Nour El Yakinn, celui qui murmure à l’oreille des gamins « de faire du bruit autrement »

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Après avoir découvert l’impro quand il était en 6ème avec Papy, Nour El Yakinn Louiz, alias Nono, transmet aujourd’hui aux jeunes de Trappes l’art de faire du bruit et de faire rire.

Je sors du lycée, saute dans le train et après avoir marché quelques minutes j’arrive devant les locaux de Déclic Théâtre, au bord de la N10 à Trappes. La compagnie théâtrale créée il y a presque vingt-cinq ans par Jean-Baptiste Chauvin et Alain Degois, alias Papy, a vu beaucoup de jeunes passer sur ses planches, dont certains occupent le haut de l’affiche (Jamel Debbouze, Sophia Aram, Arnaud Tsamère, Issa Doumbia…). Ici tout le monde improvise ou apprend. Il est 15h30, Nour El Yakinn m’accueille. Difficile de passer à côté de sa toison en bataille et de son rire. « J’ai soif comme si j’avais mangé une pizza sauf que… j’ai pas mangé de pizza », dit-il en se servant un verre d’eau. Il s’assoit et raconte.

« L’impro, c’est un espace de liberté, un mode de vie »

Quand on lui demande ce qu’est l’improvisation théâtrale, Nour el Yakinn répond sans hésitation : « C’est un espace de liberté dans lequel on peut s’exprimer », mais c’est aussi « un mode de vie et quelque chose d’essentiel », ajoute-t-il. Et l’essentiel, Nour el Yakinn comme d’autres du déclic Théâtre essayent de le transmettre aux gamins du coin. Dans la salle de répétition qu’il fréquente depuis qu’il est ado, Nour est entouré de jeunes qui s’amusent à improviser. Ils ne deviendront peut être pas des stars, qu’importe, ils s’amusent. Nour fixe maintenant les règles du jeu de l’impro, sous la direction de Géraldine, qui a remplacé Papy après son départ. Improvisation de Déclic.

Nour El Yakinn Louiz, alias Nono, est né à Champigny-sur-Marne en 1978. Son père arrive en France en 68 et sa mère en 70. Arrivés de Bizerte, en Tunisie, avec un enfant, ils ne savent pas trop vers quel travail se tourner. On est des « Chtis tunisiens » nous. Son père a commencé en faisant des petits boulots « genre dans le bâtiment et il s’est retrouvé à suivre des formations en électricité ». Quelque temps après sa naissance, son père rentre « dans l’équipe technique de Parly 2 », le centre commercial du Chesnay.

« Comme on habitait à Champigny-sur-Marne, le trajet jusqu’au centre commercial était ingérable ». Son père fait ainsi la demande d’un logement social dans le coin. En 1981, « j’ai trois ans et on atterrit à Trappes, au 58 allée Claude Debussy », précise-t-il. Quelques années plus tard, son père « achète une maison HLM rue Jean Eiffel ». « On était 6 enfants sur le salaire de mon père, l’équivalent d’un smic » ; alors sa mère s’est mise à travailler « mais vraiment par obligation » en faisant des petits boulots puis comme assistante maternelle, puis ses « frangins ont quitté la maison au fur et à mesure ».

« Je n’étais pas un ouf de travail, mais je n’étais pas con »

À l’école, « je n’étais pas un ouf de travail, mais, je n’étais pas con ». À la sortie des cours, « je n’allais pas ouvrir les cahiers, j’étais plutôt DragonBall ou Olive et Tom » dit-il en rigolant. En « faisant le strict minimum » il passe son année de troisième de justesse, mais « ça s’est compliqué au lycée ». Après une année de seconde générale pour rien au lycée de la Plaine de Neauphle, il redouble en BEP construction et topographie à Villiers-Saint-Frédéric. « Je ne savais pas ce que je voulais faire et je me suis convaincu que ça, c’était bien parce qu’en plus, mon grand frère me le disait » plaisante-t-il.

Il obtient finalement son CAP et BEP « haut la main » ainsi qu’un BT (Brevet de Technicien) en 1998. « Dès la fin de la dernière épreuve, je suis rentré chez moi avec la voiture de mon frère que j’avais taxée pour aller regarder le match de foot Brésil-Ecosse ». Son BT lui offre un niveau type BAC, mais, « clairement, je ne voulais pas arrêter l’école ». Il s’inscrit alors en BTS bâtiment en alternance et se fait lâcher par son patron. Même histoire l’année suivante.

