La maison de sécurité du quotidien à la “reconquête républicaine” de son quartier

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La Maison de Sécurité et du Quotidien s’est implantée dans le quartier de la Tabellionne à Vernouillet (28) depuis le 8 février 2019 sur un ancien commissariat. Elle aurait pour objectif d’améliorer le cadre de vie des quartiers pour ses habitants, notamment par le biais de la prévention.

La maison de la sécurité, citoyenneté, tranquillité, moi je veux bien mais c’est pas comme ça que je la voyais” déclare Aicha, 55 ans, habitante du quartier de la Tabellionne depuis plus de 30 ans et travailleuse social à la Maison de quartier. Un an jour pour jour après le lancement de la Police de Sécurité du Quotidien (PSQ), a été inauguré le 8 février 2019 à Vernouillet (28), la première Maison de Sécurité du Quotidien (MSQ) en France en présence du ministre de l’intérieur Christophe Castaner, des élus locaux et travailleurs sociaux de la ville et du quartier. Placée à l’entrée du quartier, elle a investi les locaux d’un ancien commissariat. Ce nouveau service proposé aux habitants fait partie des nouvelles mesures du gouvernement pour la « Reconquête républicaine » des quartiers, un terme qui irrite quelque peu les habitants. “Moi je l’ai dit en présence de, nous on ne veut pas entendre ça ! Moi j’étais outrée quand j’ai entendu cette façon de parler, de reconquérir quoi ?” raconte Aicha, en poursuivant “Mais en fait ça te ramène vers la colonisation, déjà qu’il y a une histoire d’immigration qui fait souffrir pas mal de personnes, et il veut reconquérir quoi ? On est en France, on est dans notre pays, les quartiers populaires c’est à nous aussi !”.

Maria, 22 ans, une habitante du quartier depuis son plus jeune âge, étudiante et d’une génération plus récente qu’Aïcha mais du même avis, non sans regret déclare “Je ne trouve pas que dans mon quartier il y est le besoin d’une reconquête, certes ça s’est un peu dégradé mais pas à ce point‐là. Ce n’est pas un endroit de non‐lieux ou on ne peut pas accéder à nos logements. Le mot est trop fort par rapport à mon quartier, comme si c’était un territoire que la France avait perdu ! L’Etat peut encore intervenir. Eux, ils ne le voient pas comme nous”. Aujourd’hui pour Maria, son quartier est “un quartier plein de vie” malgré les difficultés sociales et économiques auxquelles il essaie de faire face. Par ailleurs, lorsque cette habitante apprend que la Maison de Sécurité du Quotidien est la première en France, elle répond « c’est la première de France carrément, à croire que le quartier c’est la guerre ? Alors que je ne le vois pas comme ça, je ne le vois pas comme un ghetto quoi ! ». Aicha, du même avis, déclare outrée : “Le nom de Reconquête Républicaine il me dérange beaucoup, ça veut dire quoi ? On est en guerre ? Moi je ne savais pas que j’étais en guerre !”. Le terme qui irrite les habitants est celui choisi par le gouvernement en place qui souhaite réactualiser la question de la sécurité dans les quartiers dit “difficiles”.

Faire de la sécurité “sur mesure” dans les quartiers prioritaires

Depuis 2017, le gouvernement a fait le choix de déployer dans les quartiers prioritaires, notamment du point de vue de l’insécurité, une police de terrain. La « police de proximité » instituée par le gouvernement de Lionel Jospin en 1998 puis disparue ensuite en 2003 dans les dispositifs du gouvernement, a été réinventé sous l’appellation « police de sécurité du quotidien » sous la présidence d’Emmanuel Macron. Il s’agit d’une nouvelle doctrine d’emploi pour donner plus d’autonomie à la police sur le terrain, annoncée le 16 août 2017 puis lancée le 8 février 2018. Qualifiée de dissuasive, et dans certaines circonstances répressive, elle serait une nouvelle réponse judiciaire aux problèmes d’insécurité et de délinquance dans les quartiers.

