Le Figaro sur Trappes : Encore un article mal ficelé à la grosse ficelle

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Quand on est un lecteur du Figaro et qu’on a bien bossé la semaine, le week-end, on est en droit de se changer les idées. Alors pourquoi ne pas avoir le droit de lire un article sur Trappes ? L’après-midi, on regardera le rugby. Une nouvelle fois bien inspiré, le rédacteur en chef du Figaro a ainsi demandé à sa spécialiste es terroristes. Une nouvelle fois, l’article commence par une description du territoire, à la manière d’un ethnologue qui aurait passé quelques heures dans une contrée étrange, entre son déjeuner et sa soirée entre amis à Paris. Le journaliste parisien à Trappes, c’est Lévi-Strauss pressé pour les nuls : Marché de Trappes et prix attractifs, rénovation urbaine massive et logements neufs, « Cette commune, de 30 000 habitants située à 35 kilomètres à l’ouest de la capitale, ne correspond pas en apparence au stéréotype d’une ville touchée par le repli communautaire ». En apparence. « Les zones industrielles bien entretenues, encadrent un habitat souvent neuf bordant de larges avenues ». En apparence.

Le problème, c’est que la journaliste ne peut pas rentrer avec ce type d’article. Imaginez la tête de son rédacteur journaliste en chef. Du coup, il faut que les choses se gâtent : « Derrière cette façade, c’est une ville fragile qui se dessine ». Ça permet au moins au lecteur de fantasmer un peu en attendant le match. On en a pour ses 2€40. Pourtant, l’article effectue un retour vers le monde réel de l’apparence « Signe des temps, la ville accueille cinq mosquées pour un seul clocher » « Boucherie Halal, kebab (sic), épicerie orientale (sic) ont un à un délogé les commerces traditionnels ». C’est faux (et c’est problématique que ce soit faux quand on dit faire un travail journalistique), mais nulle trace ici encore de danger, même si, entre lecteurs et journalistes du Figaro, on se comprend. Si tu vois c’que j’veux dire… Que le nombre des mosquées s’explique 1) par le fait que Trappes propose de nombreux logements parmi les moins chers du marché et 2) qu’aujourd’hui de nombreux musulmans sont des ouvriers et employés pauvres parce que le chômage et les emplois précaires les touchent ouvriers et employés massivement 3) ça, ça ne semble pas vraiment avoir effleuré la journaliste. C’est sans doute un peu trop apparent. Qu’il y ait des kebabs à Trappes comme dans toutes les villes du monde libre… Qu’il y ait des boucheries halal… La journaliste excusera sans doute un jour, dans un moment de compassion, le droit que s’arrogent certains musulmans de manger halal. Quant aux musulmans qui ne mangent pas halal et au reste de la population Trappiste, la journaliste a oublié de mentionner que le Carrefour est à 10 minutes et le Leader-Price à 2. Simple oubli. On peut ne pas manger halal à Trappes… notamment au Mac Do et au Burger King qui viennent d’ouvrir.

Du choix de prendre des extrémistes comme témoins d’un fait social

Mais puisque jusqu’ici tout va trop bien, et qu’il est difficile de trouver des infos dans le monde réel de l’apparence, la journaliste va chercher du côté des services de renseignements, de derrière la façade. « Un rapport confidentiel des autorités, remis à l’automne au garde des Sceaux », que la journaliste a reçu d’on ne sait où, qu’aucun lien hypertexte ne permet de lire « tire la sonnette d’alarme. C’est que « Trappes concentre les inquiétudes ». Soit. Bien difficile de rentrer avec un dossier aussi maigre. Du coup, le fait d’être sur place ne portant aucun fruit, la journaliste décide de sortir du territoire, de changer complètement de méthode d’investigation et, sans le dire expressément à son lecteur, se décide à aller voir « les élus voisins », des Républicains, de Maisons-Laffitte ou de Rambouillet (voisinage éloigné). A Rambouillet, c’est la star Andy Warholienne Jean-Fréderic Poisson et son sens de la mesure qui dénonce le danger. Mais cela suffit-il pour faire un papier faisant suffisamment hérisser le poil sur la peau en attendant le rugby ? Pour plus d’objectivité, on va donc demander leurs avis à des gens bien connus du Trappy Blog notamment, Alain Marsaud et Patrice Ribeiro. Ceux-là sont les chouchous du Brunet de RMC, tentant par tous les moyens de faire prendre la mayonnaise de l’imminent complot salafiste sur les plateaux radio-télé proches de Fox News de Dijon. Le Figaro leur offre une nouvelle tribune.

