« Tu parles trop bien pour quelqu’un qui vient du Val Fourré ! »

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DE MANTESPARIS : 2/2. Samira est née en Algérie et arrive à 8 ans en France. Ses parents arrivent à Mantes-la-Jolie (78) et s’installent au bout de quelques mois au Val Fourré, dans les années 2000. Sa famille y habite encore. Les clichés associés à la banlieue, et à sa ville en particulier, elle ne les a pourtant découverts qu’au début de ses études supérieures.

« Ce n’était pas évident de commencer sa vie d’étudiante à Paris et devoir à côté rentrer tout le temps à Mantes-la-Jolie », explique Samira, étudiante à Nanterre. La jeune fille a un parcours classique jusqu’au lycée. Après une prépa médicale privée et une année de médecine, elle rate son concours à quelques places près. Elle se remet en question : va-t-elle rester dans une filière scientifique ? Elle choisit de se tourner vers une nouvelle licence à Nanterre : Humanité Droit Economie et Gestion. « C’est comme une classe préparatoire aux Grandes Écoles, il y a beaucoup d’heures de cours, c’est très général. » Elle est acceptée pour un Master1 puis un M2 de Sciences Politiques. Elle fait la navette depuis le Val Fourré jusqu’en septembre 2017, puis décide de trouver un logement : « Devenir indépendante et payer un loyer… Autant tenter l’expérience tant que je peux encore compter sur mes parents ».

Sans réponse du Crous, elle se tourne vers une cité universitaire originale dont lui a parlé un ami. Y entrent les doctorants, artistes ou chercheurs du monde entier. Quand on est français, il faut être en Master 2 minimum. Il existe plusieurs résidences dans Paris, chacune suivant la thématique d’un pays, organisant des évènements auxquels les habitants de toutes les résidences peuvent venir. Samira est acceptée dans la résidence des Lilas : « Je voulais avoir ma liberté mais pas être complètement coupée dans un logement où c’est un peu triste le soir quand tu rentres. Là je passe par une salle avec des fauteuils, des billards, un baby-foot, tu peux parler aux gens, manger avec eux. Tu as ton propre studio avec ta cuisine et il y a des endroits de vie commune. C’est sympa. »

Paris vue par une Mantaise, Mantes-la-Jolie vue par les Parisiens

Jusqu’à sa première année de fac, Paris se résume à quelques visites classiques avec ses parents comme la Tour Eiffel, et une visite du Louvre avec l’école. Cette ville l’attire énormément : « Ça bouge beaucoup, il y a plein de choses à faire. Il y a aussi un anonymat : tu flânes tranquillement. À Mantes, sans aller jusqu’à dire que les gens te surveillent, tout le monde connaît tout le monde. Si tu sors, eh bien tu dis bonjour à plein de monde parce que tu as été dans les mêmes collèges, lycées, écoles primaires, c’est tes voisins ou tu les as rencontrés à un mariage… »

Samira a déjà un petit quelque chose de parisien aux yeux de certains amis. « Avant, on se moquait de moi parce que je portais des spartiates ou des chaussures sans lacets. Ça paraissait bizarre, mais le style est plus uniforme maintenant. Je n’ai pas changé ma manière de m’habiller, mais ce qui était identifié à un style parisien s’est maintenant fondu dans le moule ».

Dans sa nouvelle résidence, ses voisins souvent étrangers ne connaissent de Mantes-la-Jolie que ce qu’elle leur en dit. C’est pour eux une petite ville sympa au bord de la seine, comme à la campagne, un endroit comme un autre. Ce n’est pas le cas pour tout le monde, comme Samira l’a compris dès le début de sa vie étudiante à Nanterre. Très rapidement, elle est confrontée à des clichés auxquels elle ne s’attendait pas. Ce qui la surprend, c’est la réaction de ses amis quand ils apprennent qu’elle vient de Mantes-la-Jolie.

« On parlait avec un groupe de fille, chacune expliquant d’où elle vient. Quand vient mon tour, l’une d’entre elles s’exclame :

- Non, c’est pas vrai !

- Ben si, je lui dis.

Et elle enchaîne :

- Mais tu parles trop bien pour quelqu’un qui vient du Val Fourré !

Je lui ai répondu :

- Mais, tu sais, à Mantes-la-Jolie on parle français aussi, je ne sais pas d’où tu crois qu’on vient…

C’était choquant, parce que j’ai toujours vécu à Mantes-la-Jolie et je n’avais pas cette image négative de la ville, même si je n’y étais pas particulièrement attachée ».

