Etudiante en droit et aide-soignante confrontée au Covid pour se faire un peu d’argent

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Nathéa est étudiante en droit. A côté elle a un petit boulot, aide-soignante dans un Ehpad. Du coup, Nathéa a été en première ligne lors de l’épidémie de Coronavirus, et elle a loupé son année.

« Le plus compliqué, c’est de gérer les personnes contaminées, pour la nourriture, les soins et le ménage. On a dû tout réorganiser, c’était horrible », se remémore Nathéa, 18 ans, en levant les yeux au ciel. Cette étudiante en première année de droit à la faculté de Nanterre, travaille en parallèle depuis bientôt un an en tant qu’aide-soignante dans un Ehpad à Guyancourt, dans les Yvelines, afin de mettre suffisamment d’’argent de côté pour obtenir son permis. L’étudiante originaire du quartier du bois de l’étang à La Verrière s’est ainsi retrouvée en première ligne face à la crise sanitaire déclenchée par le Covid-19, tout juste après avoir vécu le stress d’une semaine de partiels et avant cela des quelques semaines de de révision. La fatigue, physique et psychologique, s’est alors vite fait ressentir.

Tout au long de cette année Nathéa a tellement travaillé dans cette maison de retraite qu’elle a mis un peu de côté sa première année de droit, pourtant la plus sélective : « On a passé nos partiels chez nous, mais la moitié d’entre eux ont été annulés par manque de cours. Je pense que je ne validerai pas cette année, mais je vais la recommencer. Je vais plus me concentrer sur mes études cette année », affirme-t-elle. Tous les rebondissements qu’elle a connus cette année « d’abord la grève des transports, ensuite l’éboulement sur la ligne U, pour aller à la Défense et ensuite la Covid » n’ont pas aidé les étudiants. Lors de cette période de cours à distance Nathéa a ressenti le poids des inégalités sociales : « J’ai deux frères et une sœur jumelle à la maison. Donc pour suivre les cours sur un ordi ce n’est pas simple. T’en as toujours un qui crie ou qui vient dans ma chambre. Ou alors il faut parler doucement à 8 h du matin parce qu’y en a qui dorment », raconte-t-elle, agacée.

Contrairement à d’autres étudiant.e.s en vacances à la fin de leur partiels, Nathéa a enchaîné dans son Ehpad, qui avait grandement besoin d’elle. Elle raconte : « L’été dernier, c’est ma sœur jumelle, qui a fait des études d’aides soignante, qui m’a proposé ce travail. Et vu que je réponds toujours présent quand l’équipe est en galère, la cadre a accepté que je travaille pendant la période de COVID, je suis une vacataire dite fixe, mais une vacataire externe ». De manière exceptionnelle. En effet, en temps normal, hors Covid, il est déjà souvent difficile pour les Ehpad de trouver une équipe complète. La directrice a un carnet de numéro de plusieurs vacataires, qu’elle contacte en cas de manque de personnel. Pendant la crise du Covid, « la direction a décidé de faire seulement des vacations internes, c’est-à-dire de remplacer une personne absente par un des membres de l’autre équipe qui devrait être en jour de repos. » Les vacataires externes, quant à eux, travaillent dans plusieurs Ehpad, selon les appels qu’ils reçoivent. Mais pour éviter au maximum le risque de faire rentrer le virus dans l’Ehpad, les vacations externes n’étaient pas autorisées. Comme Nathéa ne travaillait pas en parallèle dans d’autres structures de santé, elle a été régulièrement appelée.

C’est aussi un départ qui explique que Nathéa a pu autant travailler. Elle se souvient qu’au début, le stress de l’équipe se faisait beaucoup ressentir et pesait sur l’ambiance : « tout le personnel était stressé. Limite on ne se parlait même pas. On avait trop peur pour nos familles. » Ce stress a été difficile à gérer pour certaines d’entre elle. Nathéa se souvient : « Une des filles de l’équipe a pété un câble. Elle ne voulait plus rentrer dans les chambres des personnes atteintes par le Covid. Elle a mal parlé à la cadre de santé et elle s’est fait renvoyer. Du coup, j’ai repris son poste. » Une opportunité pour Nathéa, qui peut travailler plus pendant les vacances d’été. « On m’a proposé un CDI, pour que je reprenne la totalité du poste de ma collègue qui a été licenciée. Mais j’ai refusé parce qu’en tant que vacataire, j’ai plus d’avantages qu’en CDI. De toute façon, je prends la fac en septembre, donc ce n’est pas possible » conclue-t-elle.

Pendant, cette crise, « dans notre Ehpad, au total, on a eu 15 personnes détectées Covid. 11 personnes parmi les vieux, dont 7 morts et 4 survivants, et 4 parmi le personnel. Y’a aussi eu 4 patients qui ont été contaminés, mais ils s’en sont sortis » raconte-t-elle tranquillement. Une réorganisation du service s’est imposée pour éviter d’autres contamination. Une nouvelle organisation qui demande plus d’énergie pour le personnel : « On est repartis par secteur, sur les 4 étages, par équipe de deux. Il fallait apporter les repas en chambre, alors que d’habitude, ils descendent tous manger au restaurant, et redescendre à chaque fois, pour en chercher un autre. Et pareil pour le débarrassage » se rappelle-t-elle d’un air fatigué. « Nous sommes une petite structure, donc il n’y a pas beaucoup de personnel contrairement aux hôpitaux de Paris ou autre. Tous les jours, il manquait du personnel. C’était donc du travail en plus pour nous. Du coup, toute l’équipe, que ce soient les aides-soignantes, les ASH (Assistantes de soins des hôpitaux), les auxiliaires de vie, tout le monde a participé pour faire les plateaux et les apporter dans les chambres ».

