Trappy School avec Faïza Zerouala : « Mediapart c’est un village gaulois dans le milieu de la presse »

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Ce samedi 22 octobre, l’équipe du Trappy Blog a accueilli Faïza Zerouala, journaliste à Mediapart et auteure du livre Des voix derrière le voile. Elle nous a parlé de son parcours atypique et du journalisme avec esprit, panache et bienveillance. On vous raconte tout.

Il est 15h à Trappes quand Faïza Zerouala arrive, accompagnée de son amie Violaine Jaussent, journaliste au site web de France Info et accompagnatrice du Trappy Blog. La rencontre tourne rapidement autour de cette question. Quel est le parcours qui permet d’intégrer l’équipe de Mediapart ? On apprend vite que rien dans ses origines sociales ne la prédestinait à ce métier « Je ne savais même pas que je pouvais être journaliste » nous confie-t-elle. Issue l’immigration algérienne, Faïza a grandi dans un quartier populaire du XIXème arrondissement de Paris. Comme beaucoup de jeunes aux mêmes origines sociales, elle avait fait sienne cette auto-censure, liée notamment au fait qu’elle n’a jamais croisé aucun journaliste dans ses jeunes années. Elle ne les a vu que de loin, à la télé. Ce métier n’avait jamais été une option plausible pour elle.

Premiers pas dans le journalisme

Après un Master en Histoire à l’Université de La Sorbonne Paris I, elle commence à douter de son choix universitaire « en fait je ne me voyais pas professeure d’Histoire. Du coup je ne savais pas trop quoi faire » glisse-t-elle dans un sourire malicieux. Un premier déclic se produit grâce à la distribution gratuite de la presse à la faculté : « A Tolbiac on avait Le Monde tous les jours gratuitement » elle prend goût pour l’actualité journalistique, qu’elle commence à suivre quotidiennement. Peu à peu elle ose s’interroger sur le métier de journaliste.

Pourtant, grâce à une amie, elle parvient à obtenir un stage à Public-Sénat, peu de temps après l’élection de Barack Obama. Lors de ce stage, en 2008, elle fait la connaissance de Nordine Nabili, rédacteur en chef du Bondy Blog : « On organisait un un débat autour de la diversité en politique Je leur ai dit que je lisais le Bondy Blog et que Nordine Nabili pourrait être un des invités. On m’a demandé de prendre contact avec lui ». Lors de cette rencontre, Nordine Nabili lui propose d’assister à une conférence de rédaction du Bondy Blog. C’est ainsi qu’elle rejoint le Bondy Blog qui sera sa première formation en journalisme. C’est l’époque de la franche camaraderie autour de l’équipe de l’époque constituée notamment par Nassira El Moaddem, Widad Ketfi, Ines Laboudy, et Mehdi et Badrou « Mehdi et Badrou étaient tout jeunes. Ils avaient 16 ans. Ils étaient au lycée. Quand je vois ce qu’ils sont devenus aujourd’hui » dit-elle étonnée et amusée.

L’affirmation d’une vocation, dans la galère

L’été 2009 arrive et Nordine Nabili la pousse, une fois de plus, de tenter « La Prépa Egalité des chances », une prépa gratuite pour boursiers souhaitant intégrer les écoles de journalisme. Elle doute : « J’avais 25 ans. Je me sentais trop vieille pour reprendre des études. » Quand il lui lâche qu’elle n’en est finalement peut-être pas capable, elle se lance, surmontant les obstacles imaginaires qu’elle s’était créés. Elle y parvient, et, au terme de cette prépa, Faïza accède à une école, payante : « Finalement, j’entre à l’Institut pratique du journalisme. Les frais de scolarité s’élevait à 8000€ pour les deux ans. Inutile de dire que ni moi ni mes parents n’avions cet argent. Du coup, après les cours, je travaillais de 18h à 22h pour payer mes études. C’est une époque où je ne dormais pas beaucoup. J’ai fait un prêt étudiant que je viens juste de finir de rembourser ! » livre-t-elle le sourire aux lèvres.

Elle reconnait les bienfaits de cette formation professionnelle. « En ce qui concerne les élèves, l’Ecole de journalisme est moins un formatage qu’un révélateur de la personnalité de chacun. Certains iront sur BFM alors que d’autres traitent les problématiques sous un angle plus social » A chaque devoir libre, elle choisit les thèmes qui la passionnent, autour des inégalités, de l’éducation prioritaire, des quartiers populaires.

