Juliette Galonnier, la sociologue qui déconstruit les clichés sur les convertis à l’Islam

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Aujourd’hui, les conversions à l’islam suscitent de plus en plus de fascination et de peur en Occident. Pour nous aider à mieux comprendre ces conversions, nous avons rencontré Juliette Galonnier, doctorante en sociologie. Elle nous a parlé de la thèse qu’elle est en train d’écrire. Son sujet d’étude : les convertis à l’islam en France et aux Etats-Unis. Entretien.

Propos recueillis par Salma Dahir

On retrouve Juliette Galonnier dans le 20ème arrondissement de Paris. Dans un petit salon de thé “hipster” du quartier populaire de Belleville, on s’installe pour discuter, entourées de livres. La buée sur les vitres, les thés aux noms excessivement exotiques et la nuit qui semble tomber dès le début de l’après-midi procurent à cet entretien une ambiance confortable de connivence. 

Après un cursus à Sciences Po Paris et un travail de maîtrise universitaire sur les affrontements ethno-raciaux (NDLR : relatifs à des groupes sociaux construits à partir de l’ethnie ou de la race au sens sociologique et non biologique) en Inde, vous entamez une thèse en double-diplôme avec l’université de Northwestern à Chicago (Etats-Unis). Pourquoi avoir choisi les convertis à l’islam ? Parce que c’est un sujet d’actualité ?

Juliette Galonnier : Quand j’ai commencé ma thèse en 2013, on ne parlait pas trop des convertis. Il y avait eu Diam’s peut-être… Mais c’est marrant comment ce sujet a changé en trois ans. Au fur et à mesure que je travaillais dessus, le mot “converti” est devenu une prison sémantique. Les gens pensent à un blond aux yeux bleus avec une kalachnikov rejoignant Daech. Alors qu’au moment où j’ai commencé, on en parlait très peu. J’ai donc décidé d’étudier les convertis comme un cas expérimental.

Si des personnes sans aucun lien avec l’islam ou sans héritage musulman se convertissent à l’islam, qu’est-ce que cela donne ? Ce qui m’intéresse c’est ce passage des frontières. Les convertis nous permettent de comprendre la signification de la frontière religieuse en France et aux Etats-Unis, car ils la traversent donc ils la rendent visible. Puisqu’on associe l’islam à un groupe ethnique [NDLR : au sens sociologique du terme] en particulier, lorsqu’un autre groupe ethnique se convertit à l’islam, il y a quelque chose qui se passe. L’islam a été construit comme une religion étrangère, non-occidentale et non-blanche, passant du statut de foi (choisie) à celui d’identité ethno-raciale (subie). Ainsi, les musulmans sont-ils nécessairement perçus comme des immigrés. Les convertis blancs à l’islam viennent perturber ces a-priori. Que se passe-t-il quand ils se convertissent ? Y–a-t-il des processus ethno-raciaux liés à cette frontière ? C’est aussi ce qui m’intéresse.

Au début de mon travail j’étais aux Etats-Unis. Je suis allée voir une association de convertis par curiosité. Je me suis rendue à une de leurs rencontres, ils étaient très gentils et ouverts. Si cela n’avait pas été le cas, j’aurais peut-être fait autre chose. Mon choix a donc été guidé à la fois par un intérêt et par des rencontres.

Comment se sont passés ces rencontres et ces entretiens avec les convertis ?

J.G.: C’est assez plaisant de parler de soi surtout pour des catégories stigmatisées de la population. En France et aux Etats-Unis, les musulmans sont scrutés sous toutes les coutures. On a une polémique, un sondage et une nouvelle étude de recherche par semaine sur les musulmans, mais eux ne parlent jamais. Ce sont toujours des experts, des journalistes ou des politiques qui parlent en leur nom. Ils sont hyper visibles mais inaudibles.

