« Est-ce que j’ai le droit d’être ici ?»

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Le mercredi 16 et le jeudi 17 mai se déroulait à l’École des Ponts et Chaussées le D.event, « Just Make It, les idées passent, les réalisations restent ». Évènement organisé par la D.school (une école de design) qui célèbre chaque année depuis 2015 la discipline montante du Design thinking.

Ces 2 jours étaient l’occasion pour une centaine de personnes, industriels, étudiants, entrepreneurs et professionnels de tous horizons de découvrir les tendances du futur. Mais tout commence bien dans le meilleur des mondes, puisque pendant la pause cigarette du matin trois ordinateurs Mac disparaissent du sombre amphithéâtre, non : « Quatre ! » se met à crier un jeune homme en costume. S’installe un silence de stupéfaction… Est-ce qu’ une cinquième disparition sera découverte ? Tout le monde se regarde et y va de son commentaire. Indignation, façon Le Crime de l’Orient-Express d’Agatha Christie. « Je ne peux plus travailler », dit la régulatrice du colloque avec un grand sourire. « Peut-être que celui ou celle qui a trouvé les ordinateurs par inadvertance pourrait nous les rendre ? » Quelqu’un près de moi répond : « Les voleurs ne sont certainement plus présents pour écouter l’injonction ».

C’est un grand jour pour l’organisatrice de l’événement, il faut préserver les bonnes manières et garder les récriminations pour après, quand tout le monde sera parti. Elle relèvera le défi du tout sourire jusqu’à la fin. Pendant ce temps, dans ma tête j’avais chaud, et dans mon corps aussi… Je savais que je n’étais pas le voleur, mais comme je viens d’un quartier, tout de suite, je m’auto-accusais par l’intermédiaire des autres : « Comme par hasard le jour où j’viens il se passe un truc de ouf, obligé on va me regarder », me dis-je. Puis je me suis mis à regarder mes vêtements pour voir si j’avais pas trop déconné ce matin en enfilant mes Air Vapor Max Flyknit.

La légitimité d’espérer

C’était peut être un événement anodin, enfin je ne savais pas trop, je n’ai pas l’habitude de traîner dans des écoles réputées, néanmoins c’était le premier jalon d’une longue journée dans laquelle j’allais comprendre que je n’étais pas en bas du bloc. Au final, personne ne me grilla et encore une fois, je le savais que je n’étais pas coupable, au contraire même, j’étais une victime et je le ressentais. Victime du syndrome de l’imposteur : « Est-ce que j’ai le droit d’être ici ? » Je ne parle pas du droit républicain d’ouverture à tous, mais de la légitimité d’espérer les postes de hautes fonctions. Je n’ai réussi aucun concours à la con et en plus les intervenants abordaient des putains de sujet inspirants qui n’étaient jamais traités dans la cour des banlieues comme la créativité, l’imagination, l’innovation, l’art, la prise de risque. Bref… C’est peut-être aussi pour cela que j’étais venu, pour découvrir. Dans tous les cas au moins je n’avais pas volé ma place, on m’avait invité.

Arrive l’heure du déjeuner, il y avait beaucoup de monde, je ne connaissais personne alors pour me sentir moins seul j’écoute un peu de son sur Spotify : « Minimum wage, minimum wage, I give you that dollar you give me the day cause I cannot for work that minimum wage.» Quelques minutes plus tard, j’eus la chance de rencontrer par hasard la personne qui m’avait invité, à son tour elle m’introduisit auprès de ses collègues : « Je vous présente Makan, c’est un entrepreneur de l’académie Time2start » (une association qui accompagne les entrepreneurs des quartiers pour monter leur projet).

Il faisait beau, je portais un t-shirt blanc, c’était agréable de faire la queue devant un food-truck de hamburgers frais et en plus d’origine française ! Le bail (expression qui signifie dans notre contexte, « le truc ») n’était pas halal, mais bon ça avait l’air bon et copieux.

Débute entre deux personnes une conversation autour de la philosophie et des sciences : « J’ai une amie qui a fait une licence de philosophie et qui a enchaîné sur un deuxième diplôme en chimie. Dans notre entourage on a tous été surpris par sa capacité à maîtriser deux domaines aussi différents…» C’est à ce moment que je me suis dit : « Moi aussi j’adore la philosophie et les sciences, bon pas la chimie, mais quand même, j’aimerais trop échanger avec eux ». Puis je me souviens que moi, à la différence de la fille de l’histoire, je ne connaissais la philosophie qu’à travers des livres achetés sur Amazon… Entre mes rêveries sur mon expérience scientifique sauvage et la discussion de mes deux camarades de hamburger pas halal j’entendais des bribes de conversation : « Oui HEC question entrepreneuriat ça à l’air beaucoup mieux, l’école favorise l’esprit d’entrepreneurial…», rapporta la go [la fille].

