« Etre professeure c’est une alchimie compliquée, nous sommes aussi les boucs-émissaires de l’institution »

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SUR LES BANCS DE L’ECOLE. Professeure d’histoire-géographie au lycée général et technique de Trappes, dans les Yvelines, Camille Frank raconte son quotidien, ses difficultés, ses bonheurs et ses projets au contact de ses nombreuses générations d’élèves. Portrait d’une femme passionnée.

« J’avais une amie professeure d’économie à la Plaine de Neauphle. Elle m’a dit que c’était un établissement intéressant, avec une super équipe d’histoire-géographie. Et j’y suis restée parce que j’ai l’illusion d’être utile ». La cinquantaine, les cheveux bruns coupés en un carré plongeant, les yeux bienveillants, le sourire au coin des lèvres. Elle est assise près d’une baie vitrée avec vue sur un parking bétonné et des routes en travaux. Sur son plateau : un hamburger, une salade et de l’eau. Camille Frank détonne dans ce lieu. On l’imagine plus facilement devant des élèves, avec un manuel d’histoire-géographie sur le bureau.

Elle dégage quelque chose de classe sans fioritures, mais a l’air étrangement à l’aise dans ce fast-food tout sauf chic. En classe, elle est confrontée à des élèves qui sont dans une situation complexe face à l’institution scolaire. Certains montrent un déficit culturel et maîtrisent difficilement la langue française, ce qui devient rapidement un handicap pour eux. Alors au jour le jour, elle essaye de les tirer vers le haut. Elle émaille son cours de références culturelles et de titres de livres. Elle essaye d’aborder sa matière de manière vivante pour les captiver et est friande de sorties éducatives. « Quand je fais cours plein de trucs m’échappent. Parfois il y a des moments de grâce, parfois il y a des moments violents. Mais quand on croise un élève dix ans après, qu’il se souvient de vous, qu’il vous rappelle ce que vous lui avez dit et qu’il vous dit : “Ça a changé ma vie” ! Parfois, c’est qu’une parole. Un déclic. On le sait rarement. On ne se rend pas compte de l’impact qu’on a. C’est une telle responsabilité. Peut-être qu’on fait mal aussi dans le savoir ».

C’est à quinze ans, qu’elle commence à donner des cours à « deux mouflets » de son voisinage. Transmettre, enseigner. Elle aime ça. Il ne lui en faut pas plus pour trouver sa vocation. En 1986, elle décroche son Bac, enchaîne sur une prépa, se passionne pour l’histoire à la Sorbonne, écrit un mémoire sur le Brésil et obtient son Capes. Elle commence par des établissements « compliqués » parce qu’elle n’a pas le nombre de points requis. Elle se balade dans l’académie, aux Mureaux entres autres, et elle est vite confrontée à la difficulté du métier. Les élèves la malmènent. « Etre professeure c’est une alchimie compliquée. Parfois il y a des clashs. Ce n’est pas lié à nous personnellement, nous sommes les boucs-émissaires de l’institution que nous représentons ».

Tout ça, elle le comprend après une thérapie de six mois qui l’aide à comprendre pas mal de choses. Surtout, elle apprend que « l’autorité dépend de la manière dont on l’a reçue étant enfant ». Une fois le nombre de points nécessaire obtenu, elle choisit d’enseigner au lycée de la Plaine de Neauphle, à Trappes (78). Elle a une amie là-bas et elle connait bien le lycée. Pour cause, elle y a été élève ! Son ancien professeur, Daniel Tenant, est devenu son collègue. D’ailleurs, à l’époque, il a appelé sa fille comme elle, Camille, car il trouvait que c’était une élève sympathique. C’est Camille junior qui a raconté ça à Camille senior quand elle s’est retrouvée dans sa classe ! « Camille fait d’ailleurs des imitations très réussies de moi » s’amuse la professeure.

Valoriser les élèves et les bousculer

Camille Frank est donc une fille du coin. Arrivée au Mesnil-Saint-Denis, à onze ans, après avoir été bringuebalée entre Paris et la Provence étant enfant, à cause d’un papa directeur dans la grande distribution, elle n’a plus jamais défait ses valises. Sa stabilité, elle l’aime. Elle a mal vécu son enfance passée à déménager au gré des affectations de son paternel. « C’était très difficile étant jeune. Je devais tout recommencer à chaque fois. En plus j’étais fille unique », raconte-t-elle de sa voix douce et posée, en remontant son manteau fourré sur ses épaules. De cette époque elle garde un attrait pour les isolés et les laissés-pour-compte. En tant que professeure, elle essaye de valoriser ses élèves pour qu’ils se sentent intégrés. Elle essaye aussi de les défier en choisissant des sujets polémiques. Les bousculer, elle trouve ça amusant. L’immigration, le Moyen-Orient, les femmes… « L’année dernière, j’ai décidé de parler du droit des femmes dans ma classe où la majorité des jeunes filles sont voilées. Eh bien, elles étaient voilées mais féministes ! Il a fallu que je m’interroge sur moi et mes propres préjugés. C’est chouette ! » Mais selon elle, c’est au primaire qu’il faut mettre « le paquet ». Elle déconstruirait l’enseignement par année. « On n’est pas tous prêts à faire la même chose au même moment. A six ans, certains sont prêts à lire et d’autres non. Certains sont prêts pour le calcul. Elle est là la violence du système scolaire. »

Il y a deux ans, elle a songé à tout quitter : deux nouvelles classes de terminales, surcharge de travail. « J’y passais toutes mes journées, tous mes weekends. Peut-être que je me mettais la barre trop haut. Je n’aime pas me présenter devant mes élèves si le cours n’est pas nickel ». Puis, elle n’accrochait pas avec le nouveau chef d’établissement. Au point de mettre fin à « la classe patrimoine », son bébé, qu’elle a organisée pendant dix ans. Cependant, la question ne se pose plus depuis qu’une nouvelle équipe de direction « dynamique » est arrivée aux commandes. Encouragée et soutenue, ça lui a donné des ailes. Elle est passée à temps partiel pour créer un nouveau projet d’établissement. Son ambition secrète : faire passer le brevet de pilote d’avion à un groupe d’élèves en partenariat avec un aérodrome. « Ça leur permettrait de travailler les sciences, de prendre confiance en eux et sur le CV c’est pas mal ». Le projet n’en est qu’à ses balbutiements mais elle compte qu’il soit sur pied pour l’année prochaine.

Alors partir ? « Je pense qu’un jour je serai fatiguée. Pour le moment, j’ai encore de l’énergie. Un établissement où tout roule et où on n’a pas besoin de se poser de questions c’’est un enterrement de première classe ! Dans un tel établissement, où serait pour moi la stimulation, le défi, le challenge de se réinventer chaque jour ? »

Cindy Massoteau

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Infos de l'auteur

Cindy Massoteau

Salut à tous, moi c’est Cindy, « Dyce » ou « le soleil de la marmite » pour les intimes. Et oui, je suis chroniqueuse à Marmite.FM. J’adore le théâtre et le ciné, j’ai d’ailleurs un blog relatant ces passions : CSTV.fr. Côté étude, j’ai un master d’histoire et une licence d’anglais.