Quand on donne l’opportunité de parler, les gens la saisissent. Certaines personnes me parlaient pendant six heures sans que j’ai le besoin de relancer. En plus, c’était facile de les démarcher car les convertis sont fiers de leur parcours, ils ont pris le temps de mettre en récit leur histoire. J’ai rencontré beaucoup de convertis qui appartiennent à des classes moyennes, voire supérieures. C’était difficile de recruter des gens issus de milieux populaires pour ma recherche, car il y a un rapport à la parole plus difficile et une méfiance vis-à-vis des universitaires (que je comprends très bien).

Parmi vos confrères universitaires et votre entourage, comment votre travail est-il accueilli ?

J.G.: Aux Etats-Unis, l’accueil est très enthousiaste. En France, il y a plusieurs choses qui dérangent. J’écris ma thèse en anglais et je compare la France et les Etats-Unis, du coup, j’utilise des raisonnements américains. Ce qui n’est pas apprécié ici. Egalement, je parle de “race”, ce qui pose problème pour les chercheurs français mais n’a pas du tout la même connotation en anglais. Enfin, je parle d’islam sans parler de radicalisation. Je ne fais pas ce qu’on attend de moi quand on me demande de parler de radicalisation, car ce n’est pas mon domaine d’expertise.

D’ailleurs, j’ai un gros problème en ce moment ! Souvent, quand je fais des présentations, je parle de la “racialisation” des musulmans, c’est-à-dire du fait qu’on n’associe pas seulement les musulmans à la religion mais aussi à un groupe ethno-racial. Tout le monde lit dans mon titre “radicalisation” ! On est tellement habitué à voir le mot “musulman” associé à “radical” et à “converti”. Même des chercheurs de renom m’ont appelée en me disant : “Tu me peux me filer ton article sur la radicalisation ?” Cela m’arrive tout le temps. Quand on me demande mon sujet de thèse, je réponds : “Les convertis à l’islam”. Puis on me présente : “Voilà Juliette, elle travaille sur l’extrémisme religieux.” C’est vraiment bizarre, c’est symptomatique d’un raccourci intellectuel.

Quelle est la perception des convertis blancs (sur lesquels vous vous focalisez dans votre thèse) par une partie ou toute la communauté musulmane ?

J.G.: On constate de la fascination et de l’admiration : “Tu es tellement plus proche de Dieu que moi car toi tu as fait le choix de te convertir alors que j’ai hérité de cette religion !” Il est considéré un être spirituellement très pur. Même si les convertis ne se sentent pas parfaits car ils apprennent au fur et à mesure. Mais à l’extrême opposé, le converti peut aussi être vu comme quelqu’un qui ne sait rien de la religion, à qui on continue de demander des années après la conversion : “Tu connais les cinq piliers de l’islam ? Tu as besoin d’aide pour faire la prière ?”

Enfin, les convertis blancs sont mis en avant. Pour un événement de la communauté musulmane, on va les exposer afin de représenter l’intégration, car ils parlent français ou anglais sans accent. Ils constituent une bonne image pour la communauté. Certains sont très fiers et d’autres sont gênés. Et c’est là qu’on voit la différence avec les convertis noirs car eux, ne sont jamais reconnus ou sollicités.

Du coup, comment les convertis noirs sont-ils perçus ?

J.G.: Aux Etats-Unis, l’islam représente pour les convertis noirs une religion antiraciste et universelle. Ainsi, les convertis noirs y placent beaucoup d’espoir et vivent une désillusion quand ils se rendent compte que les musulmans sont juste des êtres humains, parfois tout aussi empreints de racisme. Cela se cristallise dans la question du mariage. Il y a un blocage avec les parents qui n’acceptent pas un(e) fiancé(e) blanc(he) ou noir(e), la pire situation étant pour les femmes noires converties. Une fois qu’elles ont 35 ans, elles ont des gros problèmes d’estime de soi. Elles se résignent donc à vivre dans des communautés de femmes, se marier avec un non-musulman ou accepter (même si c’est leur choix) d’être une deuxième épouse car elles ne trouvent personne sur le marché matrimonial musulman. En général pour les femmes et hommes blancs, il y a soit un rejet total soit une fétichisation sexuelle [NDLR : fascination excessive car appartenant à un autre groupe ethnique que le sien]

