Soir de match à La Verrière, entre télé et dattes

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Les Espagnols du Real Madrid contre les Anglais de Liverpool FC se sont invités pour le soir de la finale de la Ligue des champions dans une famille du quartier du Bois de l’Étang à La Verrière.

« 7.8 c’est la Champion’s League, 7.8 c’est la Champions’s League pow pow pow ». Un classique, ce son de MHD… Pas dans le sens musique classique en référence à Beethoven, Mozart ou encore Bach. Dans le sens d’une performance artistique qui met tout le monde d’accord. Un son qui tue, qui reste dans les annales de l’histoire des fous de rap comme des novices. Néanmoins, cette définition du classique n’est pas si éloignée de l’hymne officiel de la compétition écrit par le compositeur anglais Tony Britten en 1992. Mais avec MHD, le quartier a trouvé son propre hymne de la compétition !

« Est- ce que Mohamed Salah et Sadio Mané jeûnent ? ». La soirée démarre sur les chapeaux de roue, une expression iconique des commentateurs professionnels de football. Le mois du ramadan avait commencé une semaine auparavant le jeudi 17 mai, et le débat était aussi chaud que la chaleur du printemps. Le sujet avait été longuement abordé sur les réseaux sociaux et par les journaux. On se souvient du cas de l’Algérie durant la coupe du monde de 2014 ou des musulmans de l’équipe de France. « Sadio Mané rumine un chewing-gum ! » dit Modou* en fin observateur. Au moins c’est clair, première affaire classée !

Théologie et football

Le match n’a pas encore lancé la musique, le salon est toujours vide de son public banlieusard, mais une opposition perdure sur un autre terrain : celui de la théologie… Des fauteuils arabes rougeâtres entourent le salon en guise de gradins. Une télévision géante prend place comme actrice principale de la rencontre. Une légère odeur de mafé, un plat typique d’Afrique de l’ouest parfume le mini stadium. Sur les murs des portraits de la famille lors d’un voyage à la Mecque…

Est-ce que les footballeurs sont en droit de ne pas jeûner pour accomplir leurs performances sportives et surtout pour ne pas nuire à leur santé ? « Oui, mais dans ce cas, les travailleurs manuels qui opèrent dans des conditions difficiles sont alors aussi en droit de renoncer au jeûne ! », assène Samba* avec force ! « De toute manière quand tu es en voyage, juridiquement tu peux ne pas jeûner et c’est le cas pour ce match ou durant les matchs de la coupe du monde », répond tranquillement Modou.

Le match débute, le daron, petite barbe blanche, décontracté, se pose sur son siège officiel, dans le coin à droite de la pièce. Entre temps le salon s’est embelli de monde ; néanmoins un silence pèse sur nos différents protagonistes. La mère s’assoit près de la table, toujours à droite de la pièce. Elle est souriante, énergique : le jeûne ne semble causer aucun effet sur elle ou alors un effet vivifiant.

Tout le monde se concentre sur la rencontre, personne ne dit mot comme refroidi par l’enjeu que chacun ressent au fond de lui. À l’image de Cheikh*, resté silencieux toute la soirée. Assis sur le côté gauche de la pièce, vêtu d’un qamis blanc, avec une belle coupe de cheveux, un dégradé avec un trait sur le côté, il transpire la paix, peut-être était-il déjà en prière ?

Les jeunes d’un côté, la famille de l’autre

Après une dizaine de minutes de jeu, une ambiance commence à jaillir, l’intensité qu’impose Liverpool au Real Madrid éveille les esprits. Une espèce de musique de fond s’installe. En plus des commentaires du match, la partie droite de la famille commente le match en soninké. La maman envoie des messages vocaux sur Whatsapp. Une fois sa conversation terminée elle aussi commente le match, le père répond quelque chose puis c’est au beau-frère de réagir.

Le salon semble partagé en deux, les jeunes d’un côté et la famille de l’autre. Se crée entre les deux parties une symphonie sans maître d’orchestre, à travers des bruitages « ehhh », « tchip », « Il aurait pu accélérer » ; s’ensuit un échange décousu dans lequel personne ne parle vraiment à personne, seulement les dialogues se fondent dans l’orchestre symphonique que forment les deux parties pour ne plus faire qu’un tout. Plus de débats, mais des bribes de ressenti transformés en onomatopées ou en mini réactions. Le match familial avait commencé paisiblement et s’était rapidement animé par la suite.

25e minute de jeu, Mohamed Salah le meilleur joueur de Liverpool et la star de l’équipe nationale d’Égypte sort sur blessure. 21h42 c’est l’heure de la rupture du jeûne, un peu avant c’était aussi la mi-temps du match. Des dattes, du lait, des échanges et c’est l’heure d’al maghreb la prière du coucher du soleil. Certains vont prier à la mosquée, d’autres choisissent de prier à la maison. Ce n’est pas l’affairement dans la cuisine, les plats sont déjà prêts, un gâteau à la frangipane, un cake au chocolat, du jus de gingembre et du Perrier.

Puis c’est le retour devant le match chacun avec une assiette remplie. La maman se contente d’un verre de thé et d’une baguette de pain fourrée au beurre. L’assiette de Sadou* et de Chérif* est intéressante, une moitié tiep, un autre plat typique d’Afrique de l’Ouest et l’autre moitié hamburger, savant mélange.

Quelques commentaires sur Benzema : « Il travaille pour Ronaldo », dit quelqu’un. « Il fait un bon match », dit un autre. Sa non-sélection en équipe de France depuis un certain temps ne tombe pas dans l’oubli. Puis tout à coup Sadio Mané marque, nous sommes à la 54e minute et la famille explose de joie, surtout la maman et son beau-fils assis à côté. Mané fête son but sobrement, il se prosterne comme pour montrer sa reconnaissance envers Allah. Le Sénégalais est la star de la soirée, soutenue par toute la famille. Il impressionne par sa vitesse et sa puissance et surtout il représente le peuple africain dans un match suivi par des millions de personnes.

Le côté des jeunes n’est pas moins actif, mais plus discret, l’écran de télévision est snapé régulièrement, chacun raconte son match à sa manière sans oublier les emojis, les smileys, les accents, les gimmicks pour faire rigoler son audience. À la fin du match, on revient sur les snaps des autres et on refait le match avec tout le quartier. Un autre joueur fait un bon match, Giorgio Wijnaldum, que j’avais eu l’occasion de rencontrer dans un barber shop de la banlieue de Newcastle. Ça me fait bizarre d’avoir rencontré un des grands acteurs de ce soir.

Le match est terminé. Il est aux alentours de 22h40, la soirée football continue sur la console pour certains et pour d’autres elle continuera à la mosquée pour prier Taraweh jusqu’à 1 heure du matin.

Makan Fofana

*prénoms modifiés

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Infos de l'auteur

Makan Fofana

Habitant du quartier du Bois de l'Etang à La Verrière, ancien étudiant à la Sorbonne Nouvelle en Licence Langue Littérature et civilisation, écrivain à mes heures perdues, amateur de philosophie, de spiritualité et du monde de l'entreprise. A travers ce blog je souhaite favoriser de nouvelles initiatives dans le quartier.