Comment l’Éducation nationale a oublié ses enfants 

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Sans les stratégies scolaires de ma mère, je ne serais peut-être pas en première année de Master dans une université parisienne. Sans l’expérience de mon grand frère pour me guider, non plus. En fait, ce n’est pas l’Education nationale qui m’a aidée dans ma formation scolaire, ce sont les dictées de ma mère pendant les vacances, les après-midi à la bibliothèque, ainsi que le collège et le lycée privés où mes parents m’ont inscrite pour échapper aux établissements en Zone d’éducation prioritaire, les ZEP, de Trappes.

J’ai grandi dans une cité de Trappes accolée à un immense quartier pavillonnaire. Ainsi, mon école primaire était composée d’enfants issus de la classe moyenne. Quand je parle de « stratégies » de ma mère, cela veut dire qu’elle a compris qu’il y avait des « bons » collèges et des « mauvais » collèges.

Le collège, le début de la désillusion

Mes parents ont une foi incroyable en l’école républicaine, mais ils ont vite vu que celle-ci n’avait que faire de nous. En fait, mon frère, mon aîné de 6 ans, a été un crash-test (pas complètement crashé non plus). Ma mère a été vite interpellée par son aisance et sa facilité en 6ème. Elle en a parlé à ses professeurs. Ils lui ont expliqué que mon frère pouvait « viser mieux », « le niveau, ici est trop bas », « arrivé en Troisième, il aura perdu toutes ses compétences ». Les compétences de mon frère n’étaient pas celles d’un Mozart ou d’un Einstein, mais d’un jeune garçon normal, comme tant d’autres à Trappes.

Mes parents décident donc d’inscrire mon frère dans un collège privé de la ville d’à côté. Ils sacrifient une partie de leur revenu sur quelque chose qui était vital pour eux : nous offrir la meilleure éducation possible. Mais sa rentrée en 5ème est brutale, ses notes chutent considérablement. Cinq ans plus tard, j’intégrai directement ce collège, pendant que mon frère, dorénavant lycéen, réfléchissait à son avenir post-bac.

La désorientation

Mon frère a étudié à l’UVSQ (Université de Versailles-Saint-Quentin) et maudit encore aujourd’hui les professeurs de son lycée qui ont omis de lui parler de toutes les possibilités qui s’offraient à lui. Ces possibilités, il m’en a fait part et m’a soutenue dans tous mes choix (et mes échecs), grâce aux informations auxquelles il avait pu avoir accès et dont mes parents ne connaissaient même pas l’existence.
L’orientation est primordiale et le manque d’information dans les quartiers populaires est consternant. Pendant ma licence, j’ai donné des cours à de jeunes élèves de seconde générale du lycée de la Plaine de Neauphle. Dès que je leur parlais d’orientation, ils me donnaient toujours les mêmes réponses : « un parcours professionnel » ou « un BTS ». Jamais une grande école, une université ou une classe préparatoire. Comme s’ils ne savaient pas, qu’on ne leur avait jamais dit et qu’ils en étaient préalablement exclus alors que les cancres de mon lycée privé catholique avaient trois ou quatre options prestigieuses dès la troisième.

La ZEP, cause ou effet ?

La ZEP, pour moi c’est la Zone d’éducation précaire, qu’on essaye de nous vendre depuis 1981 comme ayant plus de moyens et plus d’avantages que les autres établissements. La ZEP, c’est surtout moins d’options, moins d’informations et moins d’accompagnement. Après il y a certains qui s’en sortent, dont les rêves ne sont pas étranglés dans leur berceau, mais la majorité est condamnée. La ZEP est un pansement sur un problème peut-être plus large d’inégalités sociales dans ce pays.

Un constat accablant

L’OCDE (Organisation de Coopération et de Développement Économique) le répète tous les trois ans dans son rapport PISA (Program for International Student Assessment). La France est un des pays les plus inégalitaires, un nid fertile pour la reproduction sociale. Quand on est fils d’ouvrier, on a beaucoup plus de chances d’être ouvrier à son tour que n’importe quoi d’autre. Pourtant, l’Education nationale est, parmi les ministères, celui qui a le plus gros budget.

Un problème, moins visible que les violences policières pour les quartiers populaires, réside dans l’inégalité face à l’éducation. Comment le résoudre définitivement ? Le sociologue Pierre Bourdieu disait que « L’école transforme ceux qui héritent en ceux qui méritent ». Qu’advient-il de ceux qui n’héritent de rien ?

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Infos de l'auteur

Salma Dahir

Etudiante en M1, Trappiste depuis toujours, j'écris pour raconter des histoires et des rencontres.