L’islam est tellement stigmatisé que lorsqu’un blanc se convertit, c’est un événement car on ne comprend pas comment quelqu’un de si privilégié dans la société peut embrasser cette religion. Tout le monde ne parle que d’eux. D’ailleurs, moi aussi, vu que je m’intéresse à ce changement radical de position sociale. En France, les convertis noirs passent davantage inaperçus car il y a des musulmans de l’immigration subsaharienne. Socialement, ils suscitent moins de panique et d’admiration.

Quelles sont les raisons qui motivent les conversions ?

J.G.: Dès que je posais cette question dans mes entretiens on me répondait directement par : “Pour commencer, je vais t’expliquer une chose : je ne me suis converti(e) pour personne !” Le préjugé selon lequel une conversion à l’islam ne peut être que le fruit d’une manipulation extérieure constitue leur cheval de bataille. Cela renvoie à une rhétorique de l’individualisme religieux en France et aux Etats-Unis. Pour les personnes interviewées, être authentiquement religieux signifie avoir fait un choix personnel. Les convertis donnent beaucoup d’importance au fait de se représenter comme des individus libres et indépendants.

Spécifiquement en France, il y a la suspicion qu’être religieux est dû à une forme d’aliénation. Le triptyque religion/conversion/islam l’est encore plus. Le sociologue italien Stephano Allievi distingue deux trajectoires de conversion : la trajectoire relationnelle (quand on a beaucoup de musulmans dans son entourage) et la trajectoire rationnelle (purement intellectuelle). En réalité, il est très difficile de dégager un parcours type car les raisons se juxtaposent.

Comment les familles des convertis réagissent-elles ?

J.G.: Ils ne comprennent pas. C’est très dur pour eux d’accepter que leur fils ou leur fille ait pu faire un choix religieux de son propre chef. Aux Etats-Unis, la religion a toujours été un sujet de discussion. Un quart des Américains change de religion au cours de leur vie, selon une recherche du Pew Center Forum. D’après une étude de l’Université du Minnesota, il y a peu de temps encore, les athées formaient le groupe le plus détesté par les Américains, mais maintenant, ce sont les musulmans.

En France, les gens n’arrivent pas à parler de leur conversion à leur famille. Ce n’est pas une modalité de discussion. Il y a beaucoup de convertis français qui ne l’ont pas dit à leurs parents. Parfois, cela fait des années. Pour en revenir à l’individualisme religieux, où les convertis sont attachés à l’idée d’avoir fait un choix librement, on remarque souvent qu’ils disent le contraire à leur famille : “Je me suis convertie parce que je sors avec un tel et c’est plus simple pour habiter ensemble.” Pourtant, c’est faux. A des gens neutres ou à des co-religionnaires, ils annoncent que c’est leur choix, mais à leurs parents ils parlent de causes extérieures, davantage “compréhensibles” pour eux. Je trouve que c’est très français.

Pour en savoir plus…

Des vidéos :

» Sa thèse expliquée en deux minutes

» Son intervention au muslim think thank

Ses publications :

2016 (avec Solène Brun), Devenir(s) minoritaire(s). La conversion des Blanc-he-s à l’islam en France et aux États-Unis comme expérience de la minorationTracés, 2016 – 1, n° 30, p. 29 – 54. Lien vers le site CAIRN

2015, with Diego de los Rios, Teaching and Learning to Be Religious : Pedagogies of Conversion to Islam and Christianity, Sociology of Religion, first published December 7. Oxford Journals

2015, The racialization of Muslims in France and the United States : Some insights from white converts to IslamSocial Compass, vol. 62, n° 4, p. 570 – 583. Sage journals

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Infos de l'auteur

Salma Dahir

Etudiante en M1, Trappiste depuis toujours, j'écris pour raconter des histoires et des rencontres.