Un long voyage (1−3)

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Fiction tirée de faits réels et nourrie de retours d’expérience de migrants. produite dans le cadre d’un TPE par un groupe d’élèves du lycée de la Plaine de Neauphle à Trappes.

Ce jour‐là, à Tamba, comme d’habitude, c’est un jour de forte canicule. Je suis assis à côté de l’une de mes sœurs sous notre manguier, pour nous protéger du soleil ardent du Sénégal. Mes deux autres sœurs, quant à elles, sont en train de faire les tâches ménagères comme de coutume. Ma mère est aux champs pour cultiver. L’agriculture est le seul moyen qui nous permet de vivre. Nous cultivons des tomates, du blé, des bananes du riz, du mil, du maïs, du « bissabe » et tant d’autres choses que nous vendons dans les marchés et dans les différentes gares routières afin de gagner quelques pièces. Cet argent nous permet de manger au moins deux repas par jours.

Mon père est malheureusement décédé il y a deux ans. Il voulait partir en Europe pour sauver notre famille de la misère. Nous avons reçu un coup de fil venant d’un de ses compagnons de voyage qui nous a affirmé qu’il était mort dans le désert. Il ne nous a pas précisé comment il était mort. Nous ne savons pas s’il a été tué ou s’il est mort de faim, de soif… En l’absence de mon père, je suis l’homme de la famille. C’est pour cette raison que je dois prendre les choses en main, songer à mon avenir et à celui de ma famille. À ce propos, Lamine, un de mes meilleurs amis d’enfance, me suggère de partir avec lui en Europe. Je lui ai demandé de me retrouver au café Ladords, où l’on a pour habitude de se retrouver pour discuter de tout et de rien. J’adore cet endroit, il y a une atmosphère très familiale, tout le monde se connaît. L’odeur est spéciale, une odeur de café se mélangeant à celle de l’essence des taxis qui stationnent devant pour prendre un café avant de reprendre le service. En face, il y a un salon de coiffure, le gérant s’appelle Simbad, il a 27 ans et n’est toujours pas marié.

Beaucoup de personnes du quartier vous diront que ce n’est pas normal. Mais comme Simbad le dit si bien, il préfère chasser la lionne dans la savane. Depuis ce jour‐là tout le village l’appelle Simbad le lion. Quand j’arrive, je vois de loin Lamine assis seul au fond de la pièce. Je n’ai même pas le temps de m’asseoir que j’entame la discussion :

- Je suis d’accord pour partir en Europe mais il y a quelques problèmes…

- Quels problèmes ?

- Tu sais bien que je n’ai pas les moyens de payer mon voyage, à part quelques petites économies que je fais depuis la mort de papa. Avec cet argent, j’envisageais d’inscrire mes petites sœurs dans une bonne école. Ma famille… ce sera aussi très compliqué et… tu as oublié Nafi…

- Pour l’argent ne t’inquiète pas. Mon oncle qui est déjà en France nous enverra tout l’argent dont on aura besoin. Mon oncle a quitté le pays depuis dix ans maintenant, il a sa propre entreprise. Pour ta famille et ta fiancée, je te conseille de leur en parler le plus vite possible avant de prendre une décision.

- mmh… mais j’hésite vraiment à leur en parler. Tu sais ma famille et moi on a toujours été proches, on a toujours été là les uns pour les autres.” Lamine pose sa main droite sur mon épaule. “Tu sais mon ami, parfois il faut faire des choix difficiles…donc aujourd’hui tu dois prendre une décision. Hier, j’ai rencontré le conducteur du camion pour réserver nos places et pour me renseigner sur le voyage.

-Tu as rencontré le chauffeur ? Déjà ? Et ?

– Oui il part demain, dès l’aube. Soit on part avec lui, soit on attend encore un mois. Personnellement, je pense que c’est trop long, je ne peux plus attendre, je ne veux plus rester dans ce pays où je n’ai aucun futur. Tu sais, il m’a dit que c’était très difficile, mais qu’il ne donnera pas plus de précisions car tout ce qu’il sait s’arrête au trajet Sénégal‐Mali, et il ne veut pas me dire n’ importe quoi. De toute façon, moi je prends le risque.

