais pas comment, mais les passeurs se sont débrouillés pour tous nous entasser, les plus gros portent les plus petits et c’est ainsi que nous démarrons pour un long voyage vers le Niger. La camionnette roule depuis un long moment, tout le monde est calme. L’angoisse est palpable. Quoi qu’il en soit, j’engage la discussion avec Lamine et Samba :

- Je n’arrive pas à croire que ça ne fait qu’une semaine que nous avons quitté le Sénégal. On a tellement souffert déjà, que le temps est passé très lentement, j’ai l’impression que cela fait des mois.

- Nous n’avons encore rien vu. Ce qui nous attend dans le désert est pire, peut‐être même qu’il y aura des morts, répond Samba.

- C’est si dangereux que ça ? Qu’est-ce qu’on peut faire pour se protéger ?

-Nous verrons bien. Ces jours à venir vont être les plus longs de notre vie, croyez‐moi. Nous devons nous méfier des passeurs, ce sont souvent des escrocs. Restez avec moi et tout ira bien, j’ai beaucoup de contacts au Niger et cela peut nous aider. Samba parle avec tellement de précision qu’on a l’impression qu’il a déjà vécu tout ça. D’autant plus que c’est quelqu’un de très réservé, il ne laisse rien paraître.

Il est maintenant deux heures du matin, presque tout le monde dort, sauf moi, qui n’y arrive pas. Je pense à ce que Samba nous a dit, je me fais les pires scenarios dans ma tête, j’espère que tout se passera bien. Pour le moment, nous n’avons pas encore rencontré de difficultés telles que Samba les décrit. Peut‐être qu’on fait partie des chanceux ou c’est peut‐être Samba qui nous porte chance. Pendant que je suis pensif, mes deux amis dorment et comme d’habitude c’est à moi de surveiller. De toute façon, il n’y a pas de danger pendant la nuit donc cela me rassure et sur ce je m’endors. La camionnette s’arrête. Je me réveille. Il est déjà sept heures du matin, tous les passagers descendent et commencent à marcher pour se détendre les jambes. Nous devons profiter de ces trois journées de pause pour nous reposer et tenter d’appeler nos proches afin de les rassurer. On est à tout moment susceptibles d’être attaqués entre Gao et Niamey. Heureusement, après trois nuits de long voyage, nous voilà enfin sains et saufs en train de traverser la frontière malienne et quelques heures plus tard, nous entrons dans la capitale nigérienne, Niamey. Samba nous a expliqué que le Niger est depuis longtemps un pays de transit pour les migrants d’Afrique de l’ouest, ils empruntent les routes nigériennes pour arriver jusqu’en Libye, et ils espèrent, en Europe. Niamey est très différent de Gao, à notre arrivée, personne n’est venu nous accueillir pour faire de nous leurs clients, ce qui nous paraît très bizarre. En fait, sous la pression de l’Union Européenne, le Niger applique une législation contre le trafic de migrants depuis 2015 et les arrestations de chauffeurs et de passeurs se multiplient. Les migrants aussi sont parfois arrêtés, nous devons donc nous cacher comme des aiguilles dans une botte de foin. Je suis tellement fier de nous, nous avons tenu jusque‐là ! Samba appelle une de ses nombreuses connaissances qui travaille dans La compagnie de bus “Rimbo transports” qui est très prisée des migrants qui veulent se rendre à Agadez, la capitale du pays touareg, au centre du Niger. Il est samedi et le départ est à trois heures du matin. En attendant, nous allons nous reposer sur des nattes qui se trouvent au garage où siège la compagnie et où des hommes et des femmes se reposent, calant leur tête sur leurs bagages. Lamine, le plus sociable d’entre nous se dirige vers eux pour essayer de nouer le contact. Il demande les origines des uns et des autres : peu de réponses, les yeux se détournent. Même gêne, et même silence, au siège de la compagnie. Samba interpelle Lamine et lui dit :

- Personne ne te dira qu’il est un migrant ! D’ailleurs maintenant, ils arrivent au dernier moment, juste avant le départ du bus, pour ne pas se faire prendre.