Après avoir mis en place une Police de Sécurité du Quotidien, la stratégie du gouvernement est alors de créer une sécurité sur mesure qui soit adaptée aux difficultés du territoire dans les quartiers. Cela représente 60 quartiers sélectionnés, où les habitants cumulent difficultés économiques et sociales et où ils règnent parfois un climat sous tensions : incivilités, délinquances, trafics, chômage, problèmes de voisinage… Dreux et Vernouillet en sont emblématiques comme en témoigne la multiplicité de références à ces villes, dans les médias, interview et morceaux de chanteur de rap connu, en particulier pour évoquer des tensions entre la police et les jeunes et les trafics de stupéfiants. Aicha évoque notamment, “la dernière fois, une petite gamine toute mignonne de 19 ans, bah ils l’ont arrêté parce qu’elle faisait nourrice (la personne qui garde les stupéfiants chez elle). Bah elle fait nourrice pour remplir le frigidaire de sa mère, parce qu’elle a rien a mangé cette petite. Elle a pris un an de prison ferme.” Alors, malgré que les habitants s’opposent fermement à l’appellation “Reconquête Républicaine”, on peut faire le constat depuis plusieurs années d’une dégradation de ses quartiers.

Le constat d’une dégradation de la situation dans les quartiers des Bâtes/Tabellionne/ Dunant‐Kennedy 

« Les enfants, s’ils ne sont pas au centre le loisir, ils ne font rien, ils trainent dans le quartier, et c’est dommage ça augmente le risque de délinquance », regrette Maria. Elle déplore le manque d’infrastructures tel que des parcs ou des airs de jeux pour les enfants au sein des quartiers.

Le quartier où s’est implanté la MSQ se présente par des tours et des barres d’immeuble proche les unes des autres. Quelques espaces verts laissés en friches et d’autres réhabilités comme en témoigne la présence d’un jardin partagé ou encore d’engins sportifs d’extérieurs colorés mis à la disposition des habitants. Cependant ces initiatives sont ternies par la dégradation faite aux quartiers et à ses extérieurs : parking de caddie, garage sauvage, planque de substance illicites dans les lampadaires, cimetière d’objet en tout genre (armes blanches par exemple). Le quartier paraît enclavé et désert en pleine après‐midi exceptée la présence de la police qui effectue des rondes régulières en voiture. “On dirait qu’on est dans les banlieues à Paris tu sais on voit ça à la télé normalement” rigole Leïla, 35 ans, une habitante du quartier depuis 15 ans, mère d’un enfant, célibataire et actuellement au chômage, qui trouve exagéré de croiser la police plusieurs fois par jour avec son fils quand elle se promène dans son quartier. Pourtant, pour certain habitant, cela les rassurent, affirme Aicha.

La question de la délinquance au niveau local est historiquement présente sur le territoire qui s’ajoute à un taux de chômage important qui tournait autour de 23% en 2016 notamment chez les jeunes comme le regrette Aicha qui pense que malgré toutes les initiatives “ les gamins au lieu de chercher des formations, ils vont aller ailleurs pour trafiquer, ils vont aller dans les campagnes à côté et la bas c’est pas du shit qu’ils vont vendre, c’est pire.” Aussi la situation du quartier est assez représentative des quartiers de la banlieue parisienne, avec plus de la moitié des habitants qui ont moins de 24 ans, une part importante de familles monoparentales et de personnes aux chômages d’après les derniers chiffres publiés par l’institut nationale de la statistique et des études économiques.

Face à la dégradation des quartiers, aux problèmes de délinquance comme la recrudescence des trafics de drogue ou des violences entre les jeunes et la police, ou encore aux difficultés économiques des habitants, les deux collectivités mènent de nombreuses actions préventives ou de soutien comme en témoigne la présence de la maison de quartier ou travail Aicha, qui propose des activités socioculturelles et des actions de prévention en direction des familles, des tables rondes, par exemple sur l’utilisation des écrans chez les tout petits ou le Point info qui intervient dans de nombreux domaines comme l’animation, l’accompagnement scolaire, l’accès à la culture et aux spectacles et qui est ancré depuis plus d’une dizaine d’année au cœur du quartier comme l’indique Maria “tout le monde va au point info car c’est au centre du quartier ça existe depuis des années ». Dans la continuité d’un dynamisme local important et pour aider les habitants à résoudre leurs difficultés du quotidien, la Maison de Sécurité du Quotidien a été créé.

