Isolée par une vie trop vide et une tête trop pleine 2/2

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Comment les blogueuses et blogueurs du Trappy Blog vivent leur confinement ? Série de points de vue sur leurs vies entre 4 murs. Aujourd’hui, Sheryl, Guyancourtoise passée par le lycée de la Plaine de Neauphle à Trappes, en première année de licence de Droit à la fac de Saint-Quentin-en-Yvelines. (2−2)

Le première partie de cet article est à retrouver ici : http://www.trappyblog.fr/isolee-par-une-vie-trop-vide-et-une-tete-trop-pleine/

Cette phase de “paralysie” mentale a duré environ 4 jours, ces jours de repos m’ont fait du bien. Après cette phase, comme c’était les vacances de Pâques, je n’avais plus de devoirs maison à rendre et j’ai pu en profiter pour réapprendre à mieux travailler. J’essaie à présent de faire au moins une tache par jour et j’avance juste du mieux que je peux dans mes devoirs maison. Tant pis si je dois les continuer le lendemain. J’évite de regarder trop de documentaires, d’écouter trop de podcasts, et je tente de me dire que ce n’est pas grave si je n’ai pas travaillé aujourd’hui. On est en confinement, et de toute façon je n’aurais probablement jamais fini de devoir continuer à apprendre de nouvelles choses. Je peux me satisfaire de ce que j’ai déjà étudié. Même si j’ai eu ces complications dans ce premier mois d’isolement, je vis mieux la chose maintenant. Plus les jours passent plus je suis rassurée. On a plus d’informations sur ce virus et la période post-quarantaine, le nombre de morts baisse et surtout ma tante qui a été contaminée par ce virus est de nouveau guérie. Elle dit qu’« ils exagèrent. On peut tout de même en guérir facilement ». Je me suis rendu compte quand j’ai appris que celle-ci était malade il y a bientôt 1 mois, que j’aurais pu passer plus de temps avec elle, j’avais peur de la perdre, je m’étais dit que j’aurais dû aller la voir plus souvent quand j’en avais l’occasion, et qu’en réalité j’étais assez distante avec ma famille.

Alors maintenant que je suis coincée avec mes parents, mes frères et ma sœur, je peux passer plus de temps avec eux. Avec ma mère à apprendre à cuisiner des nouvelles recettes, des nems, des gâteaux, des pizzas. Ou bien avec ma petite sœur à regarder des dessins animés le soir après dîner. Ou avec mes frères en passant des soirées jeu de société en jouant au Ludo. Simplement passer du temps ensemble.

Avant le confinement, bien qu’on soit six dans cet appartement, on pouvait parfois ne pas se croiser. Dès que les cours étaient finis, soit avec mes frères ont restaient tous dans nos chambres, ou alors chacun de nous était dehors, à se balader sur Paris avec nos groupes d’amis respectifs. C’est assez étouffant de rester tout entassé dans le même endroit quand on est nombreux. Il y a souvent du bruit, on entend toujours le son de la télévision. Nos parents peuvent souvent nous appeler pour faire une tâche particulière, acheter quelques banalités dans le supermarché en bas de chez nous, et il y a la voix de mon père qui parle souvent trop fort, du salon jusqu’à nos chambres, parfois même pendant la nuit où l’on peut l’entendre ronfler dans toute la maison.

D’ailleurs par rapport au virus, mon père n’est pas inquiet pour lui, il a surtout peur que ce soyons mes frères, ma sœur et moi qui l’attrapions, car selon lui nous sommes « plus jeunes et vulnérables ». Il est logisticien, son travail ayant été jugé “non indispensable”, il a été, comme ma mère, tenu de rester chez lui depuis le second jour du confinement. Ma mère aussi étant auxiliaire de crèche, dès que les écoles ont fermé, a dû rester à la maison. Elle n’est pas inquiète non plus : “je fais les bons gestes je ne sors pas souvent et j’ai un masque alors ça va aller” me dit-elle.