- Mais, ces migrants ouest‐africains font partie de la CEDEAO, à ce titre, ils ont quand même le droit de se déplacer librement au Niger !

- Oui, mais ils ont peur maintenant. Ils se cachent.

Pendant qu’ils discutent, je regarde autour de moi et un jeune gambien mendie un peu d’argent. Il a 18 ans, se fait appeler Ibrahim. A l’écart des passants, il explique qu’il a quitté la Gambie il y a un mois. Il veut aller en Europe, mais il n’a pas assez d’argent pour continuer son voyage. Il n’a même pas de quoi se payer le billet pour Agadez. Je vois un journaliste l’interviewer il lui demande pourquoi il souhaite prendre la route de Europe alors que la Libye est un enfer pour les migrants africains et la que Méditerranée pourrait être son cimetière. Il répond qu’il n’a pas le choix, qu’il est le fils aîné d’une famille de cinq enfants, que tout le monde a placé ses espoirs en lui. Le voilà donc, à 18 ans, un jean et un tee‐shirt de contrefaçon pour seul bagage, à attendre que quelques francs CFA tombent du ciel, pour pouvoir continuer son périple. « J’ai des compétences en plomberie, ajoute‐t‐il, je peux être utile en Europe. » Cette interview m’a touché car je m’identifie à ce jeune homme, j’ai le même âge que lui, j’ai quitté mon pays car je suis l’aîné de ma famille et que celle‐ci compte sur moi.

Il est enfin trois heures du matin, aussitôt nos bagages chargés dans le car nous démarrons pour le ténéré. On est de nouveau parti pour trois nuits consécutives dans le désert. Tous avec des origines différentes mais avec le même rêve. La plus jeune d’entre nous a environ 6 mois. Elle est dans les bras de sa maman. Cette image me rappelle un livre que j’ai lu, Eldorado, évidemment, je lui souhaite un meilleur avenir que cette enfant dans le livre. Ça me touche tellement de voir cette femme avec son enfant, aller frôler la mort. Les femmes sont peu nombreuses à tenter ce grand voyage, mais celles qui le font sont très courageuses, j’admire tellement leur bravoure, et j’espère sincèrement qu’elles réussiront. Cela fait déjà environ 6 heures que nous roulons au milieu de ce désert, le vent est sec et soulève le sable qui nous empêche de bien voir le peu d’arbres qu’il y a. Depuis le début du trajet une femme n’arrête pas de pleurer, c’est pénible, mais personne ne peut lui en vouloir, c’est un combat difficile. D’autant plus que peu de femmes tentent l’aventure. Le conducteur nous a prévenus. Dans le désert, il est très probable de rencontrer des bandits et des barrages. C’est pour cela que les voyages de nuit sont recommandés : même si on se trouve dans un bus, dans de relatives bonnes conditions, nous ne sommes pas à l’abri des dangers, il faut s’attendre à tout. Lamine et Samba sont en train de parler d’Agadez :

- Agadez, est à 700 kilomètres au nord de Niamey aux portes du désert du Ténéré, c’est le passage obligé des migrants sur la route de la Libye puis de L’Europe.

- Et là‐bas, que va‐t‐il se passer ?

- Nous n’allons pas perdre de temps, j’ai déjà tout calculé. Tous les lundis après‐midi, de nombreux camions partent pour le grand désert du Sahara vers la Libye

- Donc ça tombe bien, nous arrivons justement lundi matin, si tout se passe bien, nous partirons dans l’après-midi !

- Tout à fait.

Quelques heures plus tard, le chauffeur prend, comme d’ habitude, une pause et comme de coutume, les contrôles ne cessent de se répéter puisque quoi qu’il en soit il y en aura toujours. Les contrôleurs répètent leur racket, barrage après barrage. Cela devient une sorte de routine. Les policiers prélèvent leur « taxes » et violentent ceux qui ne peuvent pas payer. Nous sommes dans un car normal donc ils ne regardent pas de trop près qui est là. Cependant un 4X4 se fait arrêter en même temps que nous. Les passagers se font tabasser par les forces de l’ordre alors qu’ils ont payé. On leur a pris leurs pièces d’identité et d’autres choses qui leur appartenaient. Nous, nous avons continué en les abandonnant aux mains des policiers. Je ne trouve pas de mots pour exprimer ce que j’ai ressenti en les voyant maltraités comme des animaux, sachant qu’à chaque poste de contrôle, ils vivent la même chose.