Études générales ou pro mais pas de Grandes écoles…

Soudainement une pensée frappe mon pauvre esprit : la première fois que j’avais entendu parler de l’École des Ponts et Chaussées c’était seulement en 2017, mais ce n’est pas tout. J’avais découvert l’existence des grandes écoles françaises tardivement dans mon existence. Autrement dit dans mon entourage personne n’en parlait et comme j’étais un élève moyen jamais personne n’en avait jamais fait mention non plus. Les professeurs et les conseillers d’orientation parlaient plus souvent sobrement d’études générales ou d’études professionnelles, insertion et marché du travail, études courtes ou études longues.

Pourtant à cette époque je n’étais pas si ignorant que cela, je connaissais le Centre national du Football de Clairefontaine, les différents centres de formation des meilleures équipes françaises, les meilleurs clubs de football de la région Île-de-France, Red Star, Créteil, ACBB, Sannois, Paris FC, Versailles etc… Ah si je me souviens ! Je connaissais la Sorbonne aussi… En quittant le monde de l’élite professionnel de football, revenant à la réalité de la Grande école et de la conversation plus scientifique, j’écoute la fille proposer une réponse intellectuelle : « Moi aussi j’ai fait de la philosophie, j’ai mis longtemps à trouver ce que je voulais faire, tu sais c’est le complexe de la bonne élève…». Qu’est-ce que c’est le complexe de la bonne élève me demandai-je ? Je ne le saurai jamais.

La conversation me paraissait étrange, j’avais l’impression d’être dans un pays lointain : en fait pour débarquer je n’avais pas pris le Rer A de Trappes à Noisy-Champs, mais l’avion, destination la Papouasie. À défaut de parler argent, pouvoir et sexe ou football, rap et ramadan, peut être que dans le monde des intellos on préférait discuter diplômes, bonnes notes et culture. Mes parents me parlent souvent de travailler, de la valeur du travail parce qu’ils ne comprennent pas pourquoi je passe plus de temps à lire qu’à travailler dur pour gagner le Smic.

L’impression d’avoir raté quelque chose

Arrive le moment du déjeuner. Nous prenons une table avec ma connaissance et ses collègues. Elle m’explique qu’elle a passé un diplôme d’ingénieur avant de se former au Design Thinking à la D.School (implantée dans les bâtiments de l’École des Ponts). Puis un de ses amis reprend la parole : « J’ai passé un MBA puis j’ai dirigé un grand événement annuel avec une troupe d’artistes à New York…». Je crois. Puis il continue : « … Maintenant je dirige une start-up dans la facilitation graphique, on aide les entreprises à mieux gérer les flux d’informations ». La conversation suit son cours, mais sans ma participation active. Je ne sais pas trop quoi dire ou penser en face d’un monstre comme celui-ci. Si ce n’est l’impression d’avoir raté un chapitre de mon existence. La frustration parce que je n’ai pas eu l’opportunité de faire de grandes études. Intellectuellement je ne me sens pas plus démuni que mes interlocuteurs, seulement j’entrevois l’océan entre moi et eux, entre lui et moi, entre le MBA et mon Deug en littérature… arabe… Qu’est-ce que ce dirait un banlieusard à ce moment précis, plutôt que d’invoquer la notion d’habitus chez Bourdieu : « Nique sa mère la roue tourne ».

Il est environ 18h30, je quitte le design moderne de l’École des Ponts, ses élèves internationaux africains, chinois qui ne parlent pas le français (pourquoi faire dans le fond ?), les femmes, les hommes de demain, pour rentrer au bendo (au quartier).

J’ai cogité. Dans l’train j’ai cogité. J’ai tellement cogité que j’en ai oublié la finale de l’Europa League qui se déroulait ce jour-là. Beaucoup trop loin dans mes pensées, et puis durant le colloque personne n’a parlé football pourtant c’était une finale quand même, et celle d’une équipe française ! Je me demande si d’autres gens que moi ont déjà ressenti cette violence, une violence symbolique. La sensation d’être désarmé face au destin. Tout ce qu’il me reste à faire c’est de retourner me buter à la musculation et tout oublier… Ou reprendre des études de philosophie !

Makan Fofana

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Infos de l'auteur

Makan Fofana

Habitant du quartier du Bois de l'Etang à La Verrière, ancien étudiant à la Sorbonne Nouvelle en Licence Langue Littérature et civilisation, écrivain à mes heures perdues, amateur de philosophie, de spiritualité et du monde de l'entreprise. A travers ce blog je souhaite favoriser de nouvelles initiatives dans le quartier.