Miguel lui est assez inquiet mais avec le temps il s’habitue tout de même à la situation. Il ne sort pas souvent à part pour faire du vélo le soir après qu’il ait fini ses devoirs et sa journée de classe. Ses cours d’études ayant été suspendus, il continue de suivre sa formation d’ingénierie et de technologie avec les vidéos que ses professeurs lui envoient par mail, ou par webcam avec sa classe. C’est plus confortable pour lui : il peut travailler depuis sa chambre, il a moins d’heures de travail, et il n’a plus à payer la chambre qu’il louait dans son internat.

Ma petite sœur, elle, est trop petite pour réaliser ce qui se passe. Elle passe ses journées à jouer et à faire les devoirs que sa professeure envoie par l’application Klassroom. Cette plateforme lui permet de continuer les cours à distance, mais cette fois c’est mes parents ou moi, qui ai le plus de temps libre, qui prenons la place du professeur

Oscar est en alternance, il continue d’aller travailler au Auchan drive de Vélizy, 6 jours sur 7. Ça l’occupe. Il est chargé de préparer les commandes de courses des clients. Avec des masques et des gants, il dépose le tout sur un chariot et le client vient en voiture récupérer ses produits. Mon frère n’est donc pas en contact direct avec eux mais, selon lui, il n’est quand même pas épargné car il sort plus souvent que nous tous et est donc le plus susceptible de refiler le virus à quelqu’un dans la maison. C’est surtout ça qui lui fait peur. Cependant il n’a commencé à travailler qu’après les deux premières semaines du confinement. Il était en arrêt-maladie pour des problèmes cardiaques. Mais ça l’ennuyait beaucoup de rester enfermé à la maison à ne rien faire, à regarder des vidéos drôles sur Facebook pendant des heures, coincé dans sa chambre à tourner en rond, et de voir ma “sale gueule tous les jours”.

Pour parler avec des personnes plus agréables, j’utilise Twitter ou Instagram. Avec mon petit groupe d’amies du lycée même si on n’a pas l’occasion de se voir on reste toujours en contact grâce à ces applis. On peut se parler à n’importe quelle période de la journée pour discuter de la manière dont chacune gère le confinement et se demander quand on pourra se voir à nouveau. On a aussi l’habitude de faire des débats sur certains enjeux sociaux qui nous tiennent à cœur, comme le féminisme le racisme et la religion. Dans ce groupe de neuf femmes nous sommes sept à être métisses et noires, et toutes de croyances différentes : des catholiques, des musulmanes, et des athées. C’est ce qui rend nos débats plus intéressants. Nos différences nous instruisent et nous permettent de faire évoluer nos points de vue.

Pour m’informer sur l’actualité, je vais tous les jours sur les réseaux sociaux, en particulier sur Twitter. Même s’il y a parfois des ” fakes news”, je pense qu’elles sont assez minimes par rapport à toutes les choses que l’on peut apprendre dessus. On y voit souvent des informations, retransmises par des grands médias français remises en cause. Par exemple, dernièrement, sur BFMTV, il y a eu l’interview d’un boulanger, Philippe Jocteur, ayant reçu un appel téléphonique du Président. Il appelait au hasard des artisans pour savoir comment ils géraient la crise et le confinement. Des militants politisés sur Twitter, de gauche comme de droite, ont tweeté que le boulanger présenté comme ayant reçu un appel au hasard avec Emmanuel Macron aurait été présent sur les listes municipales de Gérard Collomb à Gaules il y a quelques années, et qu’il serait un « ami » de l’ancien ministre de l’Intérieur. Ce n’est pas la première fois que je vois plusieurs personnes sur les réseaux sociaux ou même des amis, douter de la neutralité des grands médias d’information, souvent présentés aujourd’hui comme peu nuancés du fait de leur proximité avec des grandes personnalités françaises. Avec tout ça, j’ai de plus en plus de difficultés à reconnaître le vrai du faux. Pour apprendre autrement, je suis souvent des professionnels en tous genres, des scientifiques, des sociologues, ou des gens qui font des “threads”, c’est-à-dire des chaînes de plusieurs tweets expliquant un sujet donné. Je lis le plus souvent ceux qui traitent de l’Afrique en général, les grands héros politiques du continent, la mythologie africaine, les cultures/croyances diverses ; des informations qui ne nous sont pas enseignées à l’école. En plus de ça, ces connaissances ne sont pas toujours accessibles facilement sur le net, et proviennent surtout de livres assez coûteux.

