Nathalie Coste, Mantaise et prof pour « exploiter et cadrer le potentiel des élèves »

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C’est dans le jardin de sa maison à Mantes-la-Jolie que Nathalie Coste a donné rendez-vous un après-midi d’été. En tenue estivale et lunette ronde, elle a accepté de nous parler un peu d’elle, mais surtout de son attachement viscéral à cette ville, à sa population et à son lycée.

Fille de postier et de secrétaire, Nathalie, âgée de 53 ans, est originaire du quartier du Val-Fourré où elle a continué à vivre longtemps après être partie de chez ses parents. « Je suis née à Mantes, mes parents, mes arrières grands parents aussi, ma grand-mère maternelle disait toujours “on est Mantais depuis le 11ème siècle” » s’amuse-t-elle. D’abord « pionne » au lycée Saint Exupéry, elle a déménagé dans un autre quartier de Mantes-la-Jolie après avoir obtenu son CAPES. C’est avec un pincement au cœur qu’elle évoque l’idée de quitter un jour Mantes pour s’installer en Bretagne. « Je pense que je le ferai, mais ça serait très dur, tout le monde se fout de moi parce que quand on part en voyage le premier truc que je fais quand je rentre c’est d’aller sur la dalle [Ndlr : place commerciale] du Val-Fourré ça me manque au bout d’un moment. Je ne sais pas, c’est une attache que j’ai ici ».

Professeure, bien plus qu’un simple métier

Bien qu’elle ambitionnait depuis petite de devenir chirurgien, Nathalie a très tôt nourri une passion pour l’histoire. C’est au lycée qu’elle a le déclic et qu’elle décide de devenir professeure d’histoire-géographie. « J’ai su que c’était ça que je voulais faire, et je n’ai jamais regretté une seconde ce choix, tous les jours je me lève et j’adore faire cours, le seul truc que je déteste c’est corriger les copies. Pour moi on ne peut pas faire ce métier sans être passionné. Il y a une disponibilité intellectuelle chez les gamins malgré ce que l’on pense, ils ont envie d’apprendre, tu le sens. »

Sujet à de vives polémiques ces dernières années, l’enseignement de l’histoire dans les banlieues serait en proie à de nombreuses difficultés notamment liées à une supposée bienveillance des élèves à l’égard de l’islamisme radical ou de l’antisémitisme. « Je suis très remontée, j’ai écrit plein d’articles dessus, sur ces présupposés d’une partie de l’intelligentsia journalistique qui a une représentation des gamins de banlieue à travers des manifestations réactives, qui ont néanmoins pu exister, qui les amène à dire que tu ne peux pas enseigner la Shoah par exemple ». Elle n’en reste cependant pas moins réaliste quant aux réactions de certains élèves à l’évocation de cette période de l’histoire, qui, bien qu’elles existent, sont souvent liées à une méconnaissance du sujet. « Quand tu enseignes la Shoah aux élèves tu te rends compte que leur vision change complètement, ils sont capables comme tous les autres de ressentir de l’empathie ».

Quant aux propos des médias concernant les réactions d’élèves de banlieue au lendemain des attentats de Charlie Hebdo, elle se dit heurtée, car ce n’est pas du tout ce à quoi elle a pu assister avec ses collègues .« On a tous été atteints par les articles de presse qui se faisaient l’écho d’un ou deux incidents concernant des refus de la minute de silence. Alors que ce n’est pas du tout ce qu’on avait vécu, nous, les lycées de banlieue. Ce qu’il faut savoir c’est que nos élèves sont particulièrement terrorisés et angoissés par les attentats. Si bien qu’ils ont développé une forme de culpabilité qu’ils n’ont pas à avoir. Alors oui ils n’étaient pas tous Charlie, mais pas parce qu’ils adhéraient aux attentats, mais parce qu’ils ne connaissaient tout simplement pas. On leur a demandé du jour au lendemain d’être Charlie sans même les écouter.»

Pour Nathalie ces représentations des élèves sont totalement erronées et insupportables, d’autant plus qu’elles sont diffusées et partagées par une élite journalistique déconnectée de la réalité des banlieues. C’est pour tenter de faire bouger les choses qu’au lendemain des attentats de Charlie hebdo, le collectif regroupant des profs d’histoire-géo “aggiornamento”, dont est membre Nathalie Coste, a écrit un texte collectif intitulé « Lettre aux intellectuels qui parlent toujours de la banlieue sans jamais y venir ». Ce texte les invitait à venir passer une journée dans une classe de banlieue. Un seul journaliste a répondu à l’invitation, Emmanuel Laurentin, avec qui les élèves ont pu avoir un échange sincère tant sur l’univers journalistique que sur les quartiers difficiles.

Saint-Exupéry, le lycée qui bouscule tous les préjugés

En 23 printemps au lycée Saint Exupéry, Nathalie et ses collègues ont arraché de très belles victoires qui ont façonné l’histoire du lycée. La plus mémorable est sans doute celle de 1991. Après une grève collective de 3 semaines dans tous les lycées et collèges du Mantois, agrémentée d’une occupation de la mairie, les enseignants ont obtenu de nombreuses avancées, et notamment l’ouverture des classes préparatoires et la limitation à 30 élèves par classe. Au fur et à mesure des années, l’offre du lycée s’est étoffée avec les partenariats Sciences-Po ou HEC et les options artistiques.

Le partenariat qui lui tient le plus à cœur est celui avec Sciences-Po qui ouvre chaque année ses portes à une poignée d’élèves du lycée. « C’est pas de la communication qu’on veut, nous. Ce qu’il faut garder en tête, c’est que les élèves ont une fierté par ricochet, ils ont un sentiment de valorisation par procuration quand leurs camarades réussissent. On sent que quand dans une classe des élèves préparent Sciences-Po il y a un effet d’émulation. Ils ont alors le sentiment que la culture n’est pas fermée et que c’est accessible. Je suis persuadée de l’intérêt de ce partenariat, surtout que les élèves réussissent très bien après » explique-t-elle.

L’objectif dans les années à venir sera de conserver ces acquis et de développer les partenariats intergénérationnels avec le monde de la culture. Le lycée a monté cette année un échange avec des universités de manière à organiser des cycles de conférences où les élèves ont été conviés. Cette manifestation a un double intérêt ; assister à des conférences avec des personnalités telles que le parrain Pascal Boniface et montrer aux élèves qu’ils sont pris au sérieux. « On leur crée une estime d’eux même, ils acceptent d’accéder à autre chose. Cela fabrique une identité qui les sort de la position de lycéen et leur permet de devenir étudiants », affirme-t-elle. La volonté des enseignants à l’initiative de ces projets est de créer un besoin de culture chez les lycéens, mais aussi que les élèves se sentent légitimes et qu’ils n’aient pas de complexes, notamment lorsqu’ils iront sur le marché de l’emploi. « Nous sommes des appuis pour eux mais c’est avant tout un travail collectif. Il y a énormément d’énergie et d’intelligence, conclut-elle, il faut juste être là pour les cadrer et exploiter leur potentiel ».

Ines Kaya

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