Au pays des Hommes intègres (2)

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« Ici, vous allez comprendre des choses, vous allez être choqués par certaines choses. Ici, les habitants n’ont pas la même vie que vous. C’est une autre vie, mais ici, vous êtes chez vous. » dit -il le premier jour de mon arrivée au Burkina Faso.

Mohamed Ag Rissa, notre “guide”, le jour de notre arrivée

Ça fait plusieurs années que je rêve de ce voyage « humanitaire ». J’ai deux copines déjà dans l’association qui connaissaient mon intérêt pour ce voyage. Elles étaient déjà parties mais n’étant pas Trappiste ni Verrieroise, je ne pouvais pas bénéficier de ce voyage. Elles m’avaient promis que le jour où l’association ouvrirait le voyage à l’ensemble des Yvelinois, elles me contacteraient. Imaginez mon enthousiasme lorsqu’une d’elles m’appela au mois de février 2015 ! Je devais alors écrire une lettre de motivation afin de proposer ma candidature pour le voyage. Le problème : je n’avais que quelques jours pour me décider, et j’avais déjà prévu depuis longtemps des vacances à la même période. Tant pis, j’annule ces vacances, je veux aller au Burkina Faso !

3 aout 2015. L’avion décolle direction Ouagadougou.

« COMPRENDRE »

J’ai toujours voulu faire un voyage « humanitaire ». Pourquoi ? Parce que j’avais envie de découvrir un mode de vie vraiment différent de ce que je peux connaître. J’avais envie de découvrir une culture inconnue. Je m’étais souvent renseignée sur le service-civique et autres moyens d’apporter de l’aide. J’avais envie d’aider, de faire ce que je pouvais à ma petite échelle. Ce que j’ai compris, c’est qu’il n’y a pas d’aide, mais que de l’entraide. J’ai compris qu’il n’y avait pas d’humanitaire mais que du solidaire. On aurait fait quoi nous, les français, seuls dans la brousse sans les burkinabè pour nous loger, nous nourrir, nous guider sur ce territoire inconnu ? Qui m’aurait appris à crépir les murs de l’école si l’ouvrier burkinabè n’avait pas été présent pour me montrer la technique ?

Avant le voyage, je ne comprenais pas vraiment pourquoi l’association s’entêtait à parler de voyage « solidaire ». C’est vrai quoi, avec le mot « humanitaire » ils auraient fait plus de com’ ! J’aime le mot « humanitaire ». Il représente le triomphe glorieux des relations humaines. Mais en fait, dans l’opinion commune j’ai le sentiment que le mot humanitaire renvoie à une action faite par les plus aisés envers les moins aisés et/ou à une action faite dans l’urgence pour un pays en détresse (catastrophe naturelle, épidémie, guerre civile, etc.) et « c’est tout ». Ca, je ne l’ai réalisé qu’après mon voyage. Il y a de belles actions humanitaires, je ne le nie pas, mais nous, ce qu’on a fait en partant au Burkina, c’était certainement pas de l’humanitaire. Je veux dire, j’aurais fait davantage d’humanitaire en travaillant pour les restos du cœur. Nan, là, le fond du projet, c’était le partage intense entre les Français et les Burkinabè. Du donnant-donnant, comme on dit couramment.

« ETRE CHOQUES »

« Pourquoi me dit-il dès mon premier jour au Burkina Faso que je vais être choquée par certaines pratiques ? Ça va quoi je suis ouverte d’esprit moi je comprends les cultures et traditions différentes. En plus je regarde la télé je sais que y’a des gens qui pensent pas comme moi de l’autre côté de la méditerranée, ça va » ça c’est ce que je pensais avant de vivre cette expérience. Je me croyais plutôt tolérante et vachement ouverte au débat. Mais sur le terrain, c’est pas si facile que ça finalement. Dur dur d’expliquer à mes amis burkinabè pourquoi je crois que si la polygamie est autorisée pour les hommes, dans ce cas elle devrait être autorisée pour les femmes dans leur pays. Dur dur de dire que pour moi, le mariage d’une jeune fille de 15 ans avec un homme de 30 ans dans le cadre d’un mariage arrangé c’est pas normal parce que la fille n’a pas vraiment le choix. Puis le gars non plus en fait. Puis elle est trop jeune pour être enceinte à 16 ans. Quand le débat commence, j’assume ma position. Surtout, j’essaye de comprendre leurs arguments. Je n’accepte pas, mais j’essaye de comprendre. Je suis convaincue que l’on peut rendre le débat constructif. J’espère aussi un peu, au fond de moi, leur permettre d’entendre des opinions qu’ils entendent rarement. Le truc, c’est qu’eux ils essayent aussi de me faire entendre des opinions que j’entends rarement. Et ça, j’y étais pas préparée. En France, j’avais pris l’habitude de débattre sur des sujets comme le mariage pour tous, l’avortement, la PMA ou la GPA. Bref, des questions qui nous touchent nous, des questions que notre société connaît. J’avais pas pensé que débattre sur des questions qui notre société ne connaît pas pouvait être si difficile. C’était ça le choc ; pas le fait de découvrir un pays dans lequel la polygamie ou les mariages arrangés sont courants, mais le fait débattre sur une société qui n’est pas la mienne. De quel droit puis-je me permettre de donner mon simple avis sur une société dans laquelle je n’ai jamais vécue ? Je n’appelle pas au relativisme extrême, seulement le mot « tolérance » est alors devenu d’une complexité absolue.