Nour el Yakinn est tombé jeune dans l’impro comme Jamel Debbouze, Sophia Aram ou Omar Sy. « J’ai rencontré Papy en CM2 ». Alain Degois, alias Papy, est l’un des fondateurs de la compagnie d’improvisation théâtrale Déclic Théâtre. Il s’est inscrit à l’atelier Canoë/Kayak de la ville de Trappes. Papy était là. « Moi, j’ai payé ma cotisation, j’ai donné mon certificat médical et j’allais tous les mercredis après-midi me balader en bateau » se souvient-il.

En classe de sixième au collège Courbet, en demi-groupe de cours de français, il participe à des ateliers d’impro organisés par Papy qui lui conseille de s’inscrire au club impro du collège, tous les midis. « Je l’ai fait parce que Papy me l’a demandé et parce qu’on arrivait à être drôle ». Il se souvient de son premier match d’impro. Il s’est mis à quatre pattes et a fait waouf, waouf. « Je me suis trouvé nul, je n’ai rien compris aux règles et je n’arrive pas à m’en défaire, ça me hante cette image de moi faisant le chien » plaisante-il.

La montée dans Déclic Théâtre

Ses années post-collège, à Villiers St Frédéric : « il n’y avait plus rien, pas d’impro ». Papy lui propose alors de participer à un atelier d’impro d’adultes débutants le mardi soir. À la fin de cette année-là, en 1995, on l’appelle pour participer à un séjour de trois semaines pour faire de l’impro dans toute la France : « Je pars donc avec 13 autres dégénérés et c’est de la pure folie, c’était trop bien ». Par le biais de ce voyage-là, il intègre le groupe des Juniors de Trappes à Déclic Théâtre, fais office « de coach pot de fleurs » de l’équipe des adultes, mais « rentre mine de rien dans le bain ».

Au début de l’année 2000, le Printemps lui propose « un poste en CDI dans la table de marque ». C’est-à-dire dans la réception de marchandise, l’étiquetage et l’organisation du rayonnage. « Moi, j’entends CDI alors je suis super enthousiaste et j’en parle à ma mère ». Sa mère refuse catégoriquement qu’il finisse par travailler comme son père, elle lui demande si Papy ne peut pas lui donner du travail et le fait venir chez eux. Nour trouve alors un contrat jeune, quelques mois plus tard il passe en emploi tremplin puis en CDI et « de fil en aiguille, je me suis retrouvé investi dans la compagnie ».

Passionné par l’impro, Nour el Yakinn en a fait une place importante dans sa vie. Responsable du secteur Impro dans la compagnie, il travaille tant avec les enfants qu’avec les adultes. “Nono” est très souvent arbitre dans les matchs de Déclic, c’est pourquoi la plupart des gamins de Trappes le connaissent. Cela permet aussi de « véhiculer une image positive de la population de Trappes », affirme-t-il. L’impro est une aide précieuse pour les jeunes : « ça permet de mettre tout le monde sur la même ligne de départ pour faire du théâtre » parce que « quand on n’est pas bon à l’école, on peut se découvrir positivement dans l’impro ». Il explique : « Un enfant qui est turbulent à l’école, on ne va pas lui dire, en impro, d’arrêter de faire du bruit, mais de faire du bruit autrement ».

L’impro c’est aussi un moyen de redonner l’envie d’apprendre, « on a vu un nombre impressionnant de gamins venir à l’école parce qu’il y avait de l’impro ». Aujourd’hui, avec le recul, il se rend compte de « l’importance que l’impro peut avoir quand on en propose aux gens ». Savoir improviser, ce n’est pas quelque chose d’anodin, « c’est savoir construire en direct un discours, savoir débattre » et « si ce n’est que ça, c’est déjà beaucoup », conclut-il en finissant son verre d’eau.

Emma Levy

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Infos de l'auteur

Emma Levy

Élève en 1ère ES au lycée Émilie de Breteuil, j'ai grandi entre La Verrière et Maurepas. J'aime voyager, découvrir et m'engager mais aussi écrire. Le Trappy Blog et la Gazette d’Émilie, journal lycéen que j'ai co-fondé, me permettent de m'exprimer.