« Pour moi les universités forment des chômeurs intellectuels »

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Karim et Tristan ont respectivement 20 et 21 ans, sont tous deux étudiants à l’UVSQ, (Université de Saint-Quentin-en-Yvelines, 78) en Master 1 Sociologie, en parcours Conduite du changement. L’un se trouve en Master universitaire par dépit, l’autre s’y trouve de son plein gré et souhaite poursuivre dans cette voie.

L’enquête 2017 sur le devenir des jeunes diplômés des Grandes écoles, publiée en juin, montre que leur situation s’améliore nettement sur le marché de l’emploi. Sur la promotion 2016, le « taux net d’emploi » six mois après l’obtention du diplôme progresse, il s’élève à 86,5% contre 80,6% en 2015. Du côté de l’université, l’insertion dans le marché reste importante quoique plus longue. Une étude réalisée en 2015 montre qu’à 30 mois, il est de 89% pour les diplômés de Master L.M.D, de 88% pour les élèves de D.U.T., 92% pour les diplômés de licence professionnelle et de 97% pour les Master Enseignement. Mais il existe encore des disparités entre les disciplines : 91 % de taux d’insertion pour les diplômés de Master Droit-Économie-Gestion à 30 mois, 90 % pour les masters en Sciences-Technologies-Santé, 86 % pour les Masters en Sciences Humaines et Sociales et 86 % pour les masters en Lettres-Langues-Arts.

La rivalité entre les grandes écoles et les universités n’est pas nouvelle. Depuis plus d’un siècle, ces deux modèles d’enseignement à la philosophie très différente s’opposent en France. D’un côté, on trouve les universités : accessibles à tous les bacheliers, théoriquement sans sélection du moins jusqu’au master 2, pour un coût modique et historiquement plus tournées vers les savoirs théoriques et la recherche. De l’autre, les écoles de commerce et d’ingénieurs, plus élitistes et plus ouvertes sur le monde professionnel, sélectionnent leurs étudiants sur concours (après le bac ou après une prépa) et sont souvent (très) chères, sauf pour certaines écoles d’ingénieurs publiques.

Karim est titulaire d’une licence AES (Administration économique et sociale). Faute d’ avoir pu passer les concours d’entrée en École de commerce, il se retrouve aujourd’hui en Master 1 en sociologie à l’Université. « Malheureusement au moment où j’ai dû passer les concours, j’ai eu des problèmes de santé qui m’en ont empêché ». A 20 ans, le jeune homme porte un discours dans lequel il valorise considérablement les grandes Écoles au détriment de l’Université. Aujourd’hui il ne souhaite qu’une chose, valider son année et tenter les concours d’entrée en École.

« Je n’ai pas une perception positive des masters universitaires »

Karim est originaire de Massy Palaiseau (91) en région parisienne. Fils de parents immigrés, il est issu des classes moyennes. Du haut de son mètre quatre-vingt-dix, le jeune homme, bien qu’amateur de plaisanterie, est un élève studieux. Son frère aîné est en sixième année en école d’ingénieur et il a également deux sœurs. Au lycée, il obtient son Bac pro en gestion financière puis il entre à la Fac en licence AES spécialité ressources humaines, qu’il validera en trois ans et dont il est titulaire aujourd’hui.

Sur son avenir, le jeune homme est plutôt optimiste, il considère son âge comme un atout. « Je suis encore jeune, j’acquiers de l‘expérience au fil du temps. Je ne vois pas de difficulté particulière pour le moment. » Mais sur son Master en sociologie, Karim a un avis plus tranché. « Je vais me réorienter, car je n’ai pas une perception positive des masters universitaires. Mon objectif premier est d’intégrer une Ecole de commerce, c’est ce qui me plait réellement. »

Le jeune banlieusard, amoureux des grandes écoles, affirme également porter un intérêt particulier à la politique. « Je vote bien sûr aux élections présidentielles et municipales. Pour moi, changer les choses, c’est par le vote que ça se passe ». Il confie avoir voté pour Emmanuel Macron aux dernières élections présidentielles.