Notre bus continue de rouler, je ne cesse de remercier Dieu pour la chance qu’on a eu et de prier pour que ceux qui sont dans la difficulté atteignent tous leur but, même si je sais pertinemment que tout le monde n’y arrivera pas. Lamine et moi sommes étonnés de voir toutes ces horreurs, on savait que le voyage serait dur pour certains, mais on ne s’attendait pas à de tellesatrocités. Samba, quant à lui, n’est même pas surpris. Nous voilà enfin, après vingt heures de route, arrivés à Agadez, la grande ville touareg du nord du Niger. C’est le dernier endroit hospitalier avant de plonger dans l’inconnu du désert libyen. Normalement c’est environ quinze heures de route, mais à cause des nombreux contrôles et des routes dégradées, nous avons pris cinq heures de retard. Moi, qui pensais qu’on en avait déjà fini avec ce désert, je me rends compte que cela ne fait que commencer. On est lundi, il est sept heures et comme prévu, nous prenons la route dès ce soir vers vingt heures en direction de Sabah, la première étape libyenne pour les migrants d’Afrique de l’ouest. Je n’arrête pas de poser des questions à Samba :

- Maintenant, qu’ est‐ce qu’on fait avant notre départ de ce soir ?

- Il faut se préparer pour une semaine de route.

- Se préparer ? C’est-à-dire ?

- Pour une semaine nous aurons besoin de beaucoup d’eau, de la nourriture et des masques de ninja pour mieux respirer car l’air du désert est tellement chaud que ça brûle les narines quand on le respire.

– Il n’y a pas de puits dans le désert ? Et quel genre de nourriture faut‐il pour tenir une semaine ?

– Il n’y a qu’un seul puits sur notre route, et d’après ce qu’on m’a dit, et l’eau est très salée, et si on la boit, on a de plus en plus soif. Pour la nourriture, c’est du « gari » qu’on mangera avec du lait en poudre et de l’eau.

– Donc si je comprends bien, nous devons nous équiper comme si on allait au combat !

– Effectivement, c’est un vrai combat, ce qui nous attend, nous sommes des soldats.

Après ces renseignements très utiles, je demande à Lamine s’il nous reste assez d’argent pour couvrir nos dépense jusqu’ en Libye. Il me répond qu’il y en a juste assez. Une fois en Libye, son oncle nous en enverra d’autre. On est allé acheter tout ce qu’il faut avant le départ. D’ après Samba, nous devons passer par deux petites villes, Droukou toujours sur le territoire nigérien, Bahé et Gadronne sur le territoire libyen avant d’arriver à Sabah. Il est vingt heures. Nous sommes montons dans le véhicule, assis les uns sur les autres comme des sardines en boîte. Nous sommes vingt‐huit personnes dans un 4X4 Toyota avec un grand coffre. La voiture roule et le voyage commence à être de plus en plus difficile. Nous entrons dans le désert, même s’il fait nuit, la chaleur et l’odeur de la sueur m’empêchent de respirer convenablement, d’autant plus que deux personnes m’écrasent.

Lamine est en face de moi, on n’ose même pas se regarder, la tristesse et la fatigue sont présentes, pas seulement sur nos visages, mais sur le visage de tout le monde et même de Samba. Personne n’a encore engagé la discussion, l’atmosphère est vraiment lourde et pesante. Cela fait plus de 4 heures que nous roulons au milieu de cet énorme désert, nous nous ne sommes pas arrêtés encore une seule fois

