Quand le confinement crée des problèmes de santé

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Comment les blogueuses et blogueurs du Trappy Blog vivent leur confinement ? Série de points de vue sur leurs vies entre 4 murs. Aujourd’hui, Célia, Trappiste en instance de séparation avec sa première année de licence de Lettres Modernes à la fac de Saint-Quentin-en-Yvelines.

« Célia ! On va être confinées !! ». Le jeudi 14 mars, il était à peu près 20 h 30. J’étais en train de faire quelques courses pour ma mère après la fin des cours, à 20 h, et le premier discours de Macron à propos du coronavirus venait de passer à la télé. Je croise Sherryl et Marie au Carrefour de Saint-Quentin en Yvelines, qui m’expliquent que les universités fermeraient dès le lundi suivant. Marie, prise de panique, a conclu qu’on allait être en confinement prochainement, ce que j’ai moi-même pensé car sur Twitter et sur Instagram de nombreuses personnes faisaient circuler des rumeurs. Persuadées du confinement prochain, on a voulu faire une dernière sortie et nous sommes allées manger ensemble à la pizzeria où nous avons fait un débat sur le coronavirus : « Doit-on paniquer ? Allons-nous en mourir ? ».

J’ai commencé à prendre conscience que l’épidémie est beaucoup plus grave qu’une grippe sans vaccin, quand il a vraiment fallu que je reste confinée chez moi avec ma mère, qui nous a élevés seule, mes deux frères et moi. Mon frère Sabri, âgé de 21 ans est étudiant à Poitiers pour ses études de médecine. Mon autre frère, Yanis, a 23 ans est parti de la maison plus tard que Sabri après avoir trouvé du boulot au KFC de Plaisir, une ville limitrophe de Trappes. Sabri a le même père que moi. Yanis est mon demi-frère mais il a vécu avec nous et il a considéré mon père comme le sien. J’ai le même attachement envers lui qu’envers Sabri. Yanis, Sabri, Célia. Ils ont tous les deux des prénoms maghrébins. Mon prénom est populaire chez les Portugais. Ma mère a été influencée par les racines Cap-Verdiennes de mon père.

Ma mère est faible à cause des maladies qui affaiblissent son système immunitaire. Elle est diabétique et a une maladie chronique de l’intestin et de la thyroïde. Si elle a le covid19 elle pourrait en mourir. Elle est très anxieuse à propos de la mort ou de la solitude et le fait de regarder les informations tous les jours n’arrange rien. Cela lui provoque des crises d’angoisse que je suis obligée de gérer. Dans ces cas, elle tremble et pleure. On a souvent dû appeler les pompiers, car elle pensait faire une crise cardiaque ou bien un AVC. J’abandonne alors toute activité pour rester avec elle et lui changer les idées le temps qu’elle se calme. On regarde des vidéos drôles. Je lui fais des plats qu’elle aime comme le fondant au chocolat, ou bien, on fait des soins sur notre peau.

Ma plus grande peur, c’est de perdre un proche et surtout ma mère, car ayant grandi sans père, elle a pris la place de mon père en nous éduquant et, malgré notre pauvreté, en subvenant aux besoins de mes deux frères et moi. Elle a travaillé en tant qu’aide a domicile pour les personnes âgées et fait des économies pour qu’on puisse avoir les cadeaux, la nourriture, les habits qu’on voulait. Mon père est parti quand j’avais à peu près 4 ans. Je ne me souviens pas vraiment de tout ce qu’on a vécu ensemble, mais j’ai quelques souvenirs quand même.

Sur les réseaux, principalement sur Twitter, et bien que je ne suive pas beaucoup de personnes qui tweetent, j’ai des amis qui retweetent et partagent des informations sur le covid19 : « Mon père vient de mourir. Ma mère est partie aujourd’hui… » Et pleins d’autres. Ça me rajoute du stress et je commence à me dire qu’on va tous y passer… J’ai commencé moi aussi à avoir beaucoup d’anxiété, qui se manifestait par une envie de pleurer et une peur très forte de la mort ou bien de perdre un proche, mon cœur palpiter sans que j’arrive à me calmer.

Sortir, même pour les besoins essentiels, devient effrayant car je pourrais être contaminée n’importe où, n’importe quand, et par n’importe qui. J’avais l’habitude d’être dehors très souvent à cause des cours, des sorties avec mes amies ou bien avec ma famille. Le samedi soir, j’avais l’habitude d’être avec ma famille pour faire un repas commun. Aujourd’hui je ne sors plus que pour faire les courses ou bien aller à la pharmacie pour les médicaments quotidiens de ma mère. Sinon je reste enfermée chez moi.

