Pascal Troadec : “Il y a une volonté politique de maintenir les habitants des quartiers populaires dans une relation conflictuelle avec les institutions”

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Un livret de la France Insoumise sur le thème des quartiers populaires est sorti mi-avril 2017, occasion pour nous d’interroger Pascal Troadec sur la vision de la France Insoumise concernant ces territoires.

Jeudi 13 avril, Pascal Troadec est en déplacement à Roubaix dans le cadre de “la caravane de la France Insoumise” qui a pour but d’exposer les différents points du programme, établir un contact avec les citoyens et faire le point sur leurs préoccupations. Au téléphone, depuis le quartier de Barbe d’Or, à Roubaix, Pascal Troadec répond à mes questions.


Vous êtes adjoint au maire de la ville de Grigny, en charge de la culture : pouvez-vous présenter votre parcours professionnel et politique ?

Pascal Troadek : Je suis artisan imprimeur. Pour ce qui est de mon parcours politique, j’ai été pendant longtemps au Parti Socialiste, plutôt dans le courant de gauche. Depuis 2016, j’ai quitté ce parti pour rejoindre la France Insoumise de Jean Luc Mélenchon, que je connaissais déjà il y a quelques années mais que j’avais perdu de vue en me consacrant à l’action locale. Je suis en effet adjoint au maire dans la ville de Grigny, dont je suis tombé amoureux en 1989 quand j’y suis arrivé pour m’y installer. Je trouve que c’est un endroit, qui comme tous les quartiers populaires, compte une grande richesse humaine qui doit être traduite en bénéfice pour la République. J’y ai été chargé de l’éducation, de la finance, de la vie associative. C’est la forme de militantisme qui m’intéresse le plus, car c’est là que l’on est au plus près des préoccupations des habitants. 

Par qui ce livret a-t-il été écrit ?

P.T : Lorsque j’ai rencontré Jean-Luc Mélenchon lors de la manifestation contre la “loi travail” et que je lui ai expliqué que je trouvais que le programme sur les quartiers populaires était un peu trop théorique, il m’a répondu : « Tu n’as qu’à te mettre au travail ! » Je l’ai donc fait. La première mouture, d’une vingtaine de pages à peu près, a été rédigée par moi, puis a été largement enrichie par des responsables associatifs, des parents d’élèves, des éducateurs sportifs, des personnes assurant du soutien scolaire, des membres d’associations festives ou communautaires à caractère artistique, des sociologues ou des universitaires. c’est le produit d’une accumulation d’expériences de terrain d’une dizaine d’années de personnes engagées dans différents quartiers, de différentes régions de France et de différentes manières. Nous avons même eu des contributeurs du Maghreb et du Sénégal. Enfin ça a été validé et enrichi par le groupe de travail de la France Insoumise.

Dans la partie sur la formation scolaire, vous proposez de mieux organiser l’orientation vers les filières professionnelles afin que ce choix ne soit plus subi. Pourquoi ne pas proposer de réformer le système de manière à ce qu’il y ait à peu près autant d’élèves issus des quartiers populaires en filière professionnelle que d’élèves issus des autres classes sociales ?

P.T : Je ne pense pas que la question se pose de manière directive où l’on obligerait sous forme de quotas qu’il y ait autant d’enfants de quartiers populaires que d’enfants des classes moyennes en filières professionnelles. L’idée est de la valoriser, car aujourd’hui, elles sont une voie d’orientation par défaut. On y oriente notamment des enfants de quartiers populaires pour « remplir les classes ». Nous ce qu’on propose, c’est que cette filière soient valorisée au même niveau que la formation générale et qu’on puisse offrir aux jeunes qui la choisissent une plus grande diversité de choix de manière à ce qu’elle ne s’arrête pas au Bac Pro ou au CAP, mais qu’elle puisse aller jusqu’en BTS ou un Master. C’est plus une logique de valorisation que de contrainte.

Vous ne pensez pas que ce n’est pas un problème qu’on associe trop souvent jeunes issus de quartiers populaires et formation professionnelle ?

