Des profs débordés de travail en période de chômage partiel

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Comment les profs vivent-ils le confinement ? Retours d’expérience de Mohamed Amazigh, prof de Sciences Economiques et Sociales, Malika Farhane et Pierre Legrand, profs de maths, au lycée général et technologique de la Plaine de Neauphle à Trappes.

« Je porte la poisse » s’amuse Mohamed Amazigh, la vingtaine, professeur de Sciences Economiques et Sociales (SES) au lycée de la plaine de Neauphle de Trappes. Il n’a intégré le lycée qu’une semaine, « et après il y a eu le confinement. C’était vraiment une situation très complexe ». Il ne s’attendait pas à être confiné, seul, chez lui depuis plus d’un mois, à faire cours à la maison.

Ses collègues, Malika Farhane et Pierre Legrand, deux professeurs de maths du lycée de la plaine de Neauphle sont aussi confinés chez eux, avec leur famille respective. Ces professeurs voient leur charge de travail augmenter avec ces cours à distance qui demandent beaucoup de préparation. Pour Mohamed Amazigh, « le temps est en général réparti entre la préparation des classes virtuelles, la préparation des devoirs » sans oublier, ensuite, la question de la communication avec les élèves pour les informer des travaux à rendre. « C’est un travail de communication qui prend beaucoup de temps » qu’il doit répartir entre ses quatre classes de secondes, ses deux classes de première et sa classe de Terminale d’économie approfondie qui se fait en classe virtuelle.

Selon Malika Farhane, la trentaine, « le confinement a énormément augmenté ma charge de travail puisqu’il a fallu taper la correction des exercices, ce qui, en maths, peut être chronophage ». Il faut qu’elle vérifie la correction des travaux de chaque élève et prépare le cours suivant. Sachant qu’elle est aussi maman de trois enfants en bas âge, dont il faut s’occuper, préparer et accompagner lors des repas, et suivre les devoirs, pas facile de « jongler avec ces différentes casquettes » avoue-t-elle.

Ce qui est un peu moins le cas de Pierre Legrand, la cinquantaine, dont les enfants sont grands, la plupart d’entre eux n’habitant plus chez lui : « Justement, on en parlait avec mon épouse, on s’est dit que ça serait complètement différent si on avait des gamins de 5 ans par exemple ». Là il a « un grand » de 17 ans à la maison qui est autonome et qui n’a plus besoin de lui pour ses études. « C’est absorbable » confirme-t-il. Cependant comme tous les profs, il affirme qu’il a eu pas mal de travail au tout début parce qu’il se posait plein de questions sur ce qui devait être mis en place en termes d’outils techniques et de support pédagogique.