Que dire de ce genre d’article pour les lecteurs du Figaro qui souhaitent s’informer ? Toujours la même chose. Ces faits mentionnés qui relèvent pour certains de la délinquance existent bel et bien. Mais « Trappes » et, derrière ce terme l’ensemble des Trappistes ne doivent pas être tous associés à ces méfaits. Or, signe des temps, ces derniers temps, chaque semaine tombe un article sur Trappes. Qu’on les comprenne, Trappes, c’est le bon filon en période de crise de la presse. Trappes, ça fait vendre. Enfin, si on met en guest-stars ses délinquants. Oubliez ceux qui réussissent et les acteurs sur place qui font du bon boulot, exige le journaliste en chef. Par la force des choses, à force de devoir montrer ces délinquants qui font vendre, les journalistes se transforment, non pas en enquêteurs puisqu’ils n’en ont ni la compétence ni les moyens, mais en accusateurs publics, usant de faits partiels, partiaux, dans lesquels les habitants ne se retrouvent pas. Mais est-ce là une nouveauté ? 

Quid de la responsabilité des journalistes ?

Le pire dans tout ça, c’est évidemment le degré de qualité de la presse en France. La diversité de notre presse n’empêche ni l’unicité lénifiante des thèmes traités ni la morne similitude des angles sous lesquels ils sont traités. Pourtant, notre journalisme doit nous offrir une pluralité des thèmes, traités sous une pluralité d’angles, de droite et de gauche. Car seule cette diversité, absente actuellement, permet d’avoir la vision la plus riche possible d’un fait social, la contradiction de l’un stimulant la réflexion de l’autre. La vérité n’étant certainement pas de ce monde, pour le comprendre, ce monde, en journalisme comme dans d’autres domaines, la pluralité des points de vue est nécessaire. Or, la pauvre répétitivité des thèmes traités, la politique entendue comme une série télé trop souvent incarné par la force du mâle (Fillon, Hamon, Macron, Sarlozy, Valls, Hollande), le sport, la violence, la force du mâle, la violence, le sport. Et la répétitivité des angles abordés, leur naïveté aussi, tout cela, à force, dégoûte. Ou insensibilise. C’est selon.

En conséquence, malheureusement, de plus en plus, les médias professionnels n’inspirent plus confiance. Nombreux sont en train d’en crever, en France comme à l’étranger. Car le spectre de la faillite ne pousse que trop rarement les journalistes en chefs à se poser et se poser les bonnes questions. Le spectre de la faillite les pousse vers l’Infotainment. C’est ce qui vend le mieux. À court terme. Leurs bataillons de jeunes journalistes souvent précaires suivent. C’est le modèle de CNN qui a gagné. De ces faits, comment s’étonner que les journalistes sont de moins en moins considérés (en dehors du cercle étroit et homogène des journalistes) ? Aux yeux de nombreux segments de la population, le journalisme lui-même perd petit à petit ses lettres de noblesse. Dans les quartiers, de plus en plus de jeunes totalement désorientés par ce qu’ils lisent sur eux, leur ville, leur religion, celle de leurs parents, sont rebutés, poussés vers des « informations » encore plus délirantes, encore mieux mises en scène, plus proches encore d’un produit de divertissement. À qui la responsabilité ?

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