Une permanence de professionnels dans le champ de la prévention et de la justice 

La maison de sécurité du Quotidien a pour objectif de renforcer les moments de rencontres, d’échanges et de gestion urbaine et sociale de proximité qui peuvent aller des conflits de voisinage au problème de délinquance et de violence policière présente sur le territoire, des problèmes de salubrité du logement aux travaux d’intérêt généraux d’une personne condamné à une peine avec sursis, les cas d’harcèlement, de problème de communication ou d’aide dans sa fonction parentale,etc. Tout un panel de difficultés auxquelles font face les habitants quotidiennement et souvent lié à leur situation économique et sociale. La Maison de Sécurité du Quotidien est définie par Moussa, 35 ans, médiateur communal au sein de la structure comme « un équipement qui permet de regrouper tous les partenaires de la ville, pour pouvoir échanger plus facilement. C’est aussi un équipement de proximité pour que les habitants puissent venir et avoir un temps d’échange et d’écoute pour les problèmes du quotidien ». Elle compte une huitaine de professionnels disponibles durant la semaine pour les habitants. Moussa précise « Les gens viennent pour avoir des réponses aux problématiques qu’ils rencontrent ». On y retrouve notamment plusieurs agents tenant des permanences : un médiateur, un juriste, un délégué police‐population, des agents du service pénitentiaire d’insertion et de probation et des agents de l’habitat Drouais. Ces agents agissent donc pour améliorer la vie des habitants d’après Moussa, par la prévention d’une part et part l’intervention quand cela le nécessite. Concrètement cela se traduit par des rendez‐vous pris avec les professionnels sur leurs heures de permanences pour discuter d’une difficulté et d’une solution qui pourra être apportées en même temps que cela permet pour les professionnels de diriger les habitants vers d’autres professionnels qui pourront directement répondre à leur besoin. Autre particularité, elle convoque toutes les personnes du quartier qui ont écopé d’une peine avec sursis et travaux d’intérêt généraux pour leur expliquer quel travail il vont devoir effectuer au profit d’une association ou d’un service public de la ville. Pour Moussa, pour l’instant, ce sont 50% des personnes qui se rendent à la MSQ.

Franchement la personne que j’ai rencontrée elle était top, il m’a aidé à faire mes lettres… Il fait bien son taf”, Maria précise qu’elle avait reçu une contravention sur le parking devant son immeuble qui ne lui était pas destiné et qu’un des professionnels l’a aidé à écrire une lettre pour que la contravention lui soit retiré, une illustration d’une difficultés quotidienne qui à trouvé solution au sein de cette MSQ. Ceux qui y vont y trouvent des réponses et un échange bienveillant, comme en témoigne Aicha. Elle estime que « L’éducatrice qui est là‐bas, elle est bien, elle est dans la prévention de la délinquance » quand les familles sollicitent son aide pour des problèmes de comportement de leur enfant, ou des difficultés scolaires par exemple. Puis, Leila ajoute « Hier elle était chez moi, on a discuté, j’ai voulu la voir pour quelque chose et franchement elle est bien, elle est venue à la maison, j’ai jamais eu affaire à des éducateurs, mais elle est là si tu as un problème. L’année dernière mon fils il avait des difficultés pour aller à l’école, et elle m’a beaucoup aidé franchement”. La Maison de Sécurité du Quotidien est donc un dispositif récent permettant aux habitants de trouver de l’aide et de l’écoute en cas de difficultés du quotidien. Cependant, peu d’habitant s’y rendent spontanément. Ils y sont souvent orientés par d’autres structures et acteurs locaux, du fait notamment de leurs usages habituels du Point info.

