« Des morceaux de vie qui font de Trappes une ville comme les autres »

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Dans le livre La Communauté, sorti en janvier 2018, les deux journalistes Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin dressent le portrait de Trappes (78) entre star-system et radicalisme. Ce qui n’a pas plu à certains Trappistes qui ont décidé de riposter en témoignant du lien qu’ils entretiennent avec leur ville au travers des réseaux sociaux. 

« J’étais un peu comme tout mon entourage, on a lu le livre et on s’est dit que ce n’était pas ça. Soit ces journalistes ont été dans une ville qui n’est pas Trappes, soit c’est nous qui ne sommes pas Trappistes. Pour nous, il fallait à tout prix répondre parce qu’encore une fois l’image de la ville était ternie avec ce livre et ça nous a révoltés », explique d’une voix assurée Sarah*. Sarah a grandi à Trappes et participe activement à la vie associative de la ville. Après avoir discuté avec ses voisins et ses amis de La Communauté, elle constate que les gens sont choqués par le contenu de l’ouvrage. Elle décide alors de lancer sur son compte Facebook une initiative citoyenne proposant aux Trappistes de répondre en écrivant des souvenirs sur leur ville. Une réponse en forme de contre-enquête où les gens racontent des anecdotes, « des morceaux de vie qui font que Trappes est une ville comme les autres. » Après plusieurs partages, une quarantaine de personnes la contactent pour la soutenir dans sa démarche et participer au projet. Rapidement, la jeune femme crée une boite mail générique où les gens peuvent raconter leurs histoires anonymement.

La plupart craignent d’être exposés d’un point de vue médiatique. « On pourrait très bien aller faire des plateaux télé, ce qu’on m’a proposé d’ailleurs, mais le but n’est pas d’aller combattre avec des armes dont on ne maîtrise pas la portée. Dans le monde médiatique, il arrive souvent qu’une personne désireuse de porter ses idées voie son opinion transformée ou mal interprétée, ce qui peut totalement desservir la cause défendue !» Les habitants craignent de s’exprimer en public, de donner leurs noms et que leur parole soit utilisée à mauvais escient. D’autre part, Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin jouissent d’une bonne réputation dans le milieu et ils redoutent que leur parole soit retournée contre eux. Ils ont donc choisi de répondre avec la même arme que celle utilisée par les journalistes : l’écrit.

Ces histoires vont être agencées comme si les lecteurs faisaient le tour de la ville en compagnie des auteurs. « Les gens parlent de choses toutes simples, qui font de Trappes une ville ordinaire. » Jusque-là, les Trappistes ont témoigné de leur attachement à la bibliothèque municipale et au marché, aux mariages à la mairie, aux fest-noz organisés par les Bretons (très nombreux) à la base de loisirs, aux matchs d’impro de Déclic, aux jardins familiaux, aux centres socio-culturels, fêtes de quartiers, la Merise, l’école de musique et de danse, la fête de Trappes et ses artistes, le Secours populaire et bien d’autres thèmes. Sarah, qui parle au nom des autres personnes qui ont accepté de participer, ne nie pas qu’il y ait des problèmes de chômage, de radicalisation de certains jeunes et de départ pour la Syrie, mais elle estime que sur 30 000 habitants, limiter Trappes à cet aspect, c’est indéniablement faire des généralités et ne pas essayer de voir la ville telle qu’elle est dans son entièreté. « S’il y a un message à faire passer c’est que Trappes, ce n’est pas uniquement cela. Au contraire, c’est beaucoup de personnes qui essaient de s’en sortir, de suivre des études, de faire des formations, de travailler, de partir étudier ou travailler à l’étranger et de revenir participer au développement de la ville. » Selon elle, le livre est incomplet et ne donne pas une image réaliste de la ville.

D’ailleurs, sur le terrain, les effets dévastateurs de La Communauté se font déjà ressentir. Sarah fait partie d’une association qui accompagne des élèves du collège et du lycée dans leurs recherches de stage et dans leur choix d’orientation scolaire. Depuis la sortie du livre, faire venir des professionnels pour échanger avec les jeunes est de plus en plus difficile. « C’était déjà compliqué avant quand on disait qu’on organisait un forum des métiers à Trappes, mais avec le livre cela s’est accentué. Ça nous fait mal au cœur de nous dire que tous nos efforts pour combattre les préjugés sont réduits à néant parce qu’une fois encore l’image de la ville est ternie ». Le collectif déplore également le sensationnalisme vendeur dont les deux journalistes ont fait preuve, écorchant au passage les modèles locaux.

« Elles font cinq pages sur l’artiste La Fouine décrit comme un « drogué » et vont jusqu’à sous-entendre qu’il ferait partie du groupe qui a brûlé la synagogue. Jamel Debbouze, en prend aussi pour son grade, à la limite de la qualification « d’assassin ». Quant à Omar Sy, il est là, on ne sait pas pourquoi, comme s’il n’avait pas de talent. C’est terrible. Ces modèles de réussite ont inspiré beaucoup de jeunes, et en égratignant leur image, elles nous les enlèvent ! » Pour les membres du collectif, il y a aussi plusieurs propos mensongers comme le fait que les femmes n’ont pas le droit de sortir dans la rue pour manger une glace ou fumer. « Elles vont même jusqu’à dire que les enfants de Trappes, quand ils sortent de la ville, disent : “on va en France”. Je n’ai jamais entendu ça ! » 

Les Trappistes participant à cette initiative citoyenne aimeraient qu’on laisse Trappes et ses habitants respirer et vivre dignement. Mais leur plus grande peur reste que La Communauté ait donné des idées d’adaptation télévisuelle à l’industrie du cinéma…

Cindy Massoteau

* prénom modifié

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Infos de l'auteur

Cindy Massoteau

Salut à tous, moi c’est Cindy, « Dyce » ou « le soleil de la marmite » pour les intimes. Et oui, je suis chroniqueuse à Marmite.FM. J’adore le théâtre et le ciné, j’ai d’ailleurs un blog relatant ces passions : CSTV.fr. Côté étude, j’ai un master d’histoire et une licence d’anglais.