« Enseigner autrement ça vaut le coup ! »

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SUR LES BANCS DE L’ECOLE. Professeure de français au lycée général et technologique de Trappes (politique de la ville), dans les Yvelines, Anne Perthuis-Lejeune revient sur les projets menés avec ses élèves et les changements rencontrés dans son métier depuis une dizaine d’années.

« J’avais choisi le lycée de la Plaine de Neauphle, car c’était un établissement ZEP avec une bonne réputation ! Surtout ce qui me tentait c’est que ce n’était pas un lycée sélectif. En aucun cas je ne voulais d’un lycée sélectif, ça ne me correspond pas vraiment. » Assise sur la banquette d’un café saint-quentinois, devant une tasse de thé vert à la menthe, Anne Perthuis-Lejeune marque une longue pause, les yeux dans le vague, puis finit par dire : « Beaucoup de choses me mettraient en colère. » La professeure de français abhorre les établissements dont la seule préoccupation est le taux de réussite au bac. Elle aime les petites victoires au cas par cas qui la font se sentir utile et à sa place. Voilà 16 ans que cette professeure de français enseigne à Trappes et il semble qu’elle ne partirait pour rien au monde.

Enfin, peut-être que si. Si l’option théâtre disparaissait comme cela a failli se produire il y a huit ans. « La raison pour laquelle je suis restée est l’option théâtre, partenariat entre un comédien et un prof qui a la certification théâtre. » Tout de suite, ses yeux se mettent à pétiller et sa voix se fait plus enjouée. « Sur l’académie de Versailles, il n’y a qu’une quinzaine de lycées à avoir l’option de spécialité. C’est une chance ! Il se passe tellement de choses avec les élèves quand ils sont sur scène. Ils apprennent sans s’en apercevoir et ils s’épanouissent dans une discipline très formatrice. Ça fait du bien de voir des élèves en réussite sur le plateau alors qu’ils sont parfois en échec ailleurs. Enseigner autrement ça vaut le coup ! ». C’est son mari, également professeur de français qui lui a toujours parlé de la réussite de certains élèves en difficulté dans les ateliers théâtre qu’il menait. Anne entame alors un stage pendant deux ans au centre dramatique national des Amandiers (Nanterre, 92) et passe sa certification. Pour elle, les options artistiques sont un vrai plus et devraient être généralisées au collège et au lycée, car les élèves prennent confiance en eux grâce à l’art. Et puis, ils peuvent s’exprimer sans la barrière de la langue.

Paradoxalement, une victoire pour cette femme amoureuse des mots qui se prédestinait aux sciences du langage. C’est en licence d’anglais, qu’elle découvre la matière. « Ça a été une révélation pour moi. J’ai eu 20 à l’examen. Visiblement j’étais faite pour ça. » Elle passe alors un DEA de lexicologie. Puis vient le moment où il faut choisir entre précarité ou stabilité familiale. Elle décide alors de se tourner vers l’enseignement et passe son Capes. Pendant sept ans, elle a travaillé en tant que surveillante et a donné des cours particuliers. Elle connait bien les adolescents et aime leur transmettre son savoir. Elle n’a pas de doutes, l’enseignement est fait pour elle. « Ce que je dirais à une personne qui aspire à être professeur, c’est de s’assurer qu’il y a un vrai désir. Un vrai désir d’enseigner et pas seulement un intérêt pour la matière. Si on n’est pas porté par ce désir, c’est l’échec ! » Et ce désir, elle l’a toujours, n’hésitant pas à se lancer dans des projets audacieux avec les élèves.

« Il y a une dizaine d’années une collègue et moi-même avons transcrit quelques brouillons de Madame Bovary avec nos élèves, sur un projet porté par Danielle Girard et Yvan Leclerc de l’Université de Rouen. Une réussite. Les gamins pigent les affres de l’écriture et la prof devient fan de Madame Bovary. Depuis, elle travaille sur la thématisation des lettres de Flaubert via le site bovary.fr. « C’est un travail collaboratif et bénévole. Le but c’est de mettre au service de tous un matériau de recherches qui est absolument fabuleux. » Au ton de la voix, on sent la passionnée tombée dans le chaudron. Cette année, elle a décidé de travailler à nouveau Madame Bovary avec les premières ES. « J’y vais avec précaution, car j’ai peur d’être déçue face à la réaction des élèves. Madame Bovary c’est une ironie qui n’est pas toujours perceptible. » Elle va intégrer des lettres issues de la correspondance de Flaubert mise en ligne sur le site. Un moyen de montrer à ses élèves qu’écrire n’est pas aisé même pour les plus grands.