Avant d’aller faire pour la première fois faire des courses au Auchan de Maurepas, je voyais à la télé que les gens dévalisaient les rayons par panique, mais j’avais du mal à y croire. Cela me semblait irréel. J’ai vraiment compris que le tout le monde était méfiant les uns des autres, une fois à la caisse automatique. Comme ma mère mettait du temps à revenir du rayon, j’ai laissé ma place à une dame portant un masque derrière moi. Elle me regardait, mais elle ne bougeait pas. Instinctivement, je me suis reculée suffisamment pour la laisser passer. Elle a alors commencé à avancer petit à petit. Quand j’ai continué à me reculer, elle a pris complètement ma place, sans un merci. J’en ai ri tellement cette situation me paraissait absurde.

Plus tôt dans ce magasin, une mamie cherchait des épinards congelés. Ma mère les lui a donnés. La mamie l’a remerciée : « Là, nous sommes à une distance raisonnable, non ? » Ma mère lui a répondu de ne pas s’inquiéter pour elle : « moi, c’est plus pour vous que je m’inquiète ? Je n’ai pas peur que vous me contaminiez » a ajouté ma mère. La mamie avait l’air heureuse d’entendre ça. On a continué à parler, puis elle a clôturé la discussion par un : « De toute façon, je préfère laisser les soins aux plus jeunes. J’ai bien vécu. C’est mieux de laisser vivre ceux qui n’ont pas beaucoup vécu ». C’est humainement affreux de penser que notre mort affectera moins si on a déjà longtemps vécu. Les sœurs de mon père qui travaillent dans le milieu hospitalier en tant qu’aides-soignantes ou pompière. Ma tante qui est pompière m’a dit au téléphone que dans les hôpitaux d’Ile de France avec lesquels elle travaille, à cause de la surcharge de travail, on laissait de nombreuses personnes âgées mourir au profit de l’attention aux plus jeunes. D’après, le monde a complètement abandonné les personnes âgées. C’est tellement triste. Je pense à ma mamie qui vit toute seule et qui habite à Georges Sand, un quartier de Trappes juste à côté de chez moi, mais à qui je ne peux pas rendre visite.

Le stress lié à cette maladie est accentué par le stress des cours à distance. Je suis en première année de licence en Lettres Modernes à l’université de Saint-Quentin en Yvelines. J’ai eu mon bac littéraire l’année dernière au lycée de la plaine de Neauphle de Trappes. Au début, j’étais à l’aise à la fac, car les études littéraires me correspondaient bien et puis j’étais déjà dans le bain depuis le lycée. Mais quand j’ai commencé les cours, je ne connaissais personne et je me sentais un peu exclue. Au début, cela ne me dérangeait pas, car j’aime bien la solitude. Mais quand il a fallu faire des devoirs en groupe, c’était assez dérangeant. Ce n’est que vers le mois de décembre que j’ai commencé à bien m’intégrer et me faire quelques amis. À cette période, j’ai aussi pu réaliser que je ne me vois pas faire un métier en lien avec mes études littéraires et que je voulais me diriger vers le milieu artistique. Partir au milieu de l’année étant inutile, j’ai choisi de terminer cette première année de licence tout en essayant de comprendre le cours et faire mes devoirs. Cela me servira peut-être dans le futur.. Mais pendant le confinement les cours en visioconférence ne sont plus pareils. Et nous sommes surchargés de devoirs. Le stress des devoirs ou la pression des cours est toujours présent, et me rendent peu productive. Je pense que j’ai un manque de confiance en moi. Je ressens la peur d’échouer à chaque épreuve ou chaque chose que j’entreprends.

Pour réduire ce stress, c’est important pour moi d’avoir une to do List pour ne pas oublier les objectifs que je me suis fixés pendant le confinement : mes devoirs, faire des maquillages artistiques, passer du temps avec ma mère, prendre des nouvelles de mes proches et rigoler ensemble avec mes amies au téléphone, en appel vidéo WhatsApp ou bien sur House Party. Avec ma famille et mes amies, on se motive à faire des choses qu’on aime. On s’envoie de la cuisine. Même mes petites cousines s’y mettent.. J’en ai aussi profité pour reprendre un bon cycle de vie en mangeant plus sainement. Je dessine aussi, des personnages de manga, des personnes humaines ou tirées de mon imagination. Je lis des mangas ou des romans d’amour ou romantiques que j’ai pu étudier à l’école, je regarde des séries de préférence romantiques, pour ne pas changer, ou des séries qui dénoncent le racisme, les viols et les violences.

