« Pas facile de jeûner lorsqu’on élève seule ses deux enfants »

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Samia a 35 ans, elle élève seule ses jumelles de 5 ans. Elle vit à Trappes depuis bientôt deux ans et nous livre son quotidien de jeune mère active durant ce mois de ramadan.

Un samedi soir, après la rupture du jeûne, Samia partage avec moi de vive voix son quotidien durant ce mois sacré. Nous prenons place dans une pièce à part afin de ne pas être dérangés. Le reste de la famille discute dans le salon autour d’un thé. Les enfants jouent dans le couloir et font parfois irruption dans la chambre, obligeant leur mère à interrompre son récit. Samia est épuisée, les traits de fatigue sont particulièrement visibles sur son visage : « Pas facile de jeûner durant 18h d’affilée lorsqu’on élève seule ses deux enfants.» Samia habite à Trappes depuis bientôt 2 ans. Elle est assistante commerciale en CDD dans une société de distribution située sur une commune voisine.

Comme beaucoup de celles de parents isolés, sa journée commence de bonne heure. À 7h du matin, elle réveille ses filles, les prépare et leur donne leur petit déjeuner. Mais les nombreux caprices des jumelles font parfois perdre patience à leur mère. « En fait le matin c’est la course, entre me préparer, réveiller les filles, leur donner le petit déjeuner, leur laver les dents, les préparer, ranger un peu histoire que quand je rentre je ne trouve pas trop le bazar. C’est la course ». Le réveil de Samia a quant à lui sonné une heure plus tôt. Il en est ainsi du lundi au vendredi. Habituellement, elle quitte son domicile vers 7h30 pour accompagner les filles chez ses parents. C’est leur mamie qui se chargera ensuite de les emmener à l’école à 8h30.

En sortant du travail vers 17h, Samia se presse de retrouver sa mère et ses filles à la maison. La journée est loin d’être terminée. En ce mois de ramadan, la jeune maman commence par rattraper ses prières, avant de mettre les deux petites jumelles sous la douche. À 19h30 celles-ci sont à table, avant de rejoindre chacune leur lit entre 20h et 20h30. L’heure pour Samia de préparer la table avec sa mère, pas vraiment de répit donc : « Mais dans ma tête je suis bien, je ne ressens pas de faim, pas de soif », affirme-t-elle, avec une volonté encore une fois de faire comprendre que le ramadan c’est avant tout dans le cœur et dans la tête que ça se passe.

« Dernièrement j’ai regardé un reportage sur les casques blancs en Syrie et j’en ai pleuré ; je n’en ai pas dormi et depuis, j’essaie d’inculquer à mes filles qu’il y a des enfants dans le monde qui ne mangent pas. Je pense qu’on ne se rend pas compte de tout ce qu’on a, tout ce qu’on mange. » À 22h, le soleil se couche enfin et indique la rupture du jeûne pour les croyants. Samia rompt le jeûne avec sa maman. La mère et sa fille partagent ce moment de joie en fin de journée, moment durant lequel chacune prend le temps de raconter sa journée à l’autre. « C’est comme si t’as fait une course et que tu arrives à la ligne d’arrivée » : c’est ainsi que Samia me décrit ce sentiment de fierté occasionné par la rupture du jeûne. « On se sent heureux, en fait c’est un apaisement. »

« Au travail c’est non-stop. On est tous sous-pression »

Si le soir elle arrive à trouver l’apaisement, la journée, au travail, elle peine à éprouver ce sentiment. Assistante commerciale dans une société de distribution, ses journées au travail sont « souvent longues et difficiles ». N’ayant pas réalisé un chiffre d’affaires satisfaisant, la société refuse de procéder à des recrutements. « C’est du non-stop en fait ! Le téléphone sonne tout le temps, il y a beaucoup de travail, beaucoup de stress et on est en effectif réduit. Donc tous sous pression », explique-t-elle en décomptant sur ses doigts.

Sa journée de travail débute à 8h30. Chaque jour, en arrivant, elle ouvre ses nombreux mails contenant les commandes des clients. Les tâches sont multiples : saisies de commandes, envois, vérification du service logistique … « Mes horaires de travail sont de 8h30 à 16h30 normalement, mais je ne quitte jamais à 16h30. Jeudi et vendredi je sors à 18h30 parce qu’il y a trop de travail. Chaque matin quand j’arrive, le travail est toujours là ! Ça ne diminue pas. Et parfois je fais des heures sup’ et je ne suis pas payée plus », confie-t-elle.

