« Pour mon père et tous les juifs polonais, la France était le pays des droits de l’Homme »

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Viviane est née en France pendant la Seconde Guerre mondiale, dans une famille polonaise juive ashkénaze. Elle a aujourd’hui 77 ans et dans son appartement parisien elle nous raconte son parcours.

Viviane Diament est née dans une famille juive ashkénaze ayant fui la Pologne et ses pogroms [attaques violentes commises sur des populations juives par des populations non juives]: « Tous les dimanches, il y avait un pogrom, » lui disait sa mère. Viviane poursuit : « Ma mère me racontait que lorsqu’elle avait 16 ans, un jour qu’elle lisait des poèmes sur un banc avec un ami, des Polonais sont arrivés et ont poignardé ce dernier ».

Née en pleine guerre, quelques semaines après l’installation du régime de Vichy, Viviane vit aujourd’hui avec son compagnon, allemand, sur le boulevard Pereire, dans le 17e arrondissement parisien. Sur les murs de l’appartement, spacieux, de nombreuses photos de famille, et puis, disposés sur les étagères, les grands classiques de la littérature française. Entre les livres trônent des objets en porcelaine, des statuettes et quelques ouvrages religieux.

De l’Europe de l’est à Paris

Sa mère est née en 1911 à Wolin, dans le nord-ouest de la Pologne. Elle est arrivée en France en 1933, à Paris. À son arrivée, les fonctionnaires français change son prénom d’origine en “Céline”. Son premier mari, avec qui elle a eu une fille, Pauline, décède quelques années plus tard, avant la guerre. Pour subsister, Céline loue alors la machine à coudre de son époux à un tailleur d’origine polonaise, Paul Diament : « C’était mon père » s’amuse Viviane.

Membre du mouvement socialiste juif, le BUND, ce jeune Polonais a été contraint de fuir son pays après que Józef Piłsudski, arrivé au pouvoir en 1926 par un coup d’État, a mandaté son arrestation. Dans la nuit, Paul, qui a francisé son prénom, quitte la Pologne et arrive en France « en voyageant accroché sous un train ». Il avait choisi la France « parce que pour lui et tous les Juifs polonais, la France était le pays des droits de l’Homme ». Elle ajoute : « Papa était un homme très cultivé et il voulait vivre dans le pays d’Anatole France et de Victor Hugo .» Hébergé au début par des amis, il s’installe avec Céline rue de Belleville et travaille comme tailleur.

La Seconde Guerre mondiale arrive alors. « Mon père s’est engagé dans la Légion étrangère avec le Général Koenig. »10 juin 1940 : dernier jour pour quitter Paris avant que les troupes allemandes ne prennent la ville puis le reste de la France, hors zone libre. « Il fallait absolument partir. Et ma mère a quitté Paris, enceinte de 9 mois, en s’accrochant de justesse au dernier train » raconte Viviane comme si elle avait elle-même vécu la scène. Le lendemain, arrivée à Clermont-Ferrand, elle accouche de sa deuxième fille, Viviane. « Papa avait été fait prisonnier au moment où ma mère s’est sauvée, » dit-elle en regrettant de ne pas leur avoir demandé plus d’informations sur ces événements. « Quand j’étais plus jeune il ne pouvait pas, ne voulait pas nous raconter, et nous ne voulions pas entendre » précise-t-elle. Alors entre deux explications, elle passe un coup de fil à sa sœur en France ou sa cousine en Israël pour essayer de recouper les informations manquantes de son récit : les conditions d’arrestations de son père, des dates, dont celle de sa naissance.

Une enfance cachée en Auvergne

Son père parvient à s’évader et les retrouve finalement en Auvergne, où elles étaient cachées depuis un an et demi. Viviane et sa mère avaient trouvé refuge dans une petite commune du Puy-de-Dôme, Vernet-la-Varenne. Le maire, « Monsieur Sabatier, un héros », avait déjà assisté à l’arrestation d’une mère juive et de son fils souffrant. « Plus jamais, » s’étaient alors mis d’accord les habitants du village. Viviane et sa famille ont donc été cachés : « Un jour, Monsieur Sabatier a apporté les faux papiers à Papa sous le nez des militaires allemands, en prétextant que mon père les avait oubliés à la mairie».

