Portrait(s) de Trappes par Guillaume

0

Ce portrait est le deuxième d’une série de portraits de Trappes par ses habitants. Ces portraits suivent le principe du portrait chinois, et par leur vécu, leurs souvenirs, les habitants nous livrent différents points de vue sur la ville. Parfois surprenants, joyeux, attristants, amusants, mais souvent touchants, ces points de vue nous montrent une réalité toute en nuances de gris ; et non celle noire ou blanche que l’on s’imagine souvent.

Si Trappes était un plat ou une boisson ?

Alors un truc tout bête, je pense que ce serait un kebab. C’est pour moi l’endroit où tout le monde se retrouve au final, à Trappes. Où on va toujours quand on galère. Je pense à ça généralement. C’est simple, ça va à tout le monde.

Si tu es perdu, tu vas dans un kebab, c’est ça ?

Voilà. Récemment je me suis rendu compte que les kebabs pouvaient être ouverts parfois jusqu’à 2 heures du matin. C’est le repère absolu pour tout le monde. Tu sais pas quoi manger en rentrant de soirée, tu vas au kebab. Tu rentres de concert à Paris, il est une heure du matin, « ah j’ai encore le temps de bouffer ! », et hop ! C’est là que je me suis toujours retrouvé avec des potes étant adolescent. Quand ta mère ne sait pas quoi faire à manger aussi, à chaque fois « Va chercher un kebab ! ».

Et une boisson, as-tu une idée ?

L’Ice-Tea ! Dans cette ville, je n’ai jamais connu personne qui n’aimait pas l’Ice-Tea. Tous les gamins boivent de l’Ice-Tea ici, c’est un repère, je sais pas. Tu les vois tous avec leurs petites bouteilles dans la cité, en revenant du distributeur.

Donc bouteilles d’Ice Tea et kebab ?

Voilà, c’est le repère que j’ai forcément. (rires)

Si Trappes était un son ou une musique ?

Y en a beaucoup qui me viennent. Mais j’ai beaucoup entendu le son des motos à Trappes. Des motocross. J’ai passé une bonne partie de mon enfance à Paul Langevin et c’est quelque chose que j’entendais beaucoup. Y avait tous les jeunes qui se mettaient sur la roue arrière. Ça me faisais rêver, je me disais : « Vas-y, moi aussi j’en veux ! ».

Parce que c’était les grands, ils avaient les motos…

Oui, voilà, moi je voyais ça de ma fenêtre, et je les voyais passer… Je voulais être, alors, comme eux, je sais pas, mais je voulais les mêmes motos. Faire partie de ce truc là.

Mais du coup c’était la marque d’un groupe, les grands qui avaient les motos, ou c’était plus l’image du mec qui faisait le fortiche avec sa moto ?

Oui je pense que c’est plutôt ça ! A l’époque, j’aimais bien les voitures et les motos, donc ça jouait beaucoup je pense. Et oui, c’était un peu l’image de ça, des grands et les voir en mode « on fait ce que l’on veut, c’est la liberté, on s’en fout ! ». J’étais partagé entre l’idée de faire partie d’eux, et en même temps, ne pas en faire partie. Car de ces gens-là, on me disait toujours : « C’est des gens qui font des bêtises, faut pas que tu deviennes comme eux ! ». Mais d’un autre côté je me disais ils s’en foutent et c’est bien, ils vivent leur vie, et voilà. Ça me fascinait en fait. C’est marrant parce que maintenant, quand je me vois, avec le recul, je ne corresponds plus du tout à cette case là, mais je me rends compte que ça m’a marqué d’un côté.

Si Trappes était une odeur ?

L’encens ! Quand je marchais dans les rues avec ma mère, je passais souvent dans les marchés ou à côté d’épiceries, l’encens des boutiques indiennes. Dans les marchés y en avait beaucoup. Au début, je trouvais ça insupportable ! (rires) Mais en fait, y a tellement de variétés. Tu ne sens ça que dans les banlieues, ça a beaucoup marqué mon enfance. C’est marrant parce que ça contrastait avec le gris des bâtiments… Enfin, Trappes, c’était triste quand j’étais gamin, ça ressemblait à rien. Maintenant, ça a changé un peu. Et de sentir ça, ça donnait des couleurs un petit peu. Ça donnait une chaleur. Ça m’étonnait, c’était carrément un autre monde. Dans ces boutiques, je découvrais des ingrédients, des babioles, des machins qui venaient d’ailleurs, et ça faisait travailler mon imaginaire, et je voyais plein de couleurs, plein de trucs et wow !

Si tu ne vivais pas dans cette ville ou aimerais-tu habiter ?

