Femme, je m’autocensure

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A SciencesPo, on nous fait un peu miroiter le fait qu’on nous forme à devenir les hommes et femmes politiques de demain. D’autant plus si on fait l’ENA après.

Alors à l’IEP, on doit beaucoup parler de politique, et tous les clichés et vérités liés à la politique : corruption, évasion fiscale, compétition, SEXISME, PARITÉ ILLUSOIRE, etc. Ça doit nous toucher, à SciencesPo, les sujets liés aux droits des femmes, à l’égalité entre les hommes et les femmes dans les fonctions politiques, on en fait même des sujets d’exposés…

Mais clairement, on regarde ça de haut sans se rendre compte que ces inégalités sont présentes chez nous, tout près, dans notre école ! Je suis du genre à pas mal analyser les faits sociaux et les clichés, du genre à étudier les différences de comportements des gens du bus 401 en fonction de la ville qu’il traverse, puisqu’il va de Versailles à Maurepas en passant par Trappes et Montigny, du genre à voir les détails d’une pub qui la rendent sexiste, du genre à plaisanter à table en remarquant que “ça se voit que t’es une maghrebine t’utilises jamais ton couteau au Crous si y a rien à couper alors que les autres l’utilisent quand même”. Ou alors du genre à remarquer que dans mon école, presque toutes les associations étudiantes sont présidées par des mecs. J’en parlais avec une amie de l’école y a peu de temps. Elle me disait qu’elle voudrait qu’on créé une association pour les droits des femmes dans l’école, et que si on y regardait de plus près toutes nos associations étaient “gouvernées” par des étudiants, et non des étudiantes. Enfin… toutes ou presque ! On a bien une association à vocation sociale, une association de solidarité ! Dans celle-ci, y a que des filles ! Si on compare avec les ministères, ça nous conforte dans l’idée que les femmes n’occupent que les postes à vocation “sociale” dans lesquels le but est de s’occuper de son prochain. Bon y a quand même un seul garçon dans l’asso, d’ailleurs, (coup du hasard?), c’est le président ! Mais bon l’année prochaine on reprend cette asso et on sera que des filles. Je ne m’en réjouis pas, je trouve ça dommage de n’être que des filles dans une asso, mais je me réjouis que la future présidente soit une fille. Ce qu’on a remarqué avec cette amie aussi, c’est que dans les associations qui demandent clairement de prendre la parole en public, du style associations dans lesquelles des débats et conférences sont organisés en public, on retrouve encore plus cette prédominance masculine ! On a une asso étudiante qui invite régulièrement des personnalités connues mais je n’ai jamais vu de filles dans cette asso interviewer l’intervenant. Toujours des mecs face au public et à l’intervenant. Pourtant, y a quelques filles dans cette asso… Je crois que c’est un problème d’autocensure. Moi-même, je ne me sentirais pas forcément capable d’aller interviewer une personnalité connue. Ai-je les compétences ? Ne vais-je pas me ridiculiser ? Mais en quoi suis-je moins légitime qu’UN autre étudiant, du même âge que moi, faisant les mêmes études que moi, et ayant a priori les mêmes capacités oratoires que moi ? C’est vrai, je suis assez à l’aise en public. Lorsqu’il faut faire des exposés, j’arrive à me faire entendre. Mais les exposés, on n’a pas le choix de les faire ou pas. Aller exposer cette compétence oratoire volontairement est une toute autre question.

Mais attendez ! Rebondissement ! Quelques jours après ma conversation avec cette amie, le président de l’association qui réalise des “joutes oratoires” en public me propose d’être membre active de son association, parce que, dit-il “on se connait pas trop mais après en avoir parlé avec les autres membres de l’association (que des garçons) tu me donnes l’impression d’être quelqu’un qui a des convictions et qui n’hésite pas à les défendre, et d’être capable de gérer des responsabilités”! Wahou ! Le mec je le connais pas plus que ça mais s’il sait une chose de moi, c’est que j’ai une grande gueule. GENIAL. Cette proposition m’a fait plaisir mais m’a surtout énormément surprise. Donc ce n’est même pas moi qui suis venue à eux, mais eux qui ont pensé à moi. Ça signifie que des gens pensent que je suis capable de débattre en public ? Ça veut dire que ma parole publique est légitime. C’est vrai dans la vie de tous les jours je débats sans soucis… Alors why not dans cette asso ? Du coup j’ai envie de faire partie de cette asso, comme un challenge, un pari que je me fais à moi-même, et peut-être que je ne ferai pas moins bien qu’un autre !

Pourtant, j’y réfléchis pas mal, je doute beaucoup. Je en sais vraiment pas si j’en suis capable. En fait si, je sais que j’en suis capable, mais je en sais pas si je peux “oser”. C’est comme si en tant que femme je ne pouvais pas accéder à ce domaine, alors que personne ne m’en empêche. Je sais que j’en ai les capacités mais j’angoisse un peu. Et je me demande si les mecs de l’asso se sont posés autant de questions. Personnellement je ne crois pas qu’ils aient cogité autant. Pourtant en en parlant avec d’autres filles, je vois qu’elles comprennent mon hésitation, et qu’elles pensent la même chose. C’est dur de s’engager, de prendre la parole et de donner son avis en public. Parce que les filles, on nous a un peu conditionnée à être discrètes, à parler de manière douce, à laisser s’imposer la voix grave de l’homme. Y a qu’à voir à la télé les débats avec des femmes, elles galèrent pas mal généralement à en placer une, ou alors elles risquent d’être taxée d’hystérique. Je pense que les mecs se savent légitimes à parler en public. C’est logique, c’est comme ça depuis des siècles. Pour une filles c’est plus dur de se sentir légitime à parler en public. Attention, je tiens à préciser qu’ici, je ne parle pas vraiment de sexisme, je parle de sentiment d’illégitimité ressentie par nous-même, comme une sorte d’autocensure féminine, la “soumission enchantée” disait Bourdieu. Je sais pas trop si y a du sexisme masculin là-dedans, mais ce n’est pas ça qui m’intéresse, là.

Je pense qu’on retrouve ça dans toutes les universités, si on y regarde de plus près. Les associations qui demandent de faire valoir une opinion doivent davantage être présidées par des garçons, et les associations plus sociales et solidaires doivent être composées essentiellement de filles. C’est assez étrange finalement de voir que le schéma actuel de la répartition des postes dans la sphère politique, qui nous paraît assez lointain, et qui ne nous concerne pas forcément se reproduit tout près de chez nous, au quotidien, dans notre monde étudiant, dans nos associations.

Je n’aurai pour finir qu’une chose à dire : Mesdemoiselles, Mesdames, n’ayez pas peur de prendre la parole ! Votre voix compte autant qu’une autre ! La censure est bien trop présente dans certains pays pour que nous, femmes dans un pays libre, nous pratiquions l’autocensure !

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Infos de l'auteur

Ines Belhous

Etudiante à SciencesPo St-Germain-en-Laye après une année de prépa, Trappes est pour moi le QG de mes engagements avec EPSA, asso' solidaire pour le Burkina Faso, et le TrappyBlog. Parfois révoltée, rarement résignée, j'aime parler de tout, même de féminisme!