Plus les jours de confinement se prolongeaient et plus il fallait par ailleurs occuper les personnes âgées non malades mais confinées dans leur chambre, n’ayant pas la possibilité de voir ni leur famille ni personne pendant plusieurs semaines. En temps normal, les résidents bénéficient de nombreuses activités comme des ateliers organisés par les animatrices, la coiffeuse, la pédicure, la kiné. Mais pendant cette période, impossible d’organiser ces ateliers puisque seul le personnel soignant avait le droit de rentrer dans l’Ehpad. « On nous a demandé d’avoir un contact particulier avec les résidents, de rester plus avec eux et leur parler d’avantage, les écouter, leur passer le téléphone pour qu’ils puissent parler à leurs familles ». Pour les occuper, il a aussi fallu trouver d’autres activités permettant de respecter la distanciation sociale. « Le psychomotricien se chargeait de faire du violon dans l’après-midi » ajoute-t-elle en prenant distraitement son téléphone de sa poche. « Il aurait quand même fallu faire rentrer la kiné, avec l’équipement complet de protection, pour faire bouger les résidents, car certains ne savent même plus marcher ou même manger seul », regrette-t-elle.

A tous les niveaux, les personnels de l’Ehpad étaient sous l’eau. Notamment la cadre de santé, que Nathéa et d’autres devaient parfois aider afin de pouvoir répondre aux nombreux appels de la famille : « Certains enfants de résidents appelaient tous les jours, pour savoir s’il y a de nouveaux cas dans l’Ehpad. Ils demandaient si leurs parents allaient bien. Ce n’est pas facile pour la cadre de santé de gérer tous les appels, en plus de gérer l’équipe avec les nouvelles règles. » Le stress du travail peut se retrouver aussi parfois en dehors de l’Ehpad, pendant les jours de repos, quand des aides-soignantes croisent des membres de la famille des personnes âgées. « Tu sais, j’ai une collègue à moi, pendant qu’elle faisait ses courses, elle a croisé une dame qui la harcelait de questions, elle ne voulait pas la laisser partir », se remémore l’étudiante avec un air étonné.

Actuellement encore, les visites ne sont autorisées que pour les patients pour lesquels il est vital pour leur santé de voir leur famille : « on fait une liste des résidents qui vont vraiment mal, y en a certain qui ne mangent même plus et on autorise les visites, avec des visières, des gants et des masques », explique-t-elle. Malgré le déconfinement débuté le 11 mai dernier, aucun changement n’est envisagé pour le moment, car la crainte d’une deuxième vague, moins forte, est tout de même encore présente, « C’est encore pire parce que maintenant, en plus des soins, on doit gérer quelques visites. »

Pendant cette période, le manque de matériel médical qui a frappé tous les hôpitaux et Ehpad de France, a été problématique vers la fin du confinement. « « Je ne jamais vraiment manqué de protection dans mon Ehpad, juste nous savions que les quantités étaient limitées. Au début, on n’avait pas assez de matériel, on avait seulement 1 masque pour une journée, sachant qu’un masque est valable 4 h et qu’on travaillait parfois de 8h à 20h. Alors petit à petit, on a commencé à être limite. Donc on faisait attention », se souvient-elle.

Par reconnaissance pour ces conditions de travail exceptionnelles, Emmanuel Macron a parlé du versement d’une prime pour tous les personnels de santé ayant participé à cette crise sanitaire. Mais pour les vacataires comme Nathéa qui travaillent dans des Ehpad du secteur privé ne pourra bénéficier de cette prime : « j’suis dégoutée, je pourrai pas profiter de la prime, parce que nous sommes dans le secteur privée. Alors on ne dépend pas de l’Etat. Mais de toute façon dans n’importe quel secteur, privé ou public, les vacataires ne peuvent pas en bénéficier » Mais Nathéa n’est pas d’accord avec cette décision, au vu du danger qu’elle a encouru pendant deux mois : « Je pense que cette prime est bien méritée : « j’ai été était en contact plusieurs fois avec des personnes testées positif au Covid, comme l’infirmière, le cuisinier, et même mon binôme avec qui je travaille et qui me raccompagne tous les soirs chez moi » rajoute-elle d’un air sérieux.

Le risque de contamination individuel était aussi un risque de contaminer ses proches. Nathéa risquait de ramener le virus dans son appartement de La Verrière, et de contaminer notamment sa mère, diabétique : « Ma mère, elle se confine, mais elle a un enfant qui travaille dans le médical donc elle est quand même exposée ». Sa maman, qui l’a élevée seule, lui demandait souvent d’arrêter de travailler, par crainte de tomber malade. Sa maman, passait toute la journée à laver les poignées de portes, le sol, la salle de bains et le linge : « Du coup, je ne m’approchais même plus de ma mère. Je ne mangeais même plus avec elle » explique-t-elle tristement.

La plupart des soignants ne redoutent qu’une seul chose : une deuxième vague épidémique, qui serait beaucoup plus forte et qu’ils auraient des difficultés à gérer en raison de la fatigue accumulée ces deux derniers mois. Pas Nathéa : « On a su gérer la première, on arrivera à gérer la deuxième ! » explique avec l’optimisme de ses 18 ans celle qui reprendra ses études de droit à la rentrée.

Natacha Nedjam

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