Premiers pas au Monde

Pour valider son diplôme, elle fait un stage au Monde au service éducation : « On m’avait bien dit qu’au Monde, il fallait s’imposer si on voulait être publié ». Alors elle se lance. Elle propose des sujets. Sa chef de stage, Maryline Baumard, lui fait confiance et la pousse à écrire : « j’ai proposé un article que j’avais depuis plusieurs mois sur mon disque dur. C’était sur la vie des personnes qui attendent dans les longues files d’attente de la préfecture de Bobigny. Il a été publié dans le numéro le plus vendu de l’année, celui de l’élection de François Hollande. On a fêté ça » dit-elle dans un rire complice avec son amie Violaine. A la suite de ce stage, elle continuera à pigiste au Monde, mais aussi dans d’autres médias. Pas de quoi rouler sur l’or : « La vie d’un journaliste, surtout au début, c’est dur. C’est notamment ce qui explique que c’est difficile pour un ou une jeune journaliste d’être trop critique au sein des rédactions »

L’écriture Des voix derrière le voile

Lors d’une soirée, fin 2013, elle rencontre des éditrices. Elles lui présentent l’idée d’un livre à faire, qui recueillerait les témoignages de femmes voilées, et notamment les raisons pour lesquelles elles choisissent de porter le voile. Faiza est enthousiaste. Ce thème lui tient à cœur depuis les débats en 2004 sur le port des signes religieux dans les écoles. Des voix derrière le voile sortira en mars 2015 « Ce livre a été trés enrichissant. J’ai pu discuté avec un grand nombre de femmes, et comprendre un peu mieux leurs raisons. Même en ce qui concerne le voile intégral. Mes positions n’ont pas changé, mais j’ai pu mieux comprendre certaines démarches ».

Autre rencontre, autre expérience. Lors de la soirée fêtant la dernière de Mehdi et Badrou sur France Inter dans l’émission de Pascale Clarke, Faïza fait la rencontre de Mouloud Achour. Elle devient rédactrice en chef adjointe de Clique. « Pendant deux mois et demi. Finalement, j’ai répondu à une offre d’emploi de journaliste à Médiapart. J’ai passé plusieurs entretiens avec des chefs, et j’ai été accepté ». Pourquoi elle ? Elle ne sait pas trés bien.

Le cœur aux questions de société

Faïza Zerouala ne se voit nulle part ailleurs qu’à la rubrique Société « je ne me vois pas au service politique par exemple. C’est pas mon truc. Mais je ne voulais pas uniquement travailler sur les quartiers populaires. J’en avais fait un peu le tour ». A Médiapart, elle travaille sur les questions d’éducation : « En ce moment je m’interroge sur les fortes différences face au succès scolaire entre les enfants issus de l’immigration turque par exemple, et ceux issus de l’Asie du sud-est. J’aimerais travailler là-dessus, comprendre les causes de ces différences, rencontrer des chercheurs » Pourtant elle concède qu’à Médiapart il lui arrive de faire « des infidélités » à son service, en couvrant par exemple la mort d’Adama Traoré ou Nuit Debout et « l’échec de la convergence des luttes » dans les quartiers populaires.

« Je rêvais de travailler au Monde ou à Médiapart, je suis très chanceuse… »

La sortie du livre d’Aude Lancelin dénonçant l’emprise des grands capitalistes sur les médias français, la crise à iTélé ou le dernier reportage de Bernard de la Villardière sur Sevran, diffusé sur M6, sont les derniers signes que le milieu du journalisme peine à retrouver son prestige d’antan. Faïza Zerouala déclare fièrement « dans le contexte actuel de la presse, Médiapart, c’est comme un village gaulois ». Un média qui vit grâce à ses abonnés, hors de toute pression des annonceurs ou d’un propriétaire capitaine d’industrie du type de Patrick Drahi, Serge Dassault, Vincent Bolloré et autre Bernard Arnault. « Franchement, quand j’ai commencé à me dire que je voulais être journaliste, je rêvais de travailler au Monde ou à Médiapart, je suis très chanceuse… Maintenant je peux arrêter ma carrière, j’aurai atteint mes objectifs », dit-elle en s’amusant.

Elle regrette les prises de positions de certains de ses « confrères », le mépris social de certains envers les membres des classes populaires, l’autocensure présente dans la profession. La question de la responsabilité de l’offre journalistique se pose une fois de plus. « On a une responsabilité. C’est sûr. J’en ai d’autant plus conscience qu’au Bondy Blog on s’est construit autour des mauvaises pratiques de certains journalistes » nous avoue-t-elle. « C’est pour cela que l’indépendance et la ligne éditoriale de Médiapart me conviennent autant. » C’est que derrière ce visage souriant et ce regard espiègle, se cache une volonté farouche de comprendre et de présenter les réalités de notre société. Toutes les réalités.

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Infos de l'auteur

Salma Dahir

Etudiante en M1, Trappiste depuis toujours, j'écris pour raconter des histoires et des rencontres.