Quand les filles s’autoexcluent des city stades

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Dans les city stades de Trappes, de nombreuses filles quittent les lieux quand elles voient les garçons arriver. Voici leur regard sur la répartition de l’espace public entre les filles et les garçons.

« C’est à cause des mecs qu’on reste pas ! C’est les garçons du quartier, quand ils arrivent avec leur balle on comprend vite qu’il faut partir », précise Assia, 18 ans, élève de terminale S habitant le quartier Jean Macé à Trappes. Autour de nous, une vingtaine d’enfants, filles et garçons entre 7 et 8 ans, qui jouent dans le parc en sortant de l’école de Jean Macé. D’un côté les garçons devant les paniers de basket et les filles de l’autre sur les toboggans, les balançoires, avec leurs poupées. En cette fin d’après-midi de mercredi de printemps, dans le parc de Jean Macé à Trappes, ça commence à se rafraichir. Assia est venue accompagnée de ses deux copines de lycée, Laurie et Célia. Habillée d’un jean noir, d’un polo Lacoste bleu et d’une doudoune noire, elle garde son téléphone et son sac de cours à la main. Timide et gênée, elle s’assoit : « Je trouve ça normal de quitter le city stade quand les garçons arrivent, parce que c’est un endroit pour jouer au foot, pas pour se poser avec des copines et parler, on peut le faire ailleurs. » Célia, élève de terminale S habitant à Trappes dans le quartier Léo Lagrange, rejoint le point de vue de Assia : « Je trouve ça normal parce que c’est le seul endroit où ils peuvent se retrouver pour jouer au foot, alors que nous on peut aller plus loin. »

Pourtant d’un autre côté Assia trouve anormale la répartition de l’espace entre filles et garçons. « Parfois, je trouve ça injuste, parce que nous on n’a pas d’endroit comme eux, qui nous appartient, où on peut se retrouver entre filles », regrette Assia en regardant son téléphone. Son amie Laurie, qui dit d’elle-même qu’elle est un « garçon manqué » est plus véhémente encore. Elle qui a grandi au milieu de ses quatre grands frères, s’habille avec des ensembles de foot tous les jours : « Le city stade est à tout le monde, personne ne doit se sentir obligé de partir. » Habillée aujourd’hui d’un jogging gris et d’un tee‐shirt ainsi que d’une veste Nike, elle dénonce cette répartition de l’espace : « Justement pour éviter les injustices on devrait arrêter de s’autoexclure des endroits réservés aux garçons et montrer l’exemple. »

La plupart des filles ne veulent pas rester au city stade en raison des relations amicales ou amoureuses qu’elles ont pu avoir avant avec les garçons. Célia est habillée d’un jean bleu, d’une chemise à carreaux noire et blanche et d’une veste en cuir noir. Elle a fréquenté pendant un petit moment un garçon de son quartier mais ils se sont quittés en mauvais termes, ce qui crée des tensions lorsque qu’ils se retrouvent au terrain de foot. « Quand je suis au city avec mes copines je m’en fiche, justement ça me permet de le voir, ça ne me dérange pas de rester, mais quand je suis toute seule, jamais ». Assia est dans le même cas, mais ne réagit pas de la même façon. « Quand je suis au city avec mes copines et qu’il arrive, je pars directement, parce qu’il me regarde mal. Il va rigoler avec ses potes et ça me met mal à l’aise. »

Le phénomène de masse les met aussi mal à l’aise. « J’aimerais pouvoir rester en bas même quand il y a les garçons, mais bon parfois ils sont beaucoup. Ça devient gênant d’être au milieu de 30 ou 40 mecs avec peu de filles », explique Assia en montrant du doigt le city stade, qui est juste en face des grands bâtiments gris et blancs ou elles habitent. Laurie, qui partage le même avis qu’Assia, précise : « Ça devient gênant quand ils sont beaucoup, mais c’est rare, c’est plutôt l’été. Du coup on part dans un autre parc plus loin mais c’est chiant parce qu’on doit prendre un bus avec nos poussettes pour ramener nos frères et sœurs et au final on ne les prend pas avec nous, on y va entres copines. »

Toutes les trois ne sortent jamais seules en bas. « Nan jamais, toujours avec mes petits frères et sœurs ou alors mes copines », dit Assia en levant les yeux au ciel. « On se retrouve ensemble les samedis en début d’aprèm quand les garçons ne sont pas encore là. Et puis quand ils arrivent on dépose nos petits frères chez nous et on descend pour aller plus loin. » D’après Célia, c’est comme ça que fonctionnent la plupart des filles de leur quartier, à part quelques‐unes. « C’est les mêmes filles qui restent avec les garçons. En général elles jouent au foot avec eux. Y’en a qui viennent d’un autre quartier ou même des filles de notre quartier qui restent pour être avec les garçons, leurs parents ne disent rien », explique Célia en prenant une grosse écharpe dans son sac noir. Il fait froid et la nuit tombe. C’est le cas aussi de Laurie, dont le père travaille dans un garage de voitures et dont la mère est baby‐sitter chez elle. Pour ses parents, difficile de sortir les petits derniers de la famille car ils sont 5 enfants, dont Laurie, qui est la seule fille. « Mes parents travaillent beaucoup. Du coup c’est moi qui vais chercher les petits à l’école et je les sors pour les fatiguer, je joue avec eux au foot. Quand je suis en bas avec mes petits frères ça dérange pas mes parents que je reste avec les garçons. »

Les parents d’Assia sont tous les deux d’origine marocaine. « Mes parents n’ont jamais voulu que je sorte avec des garçons à mon âge, ou même que je traine avec, alors si je m’expose avec eux en bas de chez moi, c’est la honte parce que tout le monde nous voit ». Pour Laurie, c’est toute autre chose. Ses parents sont d’origine algérienne, elle a grandi au milieu de garçons, elle est la dernière de la famille, avec un caractère bien trempé. « C’est mes frères qui me prennent la tête. Ils ne veulent pas que je sois en bas parce qu’il y a leurs potes et que c’est mal vu de voir leur petite sœur trainer en bas. Mais moi je m’en fous je ne me laisse pas faire. » Face à cette situation, Assia estime qu’à son âge elle ne devrait plus être surveillée autant par ses parents. « J’en ai marre que ma mère pense que ce soit mal de fréquenter des garçons en tant que « copains ». Elle envoie mes frères me chercher quand elle me voit par la fenêtre. » C’est pareil pour Laurie qui doit obéir à ses frères : « Mes frères ils peuvent très mal réagir, encore pire si je suis en bas et qu’il y a des copains à eux ! »

Du côté de Célia, dont le père est algérien et la mère d’origine française, ce ne sont pas les membres de la famille qui posent problème, mais le regard des garçons : « Mes parents ils s’en fichent tant que je ne rentre pas tard et que je dis où je suis. ». Elle aimerait pouvoir rester au city stade même quand il y a les garçons, mais elle prend trop en compte le regard que ces derniers peuvent avoir sur elle. Quand elle est avec ses copines ça lui permet d’avoir plus confiance en elle. « J’espère qu’avec le temps mes parents me laisseront sortir sans problème par rapport aux garçons », espère Celia. Assia est du même avis : « J’espère qu’avec le temps ma mère arrêtera de se soucier du regard des gens par rapport à ça. Et qu’elle me fera plus confiance. » Pour Laurie c’est un autre problème : « Moi je n’espère rien du tout. Je sais que mes frères ne me laisseront jamais et que je serai libre seulement une fois que je serai partie de la maison. »

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