Elle n’a pas vraiment non plus la possibilité de prendre des jours de congé durant ce ramadan. « Je ne peux pas, j’en ai plus assez. En mars j’ai déjà pris deux jours pour ma fille qui était malade. Et deux jours en moins sur la fiche de paie, crois-moi ça fait mal ».

« Au début du ramadan, j’ai eu droit à deux remarques le même jour … »

En général, durant sa pause, elle sort prendre l’air, le repas étant remplacé par le jeûne. Mais il arrive que Samia se rende de temps en temps en salle de café pour discuter avec les collègues. « Même si je jeûne, ça ne me dérange pas. Ma responsable m’a dit qu’ils allaient essayer de ne pas trop manger devant moi. » Mais la jeune assistante commerciale a eu droit aussi à certaines remarques déplaisantes et blessantes. L’une de ses collègues lui reprochant l’aspect « arriéré » du ramadan, qui serait contraire à notre modernité. « Je lui réponds que ce n’est pas une question de modernité, mais plutôt une question d’ordre religieux, spirituel, et que ça me concerne personnellement. » Sa collègue l’a ensuite interpellée sur la question du voile… Samia s’est refusée d’aller plus loin dans le débat, laissant le choix à son interlocutrice de penser comme elle le souhaite.

« Ah oui ! Par contre “tu nous ramèneras des gâteaux à la fin du ramadan !” » Samia l’explique avec calme, parmi ses collègues, il y aurait le côté « arriéré » du ramadan, pas assez moderne pour d’autres mais il y a aussi celui qui consiste à apporter des gâteaux. Ce même jour, une autre de ses collègues lui fait part de son incompréhension sur le jeûne durant le ramadan, avant de lui lancer qu’elle trouvait « cela stupide finalement ». Stupide selon elle, de ne pas pouvoir boire lorsqu’il fait trente degrés. Bien que la jeune franco musulmane, jeûnant et en parfaite santé, ait tenté de lui expliquer que le jeûne ne s’appliquait pas aux femmes enceintes ou qui allaitent ou à toute personne dont la santé pourrait être mise en danger, rien n’y fait. Elle persiste, le ramadan « c’est stupide ».

« Je lui ai dit : “bah écoute toi tu trouves ça stupide, moi je n’ai pas le même avis que toi basta”. Et en fait ce jour-là j’ai eu envie de pleurer parce que j’ai eu droit à deux remarques le même jour. C’était le début du ramadan et je me suis demandé où était le respect de l’autre en fait. Donc durant le ramadan, oui, on a envie de prendre des congés, mais moi dans ma situation je peux pas. »

« Je me sens régresser quand je compare avec mes anciens emplois »

Il faut dire que Samia n’a pas eu le choix … Si aujourd’hui la jeune femme de 35 ans est en CDD en tant qu’assistante commerciale, elle a connu des situations professionnelles bien différentes et meilleures. Ancienne assimilée-cadre et habituée à travailler en anglais uniquement, elle est aujourd’hui habitée par un sentiment de frustration.

« Quand je compare avec mes anciens emplois en termes de statuts et de responsabilités, là je suis en régression totale. Je ne dénigre pas du tout mon emploi actuel, mais je sens que je régresse. » Elle poursuit sur un ton calme, mais quelque peu peiné : « A la mairie, au service s’occupant du logement social, on m’a clairement dit : “Prenez n’importe quel CDI même si ça ne vous plaît pas, même si vous êtes moins bien payée.” Moi je me suis dit tiens je suis mère célibataire, j’ai deux enfants, je paie mon loyer, je suis sérieuse, on va m’en proposer un … Et bah non. »

Samia n’a jamais souhaité opter pour un CDI par « dépit », bien qu’elle continue de payer un loyer élevé par rapport à son salaire. Mais dernièrement, une opportunité s’est présentée à la jeune femme. Une proposition d’embauche en CDI au sein de la société lui a été faite. Sa responsable lui a fait comprendre qu’elle représentait un élément important. Samia espère que d’autres bonnes nouvelles succéderont à celle-ci. « On m’a proposé un CDI et j’ai dis oui ! Je me dis que c’est une opportunité après tout ; ma responsable m’apprécie et je travaille au sein de la société depuis un moment. Et puis je me dis que j’aurai certainement plus de chances d’avoir un logement social maintenant. »

Abdelhamid Chalabi

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Infos de l'auteur

Abdelhamid Chalabi

Étudiant de 24 ans en dernière année de Licence de Sociologie et résident à Montigny le bretonneux. Passionné de musculation et des sports de combat. Je m'intéresse particulièrement aux sciences sociales, aux langues et enjeux politiques et géopolitiques. Le Trappy Blog c'est pour moi le moyen d'acquérir une expérience et de m'exprimer.