Lamine a totalement raison ici il n’y a aucun avenir et aucun travail pour subvenir à nos besoins. Cette longue discussion commence à me convaincre. Ca va être dur de quitter ma famille, Nafi, le Sénégal… Je me demande comment mon père a trouvé la force de nous quitter. Pourrais‐je trouver le courage qu’il a eu pour tenter l’aventure ? En fait ma décision est déjà prise, je vais partir avec Lamine demain. De toute façon, ce n’est pas le moment d’y réfléchir. Je dois juste penser pour le moment à mes derniers instants avec ma famille, enfin si ce sont les derniers. Arrivé à la maison, je ne trouve pas ma mère, elle est sûrement aux champs. Je suis allé l’aider. Elle travaille tout le temps, et tout cela, rien que pour nous. C’est aussi pour elle et mes sœurs que j’ai envie de partir. Elle a fait tellement pour nous et on ne peut même pas lui rendre ce qu’elle nous a donné. Il y a tant de raison de partir, comme le fait que je veux épouser ma fiancée, Nafi dans de bonnes conditions, que nos futurs enfants aient un avenir convenable.

Je regarde ma mère quelques instants :

- Maman tu as besoin d’aide ?

- Oooh non t’inquiète pas ! Encore deux ou trois légumes à ramasser et je pourrai aller faire le dîner, je ferai un bon dîner ce soir, me dit‐elle en souriant

- On… on pourrait inviter les voisins et la famille de Nafi ça fait tellement longtemps qu’on n’a pas fait une veillée tous ensemble.Ça pourrait être sympa non ?

- Tu as bien raison mon fils, c’est une bonne idée, ça nous changera les idées à tous, enfin je pense.

Après la longue préparation du dîner, mes sœurs et moi avons sorti une grande natte ronde, longue, pour manger, et un tapis sur lequel on pose des coussins pour s’asseoir et causer. Ma mère a sorti pour la première fois les instruments de musique qu’ils avaient utilisés le jour de son mariage. Elle m’a raconté que le jour de son mariage, papa s’était étouffé avec le « lakh ». Le lakh est un plat cuisiné lors d’une fête traditionnelle. Il est composé principalement de yaourt et de bouillie de mil. Elle m’a expliqué qu’elle a dû lui taper le dos tellement fort pour qu’il arrête de s’étouffer qu’il en est tombé au sol. Tout le monde s’est mis à rire ça a été l’un des meilleurs moments. Après un long et merveilleux dîner, ma mère et celle de Nafi qui sont de très bonnes amies, se racontent des anecdotes tout au long de la soirée. Je suis à côté de Nafi et au milieu de tout le monde. Sans le savoir, c’est la dernière fois qu’elle me voit avant mon départ, je profite de sa compagnie le plus longtemps possible. Je suis heureux de les voir tous réunis, j’aurais voulu que cette soirée dure toute ma vie.

Le beau sourire de Nafi me laisse sans voix. Il est maintenant minuit et il est temps pour elle de rentrer, je la serre très fort dans mes bras comme si c’était la toute dernière fois et je l’embrasse. Sur le coup, je ne veux pas la lâcher, elle est étonnée. Après ce long câlin, je l’embrasse une dernière fois sur le front avant qu’elle ne rentre chez elle. Chez moi, mes sœurs se sont toutes endormies, je les regarde pendant un long moment et les embrasse elles aussi une dernière fois. Je leur murmure que je les aime très fort. Ensuite je vais dans la chambre de ma mère pour lui faire un gros câlin en lui disant que je l’aime. Je lui ai demandé de prier pour moi ce soir. Je suis allé faire un tour dans la maison avant d’aller me coucher. Mes affaires sont déjà prêtes. Demain, c’est le grand jour. Je dépose cette lettre sur la table avant de partir :

Maman, mes chères sœurs, mon cœur Nafi, si vous lisez cette lettre, cela voudra dire que je suis très loin de vous. Je n’ai pas eu le courage de vous le dire en face. Mais sachez que j’ai longuement réfléchi avant de prendre cette décision très délicate. Je dois partir en Europe. Je veux une meilleure vie pour vous. Notre famille vit tellement difficilement depuis que papa n’est plus là. Je dois prendre les choses en main. Je veux un meilleur avenir pour vous, mes sœurs, je veux que vous étudiiez et ayez un avenir convenable. Et toi Nafi, je veux t’épouser dans de bonnes conditions pour te rendre heureuse. J’espère que vous comprendrez mes raisons. Ne m’en veuillez surtout pas. Vous allez tellement me manquer, je penserai tout le temps à vous. Surtout, prenez soin de vous et n’oubliez pas d’aller voir Nafi de temps en temps. Elle aussi souffrira de mon départ. Je vous contacterai dès que je pourrai, et ne vous inquiétez pas pour moi, je suis avec Lamine tout ira bien. Je vous aime fort, de tout mon cœur.

Kandia Dramé, Fatoumata Barry, Dounia Chami

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