Du TIG à l’associatif

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Après sa condamnation à 3 mois de travaux d’intérêts généraux, il fut décidé par sa contrôleuse judiciaire que Kévin travaillerait dans un établissement du secours populaire de l’agglomération de St Quentin en Yvelines. Voici la suite de son histoire (premier article à retrouver ici)

Alors pour moi c’était la honte, pour une fois que j’ai une histoire je finis par distribuer la bouffe aux pauvres, super gangsta rebelle comme mec ! Tous mes amis avaient fait de la prison ou étaient dans les histoires. On ressentait de l’adrénaline, des sensations, pas comme à l’école ou tout ce qui m’intéressait c’était les filles ou le meilleur moyen de m’évader de l’école (en mode prison break…). Là ce n’était pas très épique, vraiment, mais bon au moins j’étais libre et officiellement on ne me prendrait plus la tête parce que je n’étais pas en cours à me faire rabaisser.

Au début c’était découverte. Remplir les fiches d’inscription, faire des portions de riz individuel de 250 grammes (chiant), récolter les surplus alimentaires dans les magasins… il y avait d’autres jeunes avec moi mais, étant plus jeune de foyer que de quartier, je ne me mélangeais pas trop avec ceux qui pour moi n’avait pas de quoi se plaindre. Par contre au fur et à mesure je plaisantais de plus en plus avec les bénévoles, qui pour la plupart était des mamies à la retraite débordant d’énergie, mais qui se cassaient le dos à porter les palettes de conserve, seule. J’aime bien être utile, donc petit à petit je me suis plu à être un peu les bras de tout le monde, même si je tiens plutôt de la crevette. Donc tout le monde rigolait, et ça c’était nouveau comme ambiance. Je veux dire, je plaisantais et rigolais avec des adultes et des gens différents sans qu’ils ne soient payés pour le faire avec moi, sans obligation donc, et cette bonne humeur sincère m’a vraiment touché.

J’ai beaucoup appris aussi sur les gens qui sollicitent ce genre de services sociaux, et contrairement à ce que je voyais dans les médias, il n’y avait pas que des parents immigrés qui venaient, mais aussi des couples trentenaire touchant un salaire voire même des personne âgées dont la retraite ne leur permettait pas de payer un loyer et d’acheter de quoi manger. Ça m’a beaucoup surpris et questionné. A l’époque, je donnais des rations supplémentaires en cachette, je l’ai beaucoup fait au début. Ouais ce n’était pas cool de ne donner que 8 boites de conserves, 1 kilo de riz et quelques légumes a une daronne qui vit seule avec ses 4 enfants, le tout pour la semaine. Tout au plus ça tenait 4 jours ! Mais un jour je compris toute la difficulté de ce travail, et à quel point je pouvais affecter les autres par mes erreurs.

Toute la semaine j’avais donné sans prendre en compte l’organisation de la boutique, guidé uniquement par ma volonté d’être le plus juste possible. Les bénévoles me faisaient assez confiance (et étaient en sous-effectif et débordés) pour ne pas surveiller ce que je pouvais faire lors de la distribution. Aussi j’avais décidé de donner un peu plus a tout le monde. Et évidement en fin de semaine, il n’y avait presque plus rien à offrir. Sur le coup je ne m’y attendais pas, mais comme en ce temps les dons étaient aléatoires, on n’avait rien reçu le mercredi, ce qui fait que le jeudi vers 15h nous n’avions plus rien. Il restait une dizaine de familles dans la salle d’attente, et ne sachant pas quoi faire je suis allé expliquer la situation au directeur qui m’avait à la bonne. Je pensais qu’il avait des solutions de secours pour ces cas-là, comme c’était des choses qui pouvaient arriver souvent. Mais comme ce jour-là on n’était pas assez nombreux, on ne pouvait pas aller chercher ailleurs, et l’on me demanda d’annoncer a tout le monde que nous fermions pour la journée. Tout le monde devait revenir au prochains horaires d’ouverture, c’est-à-dire le mardi prochain.

Ce fut pour moi ma première grosse leçon dans le monde du travail, et une leçon de vie. J’avais fait des stages, et j’étais allé à l’école, mais je me suis rendu compte que j’étais responsable de la situation, que c’était ma faute si ces personnes devaient rentrer chez elles, et décevoir leur familles qui les attendaient les sac remplies de courses. Je me suis caché derrière le prétexte que les gens n’avaient pas fait assez de dons. J’ai inventé des histoires, et tout le monde rageait contre X et Y. Mais je connaissais le vrai fautif, et toutes les insultes qu’ils sortaient (même celles dans des langues que je ne parlais pas) m’atteignaient en plein dans le ventre. J’aurais préféré être à des kilomètres et retourner dans mes histoires, dans mes conneries, où là de toute façon, quoi que je fasse, ce n’était pas ma faute. C’était celle des éducateurs de l’école ou de mes parents, bref ce monde qui faisait qu’il y en avait qui naissaient avec tout ce qu’ils veulent, et d’autres qui devaient se battre pour obtenir des miettes.

Je comprenais mon erreur. Je voulais, en les écoutant, me punir, mais me punir ça n’arrangeait rien. Le fait que des personnes aient à subir devant mes yeux les conséquences de mes conneries, alors que je pensais bien faire, m’a fait prendre conscience que le monde n’était pas si simple, qu’il y avait beaucoup de nuance. C’était ma faute, mais je ne me rendais pas compte. Il aurait fallu me prévenir, mais je ne suis pas du genre à écouter, alors de toute façon ça n’aurait pas marché ! Puis j’ai réfléchi à ce que je devais faire. Arranger les choses la semaine prochaine, évidement, mais ce n’était pas suffisant. Non, plus jamais je ne devais être responsable d’une telle erreur, et plus jamais d’autres ne devaient en payer les conséquences. Mais au-delà de ça, je voulais me prouver et prouver au monde que j’étais mieux que ça, que je valais mieux et que j’étais capable de mieux. J’ai mis donc toute mes forces à être le meilleur possible, et montrer que même si je n’allais pas à l’école et que j’étais en foyer, j’étais capable d’avoir des responsabilités et de mener à bien un travail (puis faire de l’humanitaire ça en jette un peu plus que de revendre des barrettes ou monter des combines de fraude en tout genre…)

Au final j’ai travaillé plus de 5 ans dans différentes associations de distribution alimentaire, et j’ai pris le goüt d’accomplir des choses que personne ne me croyait capable de faire. A l’époque, je me souviens les yeux ronds de mes éducateurs quand je leur ai annoncé que je voulais faire de l’humanitaire, et mêmes les moqueries de tout le monde. Mais j’ai tenu bon j’ai persévéré, et en 2007 j’ai fait la rencontre de l’association Passerelles, association d’éducateurs de prévention spécialisée (éducateurs de rue), qui organisaient pour les jeunes des chantiers de solidarité internationale. Deux ans plus tard, à ma majorité, j’ai pu partir à Haïti construire une école et réaliser mon rêve. Et je ne me suis jamais arrêté depuis…

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Infos de l'auteur

Kevin Edmond

Salut à tous. Kevin dit Mougli, de Magny les Hameaux mais trainant sur tout St Quentin, passionné de débats sur tout et rien avec n’importe qui et n’ importe où ! Je suis chargé de projet à l’association Umagnyterre où j’organise principalement des missions humanitaire à Haïti et Madagascar..