J’y vais aussi pour me divertir, regarder des vidéos drôles, lire des blagues, des histoires pour me vider la tête, voir des choses positives dans cette ambiance anxiogène. Mais même quand je suis déconnectée du monde réel je ne peux pas oublier deux secondes le virus, la situation dans laquelle on est : je vois plein d’inconnus sur Twitter pleurer la mort de leurs proches atteints par cette maladie. Même si parfois on ne sait pas si ça peut être vrai, je ressens quand même de l’empathie pour ces personnes. J’y vois aussi, dans des vidéos diffusées par Brut ou AJ+ français, des membres du personnel soignant témoigner des conditions difficiles de gestion de la crise dans les hôpitaux, des personnes travaillant dans les EHPAD raconter comment des personnes âgées y meurent, où parfois le corps sans vie peut rester plusieurs jours dans la chambre, le temps que les services de nettoyages débordés dans les autres EHPAD puissent venir s’occuper de ces cas-là. Tout ça est effrayant. On ne parle que de ce virus en boucle, partout à la télé, partout dans nos discussions de famille, dans les magasins avec les caissières.

Depuis que mon cerveau a saturé, aller courir me permet de me défouler et d’être seule un moment. Pour être sûre de ne croiser personne je sors soit le matin avant 9 heures, quand tout le quartier est encore endormi, ou le soir après 20 heures quand tout le monde est chez soi en train de manger. Mais lorsque je croise le regard d’un joggeur sur mon chemin, quand bien même on est essoufflés de courir, on prend une grande inspiration avant de bloquer notre respiration avant de passer l’un à côté de l’autre par peur de partager le même air.

Avant cette pandémie, quand on pouvait encore sortir librement j’allais toujours faire mon jogging vers une grande route traversant le Technocentre Renault et rejoignant les campagnes et les villes voisines, sur les petits trottoirs souvent vides où l’on ne croise personne à part d’autres joggeurs. Mais quand le confinement a commencé, après avoir passé les 5 premiers jours à rester chez moi, je me disais que je pourrais tout de même sortir courir un peu, qu’il n’y aurait pas grand monde, comme d’habitude. Au contraire, il y avait plus de personnes que d’habitude, et même des familles entières qui faisaient du vélo. Je me demandais “D’où venaient ces gens ?” “Qui sont ces personnes ?” “Est-ce qu’elles sont dans mon quartier ?” J’avais alors décidé d’aller dans une petite forêt vers la ville de Buc. Moi qui d’habitude avais un peu peur quand cette forêt était vide, je n’avais jamais été aussi peu rassurée de voir autant d’enfants courir, pique-niquer et se balader avec leurs parents en cette période de confinement.

Maintenant, je suis assez lassée par ce qui se passe. Surtout quand je vois par ma fenêtre dehors des familles, des groupes d’amies rirent, se balader en bas de chez moi et qui ont l’air de se ficher des règles de confinement. Mais même si on sera très bientôt de nouveau autorisés à sortir, je ne sais pas quand est-ce que je pourrais à nouveau retourner à Paris sans avoir à m’inquiéter d’être à mon tour contaminée, sans jeter un regard assez suspect quand un inconnu toussera à côté de moi dans un magasin. Je pense que je devrai continuer à vivre avec le virus jusqu’à ce qu’un vaccin soit trouvé, pas avant plusieurs mois le temps que les recherches se fassent, que des tests le valident, que des entreprises le commercialisent et immunisent la population mondiale. Surtout, je ne veux pas continuer à vivre après tout ça comme si rien ne s’était passé. Toute l’économie du monde est en crise uniquement parce que les gens n’achètent que ce dont ils ont réellement besoin. Cette période d’isolation m’a fait réaliser que je n’avais pas besoin d’acheter à chaque fois que je sors de nouveaux habits, ni de la malbouffe dans les McDo ou dans les distributeurs quand je vais à la fac ou quand je sors avec mes amies. Je vais vivre tout en continuant de travailler sur mes défauts et ma confiance en moi et en changeant mes modes de consommation.

Sheryl Devic

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