« UNE AUTRE VIE »

La-bas c’est pas comme chez moi.

Faut dire la vérité, beaucoup sont pauvres. Ils vivent de très peu. Certains appelleraient ça de la « survie ». Mais nan, ils vivent, ils sont heureux, ils ont la joie de VIVRE. Dans les manuels scolaires ça parle de « misère » parfois. Étymologiquement, le mot « misère » renvoie à « l’état malheureux ». Si c’est ça alors la société française est sans doute plus misérable que la société burkinabèe.

Aussi, y a beaucoup de trucs tabous. Par exemple, les règles. Avant de partir, j’ai appris que d’après l’UNICEF une jeune africaine sur dix ne va pas à l’école lorsqu’elle à ses règles. En effet, elles n’ont pas les moyens d’acheter le matériel nécessaire et utilisent des matériaux trop peu hygiéniques et pas du tout pratique ! Le tabou autour de ça, et le manque de moyens financiers, les incitent petit à petit au décrochage scolaire. Elles en parlent jamais autour d’elles, elles doivent se débrouiller seule. Certaines ne savent pas que c’est quelque chose que chaque femme vit. Avec l’association, on a alors décidé d’apporter des serviettes hygiéniques lavables pour les jeunes filles du village. Ce sujet était si tabou là-bas qu’il a fallu faire ça dans la plus grande discrétion. C’était assez mythique finalement, et certainement le moment le plus touchant du voyage. Le sujet est rapidement devenu de moins en moins délicat pour elles. J’ai dit qu’il y avait beaucoup de tabous là-bas, mais en réalité il y en a peut-être autant qu’en France. Ce ne sont juste pas les mêmes. En France aussi déjà, les règles c’est un peu tabou ! Et il y a plein d’exemples de tabous en France : il ne faut pas parler de difficultés financières, faut pas parler d’infidélité, faut pas parler des clients des prostitués, faut pas parler des violences conjugales, faut pas parler de transexualité, et même, plus simplement, faut pas parler de vieillesse et de mort. Ça dérange, ça met mal à l’aise. Au Burkina, avec la polygamie, y a peut-être moins d’infidélité. Au moins, c’est assumé. Et puis au Burkina le vieux est sage, le vieux est valorisé dans la société. La mort, elle n’est qu’une étape dans la vie. On a tous nos tabous.

« ICI CHEZ VOUS »

Pendant tout le voyage je me suis sentie chez moi. C’est pas une parole colonialiste que j’ai là. D’ailleurs, j’avais peur de passer auprès des habitants pour les colonisateurs parfois : les français arrivent et vont vous construire une école. Mais tous les habitants et les chefs des villages nous l’affirmaient : « vous êtes bienvenue chez vous ». Quelle belle phrase. Cette terre burkinabèe était donc aussi la mienne pour un mois. J’y étais à ma place. Je me sentais même peut-être davantage chez moi au Burkina Faso qu’en France. Alors certes, c’était peut-être un sentiment qui ne pouvait durer qu’un mois, un mois détaché de ma vie quotidienne. Mais c’est vrai qu’il y a quand même quelque chose de différent là-bas. C’est l’acceptation sans différences de l’autre, et ce peu importe l’origine et la religion. Les multiplicités ethniques de ce pays ne les empêchent absolument pas de vivre ensemble, et leur permet justement de s’enrichir culturellement. Le « pays des Hommes intègres », c’est donc ça, le Burkina Faso.

Oui, c’est sûr, là-bas c’est pas comme chez moi. Là-bas c’est chez moi.

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Infos de l'auteur

Ines Belhous

Etudiante à SciencesPo St-Germain-en-Laye après une année de prépa, Trappes est pour moi le QG de mes engagements avec EPSA, asso' solidaire pour le Burkina Faso, et le TrappyBlog. Parfois révoltée, rarement résignée, j'aime parler de tout, même de féminisme!