Selon Karim, la question des Écoles et des Universités n’est pas sans importance. « Actuellement je suis à la fac donc dans mon entourage on est très peu à avoir un avis positif sur les Écoles ». Il estime que le fonctionnement est le même dans toutes les universités : une manière de donner le savoir caractérisée par « une baisse d’implication ». Le degré d’implication de l’université concernant l’avenir professionnel des étudiants est « quasi-nul ». « J’adore les Écoles car l’accompagnement est bien meilleur, l’École s’implique à 100% pour ses étudiants. D’accord on paie, mais on a des profs excellents, des cours excellents … Et en comparant pour un même poste, un étudiant de la fac et de l’école ne seront pas payés de la même façon. »

L’aspect financier est intégré dans les choix de Karim, les grandes écoles sont un investissement, « tout étudiant qui fait des études c’est pour se faciliter la vie financièrement. Pour moi c’est se voiler la face de dire qu’on ne veut pas gagner beaucoup d’argent. Pour autant ce n’est pas ce qui fait toute ma volonté ». Encore hésitant sur le choix de son futur métier, Karim pense se diriger vers la profession de Business developer Convaincu de la supériorité des Écoles face aux universités, il souligne aussi que les chances d’être recruté à la sortie d’une École sont bien meilleures, « pour moi les universités forment des chômeurs intellectuels ».

« Je me voyais mal travailler dans l’économie et la gestion toute ma vie. Il me fallait du social »

Tristan est fils unique, originaire de Caen en Normandie. Ses parents se séparent lorsqu’il a six ans. Il grandit alors auprès de sa mère qu’il inclut dans la catégorie des classes moyennes. « C’est vrai que la famille de ma mère est très bourge, avec eux, si on n’est pas médecin, chirurgien etc., c’est qu’on a raté sa vie. Mais ma mère a arrêté ses études et elle a davantage fréquenté les classes populaires. » Inspiré par son père, Tristan le définit comme « penseur » : « mon père lit énormément et il médite beaucoup aussi, quand on se retrouve nos sujets de conversation sont très philosophiques ».

Le jeune caennais suit une terminale scientifique au lycée, il obtient alors son Bac S et intègre l’université en licence AES. « Étant donné que je ne savais pas trop où m’orienter après le Bac, j’ai opté pour une licence d’administration économique et sociale, car elle est réputée pour être large. Dans l’ensemble c’était assez facile, car je venais d’un Bac S, mais à vrai dire je me voyais mal travailler dans l’économie et la gestion toute ma vie. Il me fallait du social ».

Il se dirige alors vers un master de sociologie, spécialisé dans la conduite du changement, à l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines. « Pour le moment j’apprécie, car ce que l’on étudie est très intéressant, même si ça reste un peu trop général. » Le master 1 comme une bonne introduction au master 2, ce qui le motive principalement à poursuivre, d’autant que la deuxième année s’effectue en alternance.

Le rapport de Tristan à la politique est différent de celui de Karim. Même s’il ne s’en désintéresse pas totalement, il n’y accorde pas pour autant une importance considérable. « Je considère la politique comme un jeu théâtral, donc je n’ai pas pris du tout les élections au sérieux. J’ai voté à deux reprises Jean Lassalle. » Selon le jeune homme, ce n’est pas la personne « médiatisée » qui tire les ficelles. « Je ne suis pas complotiste non plus hein ! » réplique-t-il en riant.

Son avenir professionnel, Tristan l’envisage en équilibre avec sa vie privée. « Je ne souhaite pas vivre de façon exploitée. L’argent n’est qu’un moyen et non une fin en soi », affirme-t-il. « J’aimerais faire facilitateur, car c’est un métier très social, sa mission consiste à intervenir auprès des équipes de travail en entreprise pour les souder et leur permettre de mieux avancer ensemble ».

En dépit des similitudes dans les parcours de chacun, il y a pourtant bien un point sur lequel s’opposent inlassablement nos deux jeunes étudiants. Si Karim est un fervent admirateur et défenseur des Grandes écoles, pour Tristan « Les Grandes écoles sont les plus grosses usines d’exploitation. Les plus grands outils du capitalisme. On te fait travailler et payer pour être admis, et au bout du compte tu choisiras quel patron va t’exploiter ».

Abdelhamid Chalabi

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Infos de l'auteur

Abdelhamid Chalabi

Étudiant de 24 ans en dernière année de Licence de Sociologie et résident à Montigny le bretonneux. Passionné de musculation et des sports de combat. Je m'intéresse particulièrement aux sciences sociales, aux langues et enjeux politiques et géopolitiques. Le Trappy Blog c'est pour moi le moyen d'acquérir une expérience et de m'exprimer.