Moussa précise que pour le moment, les habitants qui se déplacent d’eux même, quand il ne sont pas convoqués, viennent surtout pour des problèmes sanitaires des immeubles, comme les cafards dans les logements, dus à l’absence de la régie de quartier qui s’occupait notamment de la gestion urbaine de proximité : réhabilitation des logements, entretien de l’habitat, maintenance des habitats et des parties communes dans les immeubles…La MSQ semble donc aujourd’hui rencontrer quelque freins à la venu des habitants.

Des problèmes de communication et d’emplacement

Il y a avant tout eu un problème de communication de la part des collectivités selon Aicha « Les habitants n’étaient pas au courant de l’inauguration ni même de l’ouverture alors que c’est censé être une structure de proximité ». Ces propos sont confirmés par Maria qui décrit avec précision que la venue du ministre “Ca a fait beaucoup de bruits, les médias sont venus, il est venu accompagné de la police. Il s’est fait remarquer quoi. Il n’est pas passé inaperçu.” mais qui explique ensuite que les habitants ne pouvaient pas s’approcher du fait des barrières pour empêcher les jeunes et les Gilets Jaunes de passer.

De plus, elle explique que les jeunes n’y vont pas car très peu de personnes connaissent réellement les services proposés par cette structure « Tu ne vas pas quelque part si tu sais pas ce qu’ils font ! C’est là depuis un an, c’est comme si c’était pas là ». La Maison de Sécurité du Quotidien n’est donc pas encore assez connue des habitants, notamment auprès des jeunes pour pouvoir « diminuer les barrières entre la police et les jeunes », comme l’affirme Maria. Pour Aicha, il manque “cette relation de proximité avec l’habitant et la police municipale” pour que cela marche réellement.

En cause, il s’agit aussi d’un problème d’emplacement pour les professionnels qui y travaillent ainsi que pour les habitants. Moussa affirme que « le problème c’est que dans la tête des gens c’est toujours un poste de police ». Selon lui, le positionnement de la structure est sujet aux amalgames. Les jeunes du quartier redoutent « d’être pris pour des balances » ou des “poukaves”. Le choix d’emplacement de la MSQ par les collectivités est donc un réel frein à la venue des habitants, notamment les jeunes, au sein de la structure. C’est ce que confirme Maria, « C’est un mauvais choix de l’avoir mis dans l’ancien commissariat, ça donne une mauvaise image, ça ne va pas attirer les jeunes à aller là‐bas, ils vont se sentir fliqués quoi. A la base c’est de la médiation entre la police et les habitants pour que cela ça se passe bien ; au final ça ne rassure pas en fait” avant de continuer « la MSQ ça aurait été bien de le mettre vers le point info”.

Dans un contexte où les violences dans les quartiers entre les jeunes et la police est de plus en plus médiatisé et ou l’on dénonce les conditions de vie des personnes qui y vivent, la présence d’une structure de proximité qui souhaite se rapprocher des habitants par des échanges et de la médiation pourrait être envisagée comme une solution pour améliorer le quotidien dans les quartiers. Malgré sa récente implantation et la méconnaissance ou la méfiance par les habitants des services proposé, Maria confirme que sa présence a amélioré” la qualité de vie de son quartier et constate du changement « Le quartier, c’est un peu plus calme, il y a moins de trafic tout ça tout ça, depuis que Castaner est venu. Et depuis franchement ça a changé. » Pour Aicha, “les trafics il faut que ça s’arrête mais en même temps ca va déplacer le problème ailleurs. Il déplace le problème, c’est pas ça, le problème c’est que les gens ont rien à manger dans leur assiette”.

Eva Cordeaux, Diane Ferreira Miguel, Cindy Midoux

Cet article a été produit en collaboration avec le Master 2 ” Sociologie Politiques sociales territorialisées et Développement social urbain ” de l’université de Saint‐Quentin‐en‐Yvelines.

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