Deux heures en cours d’alphabétisation à la Mission Populaire de Trappes

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Chaque semaine, des personnes de tous âges et de tous horizons se croisent à la Miss Pop, le surnom de la mission populaire de Trappes, qui propose de l’aide aux devoirs, des sorties et des cours d’alphabétisation. Ils sont Trappistes, ou bien des environs. Ils sont Français, Maliens, Marocains, Turcs ou Indiens. Des ateliers de français pour adultes sont organisés quatre fois par semaine, le matin ou le soir. J’ai assisté à l’une des séances, entre 18 heures et 20 heures, jeudi 2 février. Récit d’un moment convivial …

Jeudi 2 février, 18h, square Paul Langevin à Trappes. La mission populaire est un petit bâtiment tout blanc, éclairé par des néons au milieu d’une nuit noire. Elle a l’air bien calme. Seule une petite pancarte « Miss POP » m’indique que je suis au bon endroit. Changement de décor lorsque je rentre : des parents venus chercher leurs bambins après l’aide aux devoirs discutent avec Valérie Rodriguez, directrice des lieux également en charge de l’accompagnement à la scolarité et des actions avec les familles. Quelques bénévoles vont et viennent. Je suis reçue avec le sourire et on m’invite à monter dans les salles où vont commencer les ateliers de français pour adultes.L’ambiance est studieuse dans la salle « Tulipe ». Alain, bénévole depuis maintenant 3 ans, se tient devant un tableau Velleda. Isis, Larbi, Mustapha et Hammed , assis autour d’une grande table, l’écoutent attentivement. Ce sont les élèves les plus avancés. Le truc d’Alain, c’est la grammaire et la compréhension écrite. Il leur donne un plan de Trappes et propose un petit exercice : « Imaginez qu’un ami ou un cousin souhaite venir vous rendre visite dans votre quartier. Expliquez lui comment est votre ville, ce qu’on peut trouver. » Ils se penchent aussitôt sur leur feuille.

Je décide de m’éclipser discrètement pour observer un autre groupe. « C’est un groupe pour apprendre à lire et écrire » m’explique Bernard, retraité de bientôt 80 ans et bénévole depuis maintenant plus de 7 ans. Nourdine est pour l’instant son seul élève. L’ambiance est à la fois studieuse et amicale. Toujours avec le sourire, le bénévole écrit au Velleda noir : GRIPPE.

Nourdine lit avec une pointe d’hésitation. Un léger accent trahit les origines Marocaines du chauffeur livreur de 34 ans. « Il se débrouille pour le travail, mais il apprend à lire et à écrire » me dit Bernard. Une autre élève se joint soudain à nous. Avec le foulard coloré qu’elle porte, Khalina, Malienne de 52 ans, ne passe pas inaperçue. L’épidémie de grippe qui sévit en ce moment monopolise les JT, alors leur professeur leur propose de lire à voix haute un texte sur le sujet. Les deux élèves ont le nez sur leur copie. « C’est pas facile. » lance Khalina. Bernard lui demande alors : « Quand ce n’est pas facile, on dit que c’est dur ou … ? ». Elle hésite. Il finit par lui donner la réponse : « C’est difficile. ».

La transition est toute trouvée pour un autre petit exercice, de lecture cette fois-ci : LA GRIPPE, LA GRAPPE, JE GRATTE, GRATUIT , « C’est trop gros. C’est trop gras. » sont écrits au Velleda noir. Chacun lit les mots l’un après l’autre. Ce qui peut paraître simple pour nous est un petit défi pour eux, qui n’ont pas trop l’habitude du son –gr. Ils en connaissent tout de même la signification. « C’est trop gras, c’est quand il y a trop de graisse » dit Khalina. Un troisième et dernier élève se joint à eux. « Tu es en retard aujourd’hui. » lance cette dernière à Kamal, Indien de 32 ans. Ce dernier regarde le tableau, il lit un mot avec un léger accent : « LA GRIPPE ». « Tu connais ? » l’interroge Bernard. Réponse : « C’est quand t’as mal partout. ».

Je décide de retourner voir le groupe d’Alain, curieuse de savoir ce que ses 4 élèves ont écrit sur leur quartier. Ces derniers acceptent de me lire leur petit texte. Isis , l’air un peu intimidée sous ses grands yeux noir et ses bouclettes , se lance avec un léger accent : « Il y a tout ce qu’il faut dans mon quartier. Je ne connais pas bien mes voisins, mais ils ont l’air sympas » dit-elle notamment. C’est ensuite au Tour de Mustapha et Larbi. Eux aussi mettent l’accent sur le bon vivre dans leur quartier et sur le fait qu’ils y ont tout ce qu’il faut.

Hammed termine l’exercice par une petite lettre spontanée, un brin romancée. « Faites plutôt des phrases positives, courtes et simples » leur conseille Alain avec bienveillance. Vient ensuite un autre exercice. L’objectif est d’extraire les informations principales d’un texte afin de le comprendre, ici le mode d’emploi d’un robot de cuisine. Les phrases, et surtout les propositions subordonnées s’enchaînent les unes avec les autres : « Ne jamais laisser le robot Meximex branché lorsque vous ne l’utilisez pas » lit-on notamment. « C’est un peu compliqué » dit Larbi, le nez sur sa feuille. « Il faut dire quand tu es perdu. » commente Alain.

De gauche à droite : Khalina, Bernard et Nourdine

Je finis mon immersion avec le groupe de Bernard. Khalina, Nourdine et Kamal terminent leur lecture. C’est là que je me rends compte que des adultes apprenants ne se heurtent pas qu’à des difficultés phonologiques, mais également lexicales. La polysémie de notre langue peut parfois causer quelques problèmes de compréhension. « Il y a parfois de très grandes épidémies. » dit le texte. Une occasion pour les élèves d’enchaîner sur la notion de taille . Taille de vêtement, taille d’un paquet de riz ou alors notre taille : un seul mot pour trois réalités différentes de notre quotidien, un concept qu’ils ont eu un peu de mal à intégrer. Et ne parlons pas des lettres muettes présentes dans pas mal de mots de notre vocabulaire : Hélicoptère, Hiver.

Les cours sont terminés. Mais les adultes élèves sont très persévérants. Ainsi, j’ai appris, par exemple, qu’en 2010, Kamal ne parlait pas un mot de français. Il en a fait des progrès en sept ans. Khalina, qui a commencé les leçons en 2013, a obtenu en décembre 2016 la nationalité française. Preuve que l’intégration, malgré la barrière de la langue, est possible.

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Infos de l'auteur

Katia Nunès

Versaillaise qui vit maintenant à Guyancourt, amatrice d'arts en tout genre qui aime aussi parler de société, d'éducation et d'inégalités. Curieuse de tout et qui aime apprendre des autres, le Trappy Blog est pour moi un moyen de partager mes expériences et les questions que je peux me poser.