Je reste beaucoup en contact notamment avec mes amies de l’époque du lycée. Avant on n’avait pas le temps de se voir quand on le voulait, on se raconte nos vies. Nous parlons régulièrement de racisme ou des discriminations envers la Femme Noire, car la plupart de mes amies sont africaines et, en tant que Cap-Verdienne par mon père et Marocaine par ma mère, chacune d’entre nous a dû y faire face au moins une fois… On se dit par exemple que les femmes noires peuvent subir différentes phrases racistes du genre : « t’es belle pour une noire ». Souvent on dit cela a des femmes noires qui n’ont pas le nez très épaté, les cheveux crépus ou bien une peau noire claire. Une femme noire avec des cheveux bouclés, une peau assez claire, un nez fin va être plus « jolie ». Pour nous, il est important d’en parler. Mais il n’y a pas que des personnes africaines qui prennent part à nos débats. Par exemple ma copine Lena ou bien Sara ne sont pas africaines et j’ai pu discuter du racisme librement avec elles. Nous avons l’impression de participer à l’avancement de la liberté de parole en continuant en dénoncer ce qu’on a pu vivre ou ce que nos ancêtres et gens de notre pays ont pu vivre.

Nous parlons aussi souvent de nos cultures africaines. Comme je n’ai pas grandi avec mon père, je n’ai pas eu la possibilité d’en apprendre beaucoup sur ma culture cap-verdienne. La plupart de mes amies ont grandi sans leur père. Ça nous fait un point commun important dans la recherche de qui nous sommes et d’où nous venons. J’ai l’impression que connaître mes cultures, c’est mieux me connaître moi-même. Nos discussions m’aident à mieux comprendre mon héritage culturel. J’ai décidé d’en apprendre plus sur l’histoire de mes pays, car je trouve que c’est important d’avoir sa propre culture, et pas une culture dite universelle qui ne correspond pas vraiment à tout le monde.

Grâce au confinement et au temps qu’il libère, j’ai pu évoluer. Je commence à savoir gérer mon stress. Je relativise plus. Je ne cesse d’être reconnaissante envers ma mère, car j’ai la possibilité de vivre paisiblement. J’ai un toit sur la tête et de quoi vivre donc, confinement ou pas, je ne devrais pas me plaindre. Ce confinement me permet aussi d’arriver à dormir à des horaires convenables, chose que je ne faisais pas avant. Je luttais contre mon sommeil afin de pouvoir faire encore plein de choses comme lire, dessiner. Le calme m’a permis de comprendre quelques défauts de ma personnalité. Le fait d’avoir mon amie Marie qui essaye d’être la meilleure version d’elle-même m’encourage à être une meilleure personne. J’essaie aussi de ne plus trop prendre à cœur certaines choses, comme les avis contraires au mien quand je débats, ou bien les anciennes amitiés dont j’ai encore du mal à me détacher, et pourtant il faudrait… Et je me dis qu’il y a des choses comme l’apprentissage de ma culture et de ma religion qui ne sont pas terminées, mais je me laisse le temps. Si ces choses me prennent énormément de temps, ce n’est pas grave. Ce qui compte, c’est de le faire.

Pour moi, la fin du confinement ne sera pas la fin de l’épidémie. Je ne vais pas reprendre mon rythme de sortie pour autant, car à tout moment nous pouvons être contaminés et connaître une autre vague épidémique. Je ne cesse d’être démotivée, car on s’inquiète ce qui va se passer après l’épidémie. Nous allons peut-être rencontrer des situations difficiles comme une crise économique, ou bien une crise politique. Car la situation de la France était déjà limite entre les grèves, les manifestations, les gilets jaunes. Et maintenant le confinement. Après les grandes vacances, je m’étais fixé l’objectif, toujours d’actualité, de travailler pendant une année, peu importe l’endroit, pour pouvoir passer mon permis ou pour entrer dans une école artistique privée très coûteuse. Je ne veux pas avoir recours à un crédit juste par peur d’échouer ma première année une fois dans ce type d’école. Cela me réconforte de me dire que ce sera à la sueur de mon front que je gagnerai l’argent qui me permettra tout cela, et pas un crédit que je devrais rembourser après. Mais l’épidémie peut tout changer du jour au lendemain Peut-être même que ce virus va changer nos vies, en bien, et qu’on va ressortir plus humains et solidaires de cette épreuve.

Célia Chrifi

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