Samira décide que c’est préférable de ne pas dire qu’elle vient de Mantes-la-Jolie et élabore quelques stratégies : dire qu’elle vient de Normandie, d’un peu loin, de 50 minutes de Paris… Une habitude qu’elle garde de sa première année de fac, jusqu’à la rédaction d’un mémoire sur la politisation des jeunes en milieu populaire. Samira marche dans Mantes-la-Jolie, rencontre des gens, des associations. Ça change sa vision. Elle se rend compte que ses parents les tenaient occupés – elle, ses frères et sœurs – entre le théâtre, le handball, la bibliothèque. Finalement, Samira comprend qu’elle ne connaît pas tant que ça le Val Fourré, ni Mantes. « Cette enquête de terrain a changé mon avis sur Mantes : j’ai assumé totalement d’être du Val Fourré. »

Pour autant, elle n’a jamais vu cette violence dont on parle à propos de Mantes. Évidemment, de la violence, il y en a, mais comme partout. Comme à Paris, où elle voit aussi beaucoup de misère, surtout dans les transports en commun. « C’est peut-être cliché », sourit Samira, « mais il existe une solidarité à Mantes-la-Jolie. Il y avait un SDF qu’on voyait quand on était enfant, il dormait sous le balcon d’un immeuble et les gens lui amenaient ce dont il pouvait avoir besoin. Un jour, il a disparu ». Finalement, Mantes-la-Jolie lui apparaît comme une petite ville protégée. Les violences qui peuvent avoir lieu, elle ne les voit pas, car elle passe ses journées à Paris depuis cinq ans et rentre épuisée. Mais même en rentrant à pied très tard, elle n’a jamais eu de problème. « J’ai fait plus attention quand je suis arrivée dans le 19e, car on m’avait dit que le 19e ce n’était pas évident. Mais bon, c’est peut-être exagéré. Ce n’est pas Belleville non plus ! J’y passe parfois et je vois plein de trafics, des prostituées… La seule chose qui me soit arrivée, c’est d’être prise à partie avec une autre passante par un SDF dans le métro à côté du Sacré-Coeur. Personne n’est intervenu bien sûr. »

Au Val Fourré, elle voit l’électricité coupée pour éviter des heurts entre les jeunes et la Police alors que les voies en lisière de forêt sont empruntées par des sangliers. Elle voit passer les hélicoptères de surveillance après les attentats qui ont lieu à Paris… « Ce n’est que hors de Mantes-la-Jolie que je me suis rendu compte qu’il s’y passait des trucs qui ne seraient pas acceptés à Paris ou Nanterre », soupire Samira.

La vie parisienne

Pendant ses quatre premières années de fac à Nanterre, Samira a exploré la capitale tout en continuant de vivre à Mantes-la-Jolie. La vie parisienne n’est donc pas une totale découverte quand elle s’y installe, mais certaines choses sont quand même plus pratiques : « Le soir, si je n’ai rien à manger, je peux aller à l’épicerie à 3 minutes de chez moi ». Et elle qui n’allait pas souvent au cinéma fréquente régulièrement une petite salle en face de chez elle et se découvre une passion pour les films en version originale.

« J’ai quand même remarqué pendant mon stage que de nombreux rendez-vous avec les partenaires se déroulent dans les bistrots, avec les profs de Master 2 aussi, ce que je n’aurai pas imaginé avant ». Il faut dire qu’au Val Fourré, il n’y a pas tellement d’endroits sympas où s’asseoir. Ils sont plutôt fréquentés par les hommes et ouverts le soir : « La journée, quand tu passes, c’est vide, glauque, ça donne pas envie d’y aller ». C’est au lycée qu’elle fait ses premières sorties en centre-ville, dans un salon de thé. Comme Samira est gourmande, elle choisit ses points de rendez-vous judicieusement : « Si je dois aller dans un bar, ben au moins, qu’il y ait quelque chose à manger. J’ai plutôt envie d’aller dans un endroit sympa que dans un bar avec un match de foot en fond sonore… ».

Les petits cafés parisiens sont une aubaine : ils mélangent bistrot et salon de thé, comme à Saint-Lazare, quartier par où Samira passe désormais quotidiennement. La situation a évolué à Mantes maintenant, bien sûr. Mais Samira ne l’a pas vu pendant longtemps puisque pendant ses premières années d’études, elle ne rentre pas avant 20h chez elle. Au bas de son immeuble du Val Fourré, il n’y a rien. Un peu plus loin, une place accueille un grec, un cyber café, un ou deux cafés, une épicerie, un tabac, la poste, la mairie de quartier, un hammam. Même aujourd’hui, avec plus de choix, ça n’a encore rien à voir avec les commerces directement au pied de sa résidence parisienne. Un fleuriste, une boulangerie-pâtisserie, un café, puis, autour du parc face à chez elle, un MacDo, un magasin de jouets, un cinéma, des services, une aire de jeux ballon gonflable pour les enfants…

C’est quand même à Paris que Samira fait des découvertes culinaires. La cuisine japonaise, par exemple. Il y avait bien un restaurant à Mantes, mais elle n’a pas eu « la présence d’esprit » d’aller voir ce que c’était. À Paris, au contraire, elle essaie la cuisine mexicaine et française. Malgré les bons côtés de la vie parisienne, Samira voit moins ses amis du Val Fourré : « Une fois que tu es à Paris, tu vois tes amis d’avant moins facilement. Beaucoup de mes amis n’ont pas fait d’études supérieures et se sont mariés jeunes, les filles comme les garçons. Nous n’avons plus les mêmes emplois du temps… ».

Maeva Deloge

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