P.T : Complètement, c’est pour cela qu’en les valorisant en leur donnant toute leur place comme une possibilité offerte pour tous les jeunes de se construire un avenir professionnel, elles deviennent attractives pour des jeunes non-issus de quartiers populaires. Et en donnant plus de choix aux jeunes de banlieues plutôt que de les confiner dans des sous filières on réduit les discriminations.

Vous parlez par ailleurs de « barrage linguistique qui constitue un obstacle majeur à la qualification  [des jeunes] » et vous proposez  « que les centres de formation professionnelle fassent de la linguistique à visée professionnelle un axe majeur de leur action. » Pourquoi ne remettez-vous pas en question le fait que notre système scolaire est incapable d’offrir à tous une formation de base en lecture et en écriture, alors que l’Ecole de la IIIe République était capable d’un tel enseignement auprès d’enfants qui y rentraient en ne parlant que leur patois ?

P.T : C’est complémentaire : en même temps que l’on propose d’augmenter les moyens de l’école, on propose cette mesure pour que les jeunes qui viennent de quitter le circuit scolaire puissent bénéficier des apprentissages nécessaires pour trouver du boulot. Cela vaut aussi, et même surtout, pour les adultes n’ayant pas bénéficié du système éducatif français ou qui en sont sortis trop tôt. On a remarqué qu’il y a un problème de maitrise de langue française qui empêche l’obtention d’un certain nombre d’emplois, surtout pour les femmes. Le but, c’est qu’il y ait des formations en nombre suffisant, mais bien évidemment l’école reste le premier lieu de ces apprentissages.

Concernant vos propositions en matière de sécurité, d’après un article du Monde, 50 % des policiers et militaires auraient voté pour le Front National lors des dernières élections régionales. Face à ce constat, est-ce que la généralisation des caméras-piétons et le port obligatoire de matricule que vous proposez seraient suffisants pour lutter en profondeur contre les discriminations dont sont victimes les jeunes des quartiers populaires ?

P.T : Non et d’ailleurs, on ne propose pas que ça, il n’y a aucune mesure qui seule puisse être efficace. Soyons clairs, nous ne sommes pas contre la police, mais contre les mauvais policiers : on propose donc des formations pour les policiers pour qu’ils soient mieux préparés à intervenir dans les quartiers populaires et en même temps l’augmentation des effectifs de la police de proximité chargée de prévention. Et pour qu’il y ait un meilleur traitement et une meilleure détection des infractions dont les policiers pourraient être les auteurs, le récépissé et la caméra-piéton font partie des mesures qui permettraient de faire en sorte que les relations soient un peu plus harmonieuses.

Ces comportements ne seraient-ils pas la façade d’un racisme institutionnel ?

P.T : Incontestablement, les policiers comme les gendarmes, comme les juges d’ailleurs, sont des fonctionnaires et acteurs dont l’orientation politique est essentiellement de la responsabilité des gouvernants. Si on ne réprime pas suffisamment les bavures et les dysfonctionnements qui peuvent exister sur le terrain policier et judiciaire, c’est qu’il y a une volonté politique de maintenir les habitants des quartiers populaires dans une relation conflictuelle avec les institutions. En clair, quand si on ne veut pas donner sa place à un citoyen dans la République, on multiplie les mesures coercitives et les répressions de manière à le maintenir dans la discrimination dans laquelle on l’a placée.

En matière de culture, vous proposez de faire connaître et de populariser les savoir-faire et les créations issus de ces quartiers, le but étant de leur donner la même légitimité que la culture dominante ?

P.T : Oui tout à fait, d’ailleurs quand on regarde aujourd’hui les grands courants culturels majeurs, ils sont en grande partie issus des quartiers populaires ou des minorités. Si on regarde l’apport musical du RAP et du R&B aujourd’hui, au même titre que le Rock & Roll dans les années 60, on se rend compte que c’est dans les communautés les plus discriminées que la richesse culturelle est la plus forte, car c’est une forme de résistance et d’affirmation de son droit à l’existence ; cela vaut pour le rap et bien évidemment pour le Street Art, pour tout ce qui est chorégraphique et plastique. Le fait de reconnaitre la richesse culturelle des quartiers populaires permet de la valoriser.