Un métier en profonde mutation

« De plus en plus d’élèves parviennent au lycée avec un niveau assez faible en Français, mais c’est toujours le même examen en fin d’année. Ça ne roule pas tout seul ! ». Même si Anne Perthuis-Lejeune sent que nombre de ses élèves manquent de vocabulaire, ont une pensée désorganisée et des difficultés à s’exprimer, elle doit les mener jusqu’au Baccalauréat. On n’attend pas moins d’eux. Alors pour pallier ces difficultés, en classe, elle étudie des œuvres exigeantes et emploie un niveau de langue soutenu, « un cran au-dessus » de celui de tous les jours. Et puis les « comme quoi », « ché pas c’est quoi » sont bannis. Derrière ses lunettes, son regard se perd au loin sur les buveurs de bière accoudés au bar, puis elle réfléchit quelques secondes. « C’est sûr que mon quotidien de professeur a changé, mais je ne sais pas si c’est parce que j’ai vieilli ou si c’est parce que la charge de travail s’est alourdie. On nous demande de plus en plus de missions. Par exemple, en tant que professeure principale, je dois consacrer beaucoup de temps à l’orientation post-bac. Il y a aussi de plus en plus de réunions liées à l’établissement. » En tant qu’enseignante de français, elle perçoit ce surcroît de travail et reconnait parfois manquer de temps pour sa matière.

Puis, il y a un nouveau phénomène. La première fois, c’est arrivé il y a sept ou huit ans. Depuis, c’est récurrent. Ses élèves ont du mal à se concentrer. « On parle à un élève, il répond au voisin ! Ils ne s’en aperçoivent pas. Est-ce les nouveaux moyens de communication qui les habituent à parler avec plusieurs personnes à la fois ? Je ne sais pas, mais c’est un vrai changement. On parle dans le vide. Il faut recommencer. Remettre une couche d’énergie ! » Ce qui peut rendre une journée épuisante. Enfin, la professeure reconnait que certains sont en grande souffrance « des cassés de la vie » et qu’il est compliqué pour eux d’avoir la tête aux études : « Il faut en tenir compte », affirme-t-elle en s’adossant à son siège. Pour toutes ces raisons, elle pense que le nombre d’élèves par classe devrait diminuer. « Il y a tellement de lacunes que 30 élèves ce n’est pas possible. À partir de 20 il y a une bonne dynamique. » En attendant, les professeurs doivent gérer des classes importantes avec tout ce que ça engendre : accepter de laisser des élèves sur le carreau, faire la police, etc.

Le métier d’enseignant peut être dur psychologiquement. « Parfois, on peut avoir l’impression d’être faible. La souffrance peut venir vite. Ce n’est pas un mal nécessaire et ce n’est pas non plus une honte. » Après plus de 25 ans de métier, Anne Perthuis-Lejeune a l’expérience des sages. Son conseil à un professeur débutant : parler tout simplement. « Il ne faut pas rester isolé. Il faut aller demander de l’aide. Sinon c’est la cata ! Tout est vécu comme un échec. Il faut prendre conscience que c’est normal de rencontrer l’échec. On n’est pas des surhommes ! ». Anne Perthuis-Lejeune en a connu des classes difficiles, des profs qui craquent, des remises en question. Mais il y a ces instants d’allégresse qui la font tenir. « Parfois je doute, vraiment de plus en plus, mais parfois aussi il y a un moment magique qui fait qu’on repart. Des élèves pour lesquels on sent qu’on a tout fait, après une restitution une maman qui vous prend dans ses bras, les élèves sur scène, un mot d’élève en fin d’année, ce sont des joies extraordinaires. Ce qui est négatif, j’ai tendance à l’oublier ou le mettre en vrac dans ma tête. »

Cindy Massoteau

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Infos de l'auteur

Cindy Massoteau

Salut à tous, moi c’est Cindy, « Dyce » ou « le soleil de la marmite » pour les intimes. Et oui, je suis chroniqueuse à Marmite.FM. J’adore le théâtre et le ciné, j’ai d’ailleurs un blog relatant ces passions : CSTV.fr. Côté étude, j’ai un master d’histoire et une licence d’anglais.