Paris, parce que le fait d’habiter en banlieue m’a habitué à un certain mode de vie. Trappes, tout le monde dit « Ouais mais c’est pas bien, y a des choses qui s’y passent, c’est dangereux… » mais je m’y suis habitué à ce mode de vie. En fait, Trappes tel que je l’ai vécu étant gamin, c’était une grande famille. Et je me suis habitué à ça. Vivre à Paris, je me dis que ça correspond à ce que j’ai vécu gamin et à ce que je vis maintenant. Parce qu’à Paris y a ce mélange là, de gens type « banlieue », des gens qui viennent de l’étranger, des gens super ouverts d’esprit, des gens parisiens… J’ai toujours l’impression que c’est un Trappes multiplié par 1250 si tu veux. En fait, y a vachement plus de types de personnalités qu’à Trappes. Parce qu’à Paris, y a cette insouciance, ce côté « artiste », extraverti que j’ai pas forcément pu assumer à Trappes ou que je me suis refusé à faire. Mais en même temps y a ce côté un peu « banlieue » dans certains endroits de Paris où je retrouve mes repères.

Pourquoi dis-tu qu’à Trappes tu n’étais pas accepté pour ton côté « artiste » ?

C’est moi qui me refusais à croire ça. Alors que je me rends compte avec le recul que j’ai eu de la chance. Quand j’avais 16 ans, je me faisais mes petits styles… [ndlr : Guillaume était emo au lycée.] Je sortais beaucoup du lot, mais j’ai jamais été emmerdé outre mesure par rapport à ça. C’est quand j’y repense que je me rends compte « oui, c’est bon, en fait. » Y a plein de gens qui disent « ouais dans ma banlieue, je passais mal, j’étais pas accepté… ». Alors que moi, je me baladais tranquille ! Quand tu vis en banlieue, t’as l’image de devoir être un dur pour être accepté. Moi je sortais avec ma mèche sur les yeux, du maquillage… Y a des gens qui regardaient bizarre, mais j’ai jamais été emmerdé pour ça spécifiquement. C’est pour ça que je pense que je suis resté attaché à ma ville. J’ai eu la chance de m’épanouir là-bas, je me suis fais des potes là-bas, j’ai fait ma vie là-bas, j’ai encore mes repères aujourd’hui. Je me promène la nuit à 1h du mat’, j’ai pas peur quoi. Je me sens bien quand j’y vais, en fait.

Du coup ce qui te manque peut-être à Trappes c’est un moteur, une créativité que tu n’as pas là et que tu retrouves chez certaines personnes à Paris ?

Non, c’est vrai, et je trouve ça dommage car y a du potentiel à Trappes. Des fois y a des gamins, je me reconnais en eux. J’ai l’impression qu’ils n’osent pas se montrer à Trappes alors qu’ils peuvent ! Moi je l’ai fait et je n’ai eu aucun problème ! J’ai passé deux ans au lycée Henri Matisse, lycée pro, très mauvaise réputation, « là bas y a que des dealers ! ». La police tournait souvent là bas quand j’y étais d’ailleurs. J’étais extrêmement différent de 90% des élèves. J’étais avec mes grosses chaînes, mes grosses pompes, je marquais encore plus ma différence, mais je suis passé « crème » ! C’était un truc de fou, ça me faisait halluciner ! Mais ça m’a fait aussi grandir dans ma tête et c’est ce qui fait ce que je suis maintenant. Faut pas avoir de préjugés. Ça m’a appris une leçon de vie. J’ai trouvé ça formidable de pouvoir m’assumer dans un milieu où « en principe » je ne devrais pas être accepter. A Trappes, y a peut-être ça aussi. Autant que tu sois un petit de cité ou un mec comme moi avec une certaine androgynie, c’est dur de s’assumer et on se retrouve tous un peu à ce niveau là.

Ce que tu veux dire, c’est qu’on se fait des montagnes de trucs qui n’existent pas ?

Oui. Y a pas mal de préjugés qui se font, mais c’est toi qui les crées en interne.

Et alors qu’en fait les autres ne se cassent pas plus la tête que ça…

Je me suis rendu compte qu’ils s’en foutaient ! Chacun peut apporter des choses en étant ce qu’ils sont. Tout le monde autour de moi me disait « Ah mais tu vis à Trappes mais c’est super dangereux ! Y a des bus qui ont cramé ! Là bas tu vas pas tenir un mois avec ton style ! ». Ma mère avait méga peur par rapport à ça. Moi, les deux ans que j’ai passé à Matisse, ça a été un bonheur. Les gens, ça les faisait marrer, dans le bon sens, ce que j’étais. Ils trouvaient ça cool que je puisse m’assumer, partager des trucs avec eux, parce qu’on parlait beaucoup au final. On se respectait tous les uns les autres. C’est ça qui est cool.

Partager sur :

Infos de l'auteur

Bettina Laigle

Babtou rousse ayant grandi à Trappes, j'aime les vieux livres, l'art, le théâtre, la danse, le cinéma. Côté étude : diplômée en reliure-dorure à l’École Estienne, je suis actuellement en licence de Préservation des Biens Culturels à Paris 1. Je m'intéresse beaucoup aux questions de culture, de transmission, d'environnement, d'histoire dans les sociétés. J'aime apprendre des autres de nouvelles choses.