La soif et la faim sont au rendez‐vous. Les ventres autour de moi ne cessent de gargouiller. Je suis obligé de fermer les yeux pour les protéger du sable. Presque trois jours sont passés. Les pires jours de ma vie ! Puis, on arrive à Droukou pour traverser la frontière. Après ce qu’on a vécu, ce n’est pas le moment de tout lâcher, nous irons jusqu’ au bout. C’est aussi le début d’un long voyage ou d’un long calvaire pour ceux qui rêvent de gagner l’Europe. Avant de passer, certains migrants qui n’ont plus d’argent demandent à descendre du véhicule afin d’éviter les « corridors », des points de contrôle qui sont sur le chemin. Ces voyageurs vont devoir affronter le désert à pieds pour entrer en Libye en cachette. S’ils sont attrapés,c’en est fini pour eux, ils seront réduits en esclavage. Avant qu’ils ne descendent, le chauffeur leur demande s’ils ont peur et ils lui répondent que la peur est humaine, et que malgré les risques, chacun a sa chance. Je sais qu’ils ont raison mais moi j’ai peur de la Libye, car avant de venir, j’ai vu des vidéos d’un marché aux esclaves filmé par des reporters sur YouTube et ça m’a fait froid dans le dos. Ça y est. On vient de traverser la frontière nigérienne pour entrer sur le territoire libyen. Des histoires circulent sur la violence des gardes‐frontière. Il paraît que les Libyens à la frontière prennent parfois plaisir à battre des migrants à coups de tuyaux en plastique, ou les forcent à pousser des véhicules bloqués dans le sable. Ils les font défiler devant eux sous le soleil pendant qu’ils mangent et boivent pour les narguer. Bahé est la première ville que l’on doit traverser en Libye. Le camion roule, les tracas du voyage recommencent. Nous voici bientôt arrivé à Gadronne après quatre heures. Toujours dans le désert, il fait plus de quarante degrés et ce que je vois me terrifie. Des corps abandonnés sûrement par ces passeurs cupides. Ce qui m’a fait pleurer, c’est de voir des corps de femmes décharnés et leurs bébés qui semblent être morts de faim et surtout de soif. Ils sont couverts de sable, ça me donne la chair de poule et ça me remplit de haine envers les gens qui les ont abandonnés là.

Arrivés à Gadronne, quand nous descendons du bus, des enfants nous jettent des pierres, j’en reçois une énorme sur la tête et je suis au bord de m’évanouir. Lamine et Samba essaient de me protéger. Pourquoi ? Des Libyens, couverts de la tête aux pieds, on ne voit que leurs yeux, nous demandent encore 300 000 francs CFA (438 euros), pour nous laisser continuer. Ils menacent de nous capturer et de nous vendre comme esclaves. Certains d’entre nous qui ont encore les moyens de payer arrivent à passer et malheureusement pour les autres, l’avenir s’arrête là. Cet épisode me laisse sans voix, je m’attendais à beaucoup de choses mais pas à ce que des enfants participent à ces violences. Bref, on roule maintenant vers Sabah, point d’arrêt des caravanes du Sahara et lieu de passage des migrants venant principalement du Niger, pour gagner Tripoli. Comme on roule de nuit, les risques sont réduits, de toute façon le trajet Gadronne‐Sabah ne dure que quatre heures, et notre car roule tellement vite que nous arrivons dès l’aube à Sabah, sans difficultés mis à part le fait que nous soyons les uns sur les autres et qu’il fait très chaud. À Sabah nous arrivons devant un corridor où nous devons encore payer pour pouvoir prendre la route de Tripoli. Contrôlée par différents groupes armés, la capitale libyenne est le lieu de départ des bateaux vers l’Europe. Nous devons y séjourner en attendant que l’oncle de Lamine nous envoie de l’argent pour les dernières étapes de notre parcours. Je remarque le soulagement sur le visage de mes compagnons même s’il nous reste huit heures de route, on se dit tous que le pire est derrière nous, car Samba dit que traverser le Sahara, c’est pire que de traverser la mer. Dans l’eau, soit tu meurs, soit tu survis. Quand je pense qu’au début nous étions vingt‐huit et que maintenant nous ne sommes plus que dix‐huit. Cela fait un mois qu’on a quitté le Sénégal, le pire mois de toute ma vie. Et c’est ainsi que nous arrivons à Tripoli, un autre type d’enfer.

Kandia Dramé, Fatoumata Barry, Dounia Chami
Partager sur :

Infos de l'auteur

Avatar