« Ça c’est moi » dit-elle en montrant du doigt une petite fille sur une photo de classe de Vernet-la-Varenne : « Ça c’est ma sœur, Pauline, et là ma cousine Arlette ! ». Ils vivent cachés parmi les autres : « Normalement. Tout en étant dissimulées » affirme Viviane. Ses cousines, qui ont perdu leurs parents au début de la guerre, ont obtenu de leur directrice d’école un laissez-passer pour la zone libre, en cachant évidemment qu’elles étaient juives.

La mère d’Arlette, Malka, et une autre cousine, Anna, devaient les rejoindre en Auvergne. Mais le 16 juillet 1942, premier jour de la Rafle du Vel d’Hiv, comme plus de 13 000 Juifs parisiens âgés de 2 à 60 ans, les gendarmes viennent les arrêter suite à une dénonciation de la concierge de l’immeuble. Mais sa mémoire lui fait à nouveau défaut quand il s’agit d’aller dans les détails des évènements vécus par sa cousine. Viviane prend à nouveau son téléphone. J’assiste à la conversation, un brin surréaliste, dans ce paisible salon parisien : « Elle vous a sauvé la vie, hmmm, (voix au téléphone) - oui. Il y a eu la grande rafle, (voix au téléphone). Ah elles ont été arrêtées à Bordeaux et ensuite envoyées à Paris ». « La fille qui a été déportée [à Auschwitz-Birkenau], Anna. Oui, je l’ai en photo là (voix au téléphone). Oui, au revoir. A bientôt » termine-t-elle. En fait Malka et sa fille se sont cachées chez elle, puis elles ont fui par les toits, direction de Bordeaux. C’est à Bordeaux qu’elles ont été arrêtées, puis déportées.

La Libération et le retour à Paris

En 1944, au moment de la Libération, Viviane se souvient que « les Américains sont arrivés avec leurs camions » et « qu’il y avait plein d’avions dans le ciel et que les soldats m’ont donné des chewing-gums ». Viviane répète qu’à l’époque elle n’avait pas « du tout conscience d’être une petite fille différente des autres ». De retour à Paris, libérée le 25 août 1944, « nous sommes retournés dans notre appartement rue de Belleville et mon père a acheté à crédit une boutique de tailleur faubourg Saint-Martin ». Ce n’est qu’à 6 ans qu’elle apprend et comprend qu’elle est juive. A l’école, lorsque la mère d’une copine de classe la traite de « sale juive ». En rentrant à la maison, « je raconte cet épisode à ma mère qui me dit “Juive tu es, mais sale tu n’es pas” » rit-elle, fière de ses origines. Née Polonaise de deux parents Polonais, à Clermont-Ferrand, Viviane est naturalisée en 1947.

« Mon père a ensuite acheté une boutique plus grande, au 91 boulevard Magenta et on habitait juste au-dessus ». Comme elle a pris du retard dans ses études, on lui conseille de les arrêter et d’entrer en apprentissage. Son père refuse, il l’inscrit au lycée Lamartine, dans le IXème arrondissement parisien, où elle reçoit des prix d’excellence et obtient son baccalauréat scientifique. Son père, militant, avait sa carte au parti communiste et a transmis très tôt ses valeurs. Viviane y est restée très attachée. Militante à l’UNEF elle prononçait des discours « très à gauche dans les amphis » s’amuse t-elle.

« J’ai ensuite travaillé dans la génétique tout en passant une licence de biologie, » explique-t-elle. Avec son mariage et la naissance de ses filles, Laurence et Stéphanie, nées en 1967 et 68, Viviane n’a pas continué à travailler et a mis un frein à ses engagements politiques. Puis en 1969, elle reprend les études, 4 ans plus tard elle devient pharmacienne. Elle achète alors une officine avenue Niel, dans le XVII° arrondissement, en empruntant jusqu’aux frais de notaire. « Jai été endettée toute ma vie » plaisante-t-elle. Viviane est aujourd’hui remariée, retraitée et grand-mère de 8 petits-enfants, elle se bat pour l’un d’eux, Jonathan, 24 ans, atteint d’autisme.

Emma Levy

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Infos de l'auteur

Emma Levy

Élève en 1ère ES au lycée Émilie de Breteuil, j'ai grandi entre La Verrière et Maurepas. J'aime voyager, découvrir et m'engager mais aussi écrire. Le Trappy Blog et la Gazette d’Émilie, journal lycéen que j'ai co-fondé, me permettent de m'exprimer.