En matière d’emploi, vous proposez que les associations soient un vecteur d’emplois dans les quartiers populaires. Ne craignez-vous pas que cela devienne une alternative un peu cliché et peu ambitieuse au chômage qui touche massivement les quartiers populaires ?

P.T : Absolument, il y a le risque d’aller vers le système du sous-emploi, “une espèce d’emploi de seconde zone” où on aurait un petit boulot associatif, car on n’aurait pas le droit à un boulot de plein exercice. Il y a une nécessité de lutter contre cette dérive, mais ça va au-delà ; aujourd’hui il y a besoin de beaucoup moins de personnes dans l’agriculture et l’industrie, ce qui libère de la main d’œuvre. On souhaite donc réorienter la question de l’accès au travail vers l’économie sociale et solidaire. Il faut également faire en sorte que ce soit un travail à part entière associé à des formations et des évolutions de carrières, afin de permettre un accès plus important et plus sécurisé à l’emploi.

En matière de renouvellement urbain, vous proposez la création de 500 000 logements supplémentaires en 5 ans : comment souhaitez-vous dépasser les contraintes budgétaires et administratives qui pourraient être un obstacle majeur à la réalisation de ce projet ?

P.T : Les contraintes budgétaires, en réalité, je ne les vois pas ; moi ça ne me pose pas de problème qu’il y ait une dette en France qui serve à un programme d’investissement, on considère simplement que l’argent doit être utilisé à bon escient et lorsqu’on voit la pénurie de logement sociaux sur le territoire alors cela devient une priorité. Quant aux blocages administratifs, la loi existe et permet d’imposer à chaque collectivité d’accueillir sur son sol un quota de logements sociaux. Et pour que cette loi soit respectée, nous proposons d’augmenter les amendes pour les communes qui ne la respectent pas.

En matière de sécurité et de justice, vous préconisez également les peines alternatives, mais le problème de fond n’est-il pas que trop de jeunes se retrouvent devant les juges ? Le mieux ne serait-il pas de mieux les intégrer et traiter le mal à sa source, notamment en luttant contre le décrochage scolaire et le chômage de masse ?

P.T : Ce n’est pas contradictoire là non plus : c’est d’ailleurs par là qu’il faut commencer. Le système éducatif, qu’il soit scolaire ou extrascolaire, est la porte d’entrée pour la construction du citoyen de demain ; c’est pour cela qu’on met l’accent sur l’éducation dans les quartiers. Pour nous, la prévention commence bien avant la répression ; cette prévention sous tous ses aspects est complétée par de la médiation dans les quartiers pour lutter contre les petites incivilités, puis vient le rôle de la police de proximité qui doit faire son travail de prévention. Enfin vient la réparation qui se passe au niveau du pouvoir judiciaire, notamment les juridictions pour mineurs, au sein desquelles on souhaite à tout prix éviter l’incarcération, car nous considérons qu’un enfant n’a rien à faire dans une prison, qui est un véritable condensateur de désespoir et de criminalité. Il faut que les parties “prévention” et “réparation” soient dotées des moyens nécessaires pour que l’accompagnement vers un comportement plus citoyen puisse se faire.

Pourquoi ne pas avoir intégré toutes les mesures de votre livret dans le programme de Jean-Luc Mélenchon ?

P.T : Le programme sur les quartiers populaires est un complément de l’avenir en commun, c’est un zoom sur le thème des quartiers populaires. Le choix de “la France Insoumise” a été de faire un premier livre synthétique avec les grandes lignes et par la suite rentrer dans les détails grâce aux livrets thématiques. D’ailleurs, on lance aujourd’hui les ateliers législatifs où on propose aux personnes ayant contribué à l’écriture du programme de commencer à écrire des projets de loi qui permettraient de mettre en application les propositions qu’on y a inscrites.

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Infos de l'auteur

Dikra Saadi

J'ai 18 ans, en première année de licence de droit à l'université de Saint-Quentin. Citoyenne révoltée , pour moi Trappy blog est non seulement un moyen de partager mes expériences et de m'ouvrir à de nouvelles choses, mais aussi l'opportunité de montrer que Trappes ne se résume pas à l'image négative que certains médias véhiculent.