Quartier, muslim, armée… Modiane, un cocktail Molotov

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Est-il possible de venir du quartier et de faire partie de l’armée ? Modiane, 25 ans, d’origine sénégalaise, habite à La Verrière. Il fait aujourd’hui partie de l’armée française. Il nous raconte son expérience de jeune de banlieue dans une institution pas comme les autres.

Il descend de sa nouvelle moto. Au calme. Grand comme un lion de la Téranga, l’homme est foncé de peau comme beaucoup de Galsen (Sénégalais). Ce qui rend son sourire encore plus éclatant. Modiane a 25 ans, est né à Trappes (Yvelines). Il a grandi à La Verrière, dans le quartier du Bois de l’étang, puis à Orly Parc. “A l’armée j’avais mon famas et d’la beuh dans le caleçon.” Quand je vois Modiane, je pense à cette phrase du rappeur Gradur. Il est passé par l’armée, régulièrement dans ses morceaux il nous raconte son vécu. Modiane aussi, et il m’a raconté son expérience.

Après avoir obtenu un bac STG avec une mention bien, Modiane continue ses études en BTS de gestion. Son diplôme en poche, il démarche les entreprises pour des postes à responsabilité. Cependant les événements se compliquent puisque son manque d’expérience lui est régulièrement reproché. Impossible pour lui de trouver un job. Alors qu’il était encore étudiant, un de ses professeurs lui avait fait remarquer la possibilité de s’engager à l’armée, étant données ses bonnes capacités physiques et ses facilités à apprendre.

Modiane a l’expérience du quartier. Ainsi il analyse sa propre situation : “Quand j’étais plus jeune, il y avait ceux qui étaient à fond dans le sport et ceux qui étaient à fond dans les conneries.” Il fera le choix du sport et notamment le football qu’il pratiquera longtemps. Le sport canalise les esprits et remplit le temps, à la place de la galère qui conduit quelques fois à la délinquance.

Un noir, un mec de cité qui finit premier c’était mal perçu”

C’est ainsi que Modiane décide de tenter l’expérience et s’engage pour une formation de six mois à l’issue de laquelle les prétendants pourront intégrer le régiment. “Ce fut pour moi le pire souvenir et le meilleur en même temps. C’était dur, on nous empêchait de dormir.” Et pourtant le succès est éclatant puisqu’il arrive premier de sa formation. Au sein de son groupe, sa belle performance suscite pourtant des interrogations. “Un noir, un mec de cité qui finit premier c’était mal perçu”, reconnaît-il. Peut-être à cause de l’image des jeunes de quartier véhiculée dans les médias. Comme si la rigueur et le cadre exigés par l’armée n’étaient pas compatibles avec l’environnement assez agité des banlieues populaires.

Modiane entre à l’armée en tant que militaire du rang, c’est avant tout un soldat. Il aurait voulu entrer en tant qu’officier ou sous-officier mais il aurait fallu attendre un an et demi plus tard à cause de la date des prochaines épreuves. Malgré cela, son ambition n’est pas entamée. Son envie de réussir son intégration dans le régiment est forte. Il espère aussi, par la suite, pouvoir aider sa famille financièrement.

Sa mère n’hésite pas à exprimer son angoisse quant au choix de carrière qu’a emprunté son unique fils (Modiane est entouré de plusieurs sœurs). Contrairement à son père : “Pour mon père l’armée c’était l’occasion d’avoir un travail et d’être respecté dans la société.”

L’armée ce n’est pas une vocation, c’est un métier”

Modiane ne fait la propagande du travail de militaire : “L’armée ce n’est pas une vocation, c’est un métier.” A la question de savoir si son métier est aussi mal perçu dans le quartier que celui de policier, il répond que ce n’est pas la même chose : “Intégrer la police serait la dernière chose que j’irais faire.” Selon lui, “les gens supportent [s]a démarche”.

L’armée n’est pas un lieu où il y a énormément de gars de quartier. Et pourtant, on y trouve une grande mixité sociale. Les soldats viennent de tous les recoins de la France. Malgré une certaine méfiance qui régnait au début, Modiane se mélange aux autres et prend conscience de la mauvaise image que les militaires associent aux quartiers populaires. Modiane veut tenter de changer leurs mentalités en adoptant un comportement irréprochable. Cela fonctionne puisque ses camarades de régiment se sont rapprochés de lui. Désormais ils s’intéressent à lui. Modiane l’affirme avec assurance : “J’ai réussi à faire changer d’avis des gens sur l’image des gens de la banlieue.”

Etre musulman ça n’empêche pas d’être militaire”

Modiane est bombardé de questions sur l’islam par ses camarades, une marque de leur intérêt et de la confiance qu’ils lui portent : “Est-ce que je peux parler pendant que tu fais la prière?” “En fait Daesh c’est du n’importe quoi, hein?” Modiane est un mec accessible, auparavant dans le quartier il était surnommé “le journaliste” à cause de sa bonne culture générale et de sa capacité à mener un débat. C’est donc tout naturellement que la proximité avec les autres soldats du régiment ont permis de détruire certains préjugés.

D’ailleurs, il confirme avec insistance que l’islam est une religion de paix tout à fait praticable avec sa fonction actuelle. Il n’est pas d’accord avec ceux qui font l’opposition entre islam et forces de l’armée française. Leur interprétation de la religion n’est pas la bonne.

Modiane est allé au Tchad et au Mali, pays dont la religion dominante est l’islam. Et pourtant, ce qui ressort des pensées du militaire n’est pas le conflit confessionnel qu’il pourrait vivre intérieurement en tant que musulman, mais plutôt la dureté des conditions de vie dans les pays en question. “Je suis allé au Tchad, j’ai vu ce que c’était la crise, avoir faim.” A son retour, le point de vue de Modiane a changé : “En France il y a beaucoup d’aides et beaucoup de possibilités.”

Si je devais retourner en arrière, j’aurais intégré l’armée à 18 ans”

Pourtant, selon lui, “l’armée ça paye pas”. “On n’est pas payé à l’heure, à cause du manque de budget, sauf quand tu es en mission à l’étranger ou sentinelle. Là ça paye mieux.” Il souligne qu’aujourd’hui, vivre avec 1 300 euros par mois est extrêmement contraignant. S’il était payé à l’heure, il gagnerait probablement 3 500 euros par mois.

Le salaire n’est pas mirobolant, mais à côté de cela, les dépenses journalières sont minimes puisque tout est pris en charge. Il y a la possibilité de passer le permis gratuitement, ça permet de sortir de la banlieue et de faire de nouvelles rencontres. Après cinq années de service, les militaires ont droit à une reconversion professionnelle financée en totalité.

Alors, au final, l’armée, bon ou mauvais plan pour les gens du quartier ? Il me fait comprendre que son choix est raisonné, que les problèmes qu’il affronte au quotidien comme le risque du métier et le salaire ne sont pas une raison pour faire marche arrière. “Si je devais retourner en arrière, j’aurais intégré l’armée à 18 ans, tout de suite.” Il est possible d’intégrer l’armée sans diplôme, sans expérience. C’est peut être une nouvelle vague de tirailleurs qui est en train de naître…

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Infos de l'auteur

Makan Fofana

Habitant du quartier du Bois de l'Etang à La Verrière, ancien étudiant à la Sorbonne Nouvelle en Licence Langue Littérature et civilisation, écrivain à mes heures perdues, amateur de philosophie, de spiritualité et du monde de l'entreprise. A travers ce blog je souhaite favoriser de nouvelles initiatives dans le quartier.