Rencontre avec deux types

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Je rentre chez moi de la fac de Nanterre avec mon vélo. Il est assez tard pour qu’il fasse déjà nuit, et je dois prendre le rer à la gare de Nanterre Université. Avec mon vélo donc

Celles et ceux qui vivent en banlieue se doutent peut-être de la suite, c’est malheureusement assez banal. J’arrive vers la gare à vélo, et un petit groupe m’accoste alors que je roule encore.Évidemment je continue à rouler mais la configuration des lieux, en travaux, m’oblige à m’arrêter pour continuer à pied.Entre temps les « jeunes » se sont mis en tête de me rejoindre en courant. Résultat, je me retrouve debout avec mon vélo, avec 2 mecs face à moi, énervés que je ne me sois pas arrêté.

Je positive : Ils sont que 2, le reste de la bande est resté zoner plus loin, en plus c’est un noir et un arabe, donc ça va j’ai déjà un plan d’action (de survie ?) qui prend forme dans mon cerveau d’improvisateur

« Eux – Pourquoi tu t’es pas arrêté ?!

Moi – Je dois rentrer chez moi mon père m’attend, en plus tu sais comment ils sont les pères arabes toi ! »

Vous voyez mon plan c’était de leur montrer que je suis pas si différent qu’eux, pour éviter qu’ils ne me voient comme un gosse de riche à dépouiller de son vélo.

Bon je me souviens franchement pas aussi bien du reste du dialogue, il faut dire qu’on a bien discuté 10 minutes minimum

Après cette entré en matière ils me demandent où je vais, j’essaye de jamais mentir mais là c’est sorti tout seul comme un réflexe : « Trappes !! ». En vrai je rentrais à ma chambre à Suresnes.

Là le duo est perplexe : T’habites où à Trappes, comment tu fais pour y aller…

Bon je décide que je peux pas me permettre d’avoir l’air d’un mouton effrayé sinon ils vont pas se gêner pour me taper mon vélo voir pire. Donc je regarde les mecs dans les yeux et je leur dit que oui j’habite à Trappes, et qu’ils ont pas de raison de pas me croire parce que je mens jamais, parce que j’essaye de bien appliquer les principes de ma religion.

Là l’arabe tilte, « t’es musulman ? ».

Moi : « Oui, je reviens de la mosquée »

Et le champion recommence avec son interrogatoire : Quelle mosquée ? Comment t’y vas ? Quel quartier ?

Ah oui non juste avant, il balance la fameuse phrase : « Moi j’suis musulman et j’mange du porc ! » Bon je suis carrément étonné parce que les jeunes musulmans qui ne pratiquent presque rien de leur religion c’est tout sauf exceptionnel, mais un mec qui va jusqu’à se vanter de bouffer du cochonou, c’est la première fois que j’entends ça !

Bon là je commence à reprendre confiance, j’ai visiblement pas affaire à des durs sinon on ne serait pas en train de parler au milieu du flux ininterrompu se dirigeant vers la gare.

Donc je décide de renverser doucement la situation pour pas passer la nuit à répondre à leurs questions.

Attention, c’est pas non plus des bisounours, donc j’essaye de « travailler » à la fois avec leur côté dangereux et leur côté pas trop violent.

Le noir, un peu effacé, me demande à un moment si je suis à la fac. Je lui dis que oui. Il me demande ensuite si j’ai mon bac.

« Oui, j’ai eu 17

-La mention supérieure ?

-Oui la mention très bien »

C’est l’occasion de changer le rapport questionneur-questionné là !!!

Alors je saute sur l’occasion et je leur demande des infos sur leur situation scolaire. Classe, prévisions pour le bac…

Et en fait à force de séduction verbale, on s’échange nos numéros, avec comme objectif que je les aide à réussir leur terminale.

« Et ben ! On était partis sur un tour de vélo et on finit avec du soutien pour le bac, c’est bien ça ! »

Le noir (je ne connais pas son prénom) est bien plus convaincu que l’autre, il me check et me qualifie de « Bon ».

L’autre et un peu plus réticent, il hésite à me donner son numéro et même son prénom (!!) et je lui arrache difficilement un « Salam » !

Voilà pour les faits. J’ai quelques petites choses à ajouter, c’est plus de la réflexion personnelle.

Déjà, le gâchis que représentent tous ces fameux jeunes de banlieue qui traînent n’importe où. Dieu merci mes parents ont toujours veillé à ce que leurs enfants puissent s’élever dans la société. C’est loin d’être le cas de tous les parents immigrés ou enfants d’immigrés. Car avant la démission de la société et de l’école, il y a d’abord la démission des parents.

Ils sont souvent concentrés sur le salaire qu’ils doivent ramener à la maison, et n’agissent pas suffisamment pour empêcher leurs gosses de traîner très jeune dans la rue.

Ensuite, il y a le manque de système de valeurs qui caractérise tous ces jeunes. Ils ne peuvent pas vraiment compter sur leur parents, ils ne se se reconnaissent pas dans les valeurs de l’école, et pour une majorité, même la religion (quelle qu’elle soit, même si la plupart sont de culture musulmane) n’est pas importante.

L’histoire est peut-être drôle pour certains, d’autres diront que j’ai la tchatche. Personnellement je trouve surtout ça triste que ces jeunes n’aient pas beaucoup d’autres choix que de chercher à s’affirmer comme gros durs en essayant de choper des vélos près des gares.

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Infos de l'auteur

Samir Ouchenir

Aujourd'hui à l'université, arrivé à Trappes en CM1. Trappiste "atypique" tirant autant du Versaillais (bac au lycée St-Jean de Versailles) que du Trappiste passé par Déclic Théâtre.