Comme tout le monde, les profs ont subi le confinement. Mais, spécificité du métier, chacun a dû totalement repenser sa manière de travailler. Pour organiser et accompagner les élèves il leur a fallu maîtriser d’avantage d’outils numériques, notamment pour les classes virtuelles et la rédaction des cours, « et je sais qu’il me reste encore des outils à maîtriser » reconnaît Malika Farhane. Mohamed Amazigh va jusqu’à dire que « tout a changé ». Pour lui, la communication avec les élèves à distance, par internet, par téléphone et les éléments de cours, est très différente de la démarche habituelle en classe : « C’est vrai qu’au début c’était un peu compliqué de mettre en place et de gérer tout ça » admet-il. Il est obligé de mettre chaque information à donner aux élèves concernant leur travail à faire soit sur le drive, un service de stockage de documents en ligne, soit sur Pronote, un logiciel en ligne que l’établissement utilise pour gérer la vie scolaire des élèves et communiquer avec eux. En ce qui concerne les exercices, les profs procèdent avec différents outils. Soit des QCM envoyés sur Pronote, soit des exercices sur un drive. Chacun fait un peu comme il l’entend. Par exemple, Mohamed Amazigh établit un formulaire mis à disposition par Google sous forme de questionnaire ou d’activités avec des schémas, des figures, qu’il doit dessiner. « Cette méthode c’est vraiment quelque chose de nouveau. Je ne l’ai jamais utilisé, c’était comme un test et pourtant ça a bien marché avec les élèves » explique-t-il.
La relation aux élèves a été transformée par le confinement. En classe, il suffit d’interpeller directement les élèves, regarder ce qu’ils ont fait, corriger sur place. A distance, les réponses aux interrogations des élèves sur les devoirs à faire, le fonctionnement du drive, sont plus compliquées à donner, et sont parfois peu compréhensibles : « Il y a des choses qu’on ne peut pas expliquer par écrit. On fait avec les moyens technologiques à notre disposition ». Ces nouvelles méthodes de travailler engendrent une plus grosse charge de travail : « Dès qu’on commence le matin au réveil, ça ne s’arrête pas jusqu’au soir » confie Mohamed Amazigh : « Je reste devant l’écran de mon ordinateur du matin au soir ». Il lui est même arrivé d’envoyer des mails à des élèves en fonction des circonstances à 2h du matin. « On va jusqu’à appeler certains élèves, ajoute-t-il, c’est un travail très très différent, et très pénible mais que l’on fait avec beaucoup de courage et beaucoup de fierté. Ça demande une passion pour le métier et les élèves »

Pierre Legrand a lui aussi vu sa charge de travail augmenter :« On a plus de choses à préparer. Maintenant je me mets à faire des vidéos pour corriger les exercices », en faisant des commentaires sur les diapo power point qui apparaissent à l’écran : « C’est relativement facile à faire », confie-t-il, lui qui a toujours eu des supports projetés en cours. Cependant ce qui manque c’est l’interactivité, voir un peu la réaction des élèves, parce que « voir un visage c’est assez révélateur de ce qui se passe ».

Malika Farhane a elle aussi modifié sa pratique de l’enseignement. Elle, demande aux élèves de recopier dans leur cahier le cours qu’elle a mis sur le drive, afin qu’ils essaient de l’intégrer. Elle aussi préparé des fiches d’exercices et demande aux élèves de lui rendent leurs travaux sur le drive. Elle propose ensuite des créneaux de classe virtuelle pour en faire la correction. Ces classes virtuelles se font sur la plateforme du centre national d’enseignement à distance (CNED), un établissement public relevant du ministère de l’Éducation Nationale dont l’objet consiste à offrir des formations à distance. Et c’est pendant ces heures de classe virtuelle en demi-groupe qu’elle essaie de remédier aux différentes difficultés rencontrées par les élèves. « Comme en cours, ils peuvent me poser des questions » précise-t-elle.

Sur cette plateforme, Il y a toujours des petits problèmes techniques, des choses qui ne marchent pas souvent, « des élèves qui ne regardent pas ce que j’explique, par exemple sur le petit tableau blanc », constate Mohamed Amazigh. Mais généralement, les profs s’en sortent bien avec cette appli. C’est le cas de Pierre Legrand : « Globalement moi je trouve que l’application de classe virtuelle a bien fonctionné. On peut faire plein de choses avec, on peut même faire des partages de fichiers » en projetant un cours que les élèves peuvent voir en direct, comme s’ils étaient en classe.

Pour une classe d’une vingtaine d’élèves, une quinzaine en moyenne est présente. « A quinze on s’en sort très bien, même s’il y’en a peu qui prennent le micro, 3 ou 4, le reste c’est par tchat », c’est à dire par écrit, estime Pierre Legrand. Cette plateforme permet aussi de faire des groupes d’élèves de 4, 5 élèves qui peuvent travailler, presque comme en classe. Pour faciliter la communication, certaines classes ont aussi créé un groupe WhatsApp, par exemple pour dire aux élèves : « dans 10 mn il y a classe virtuelle. C’est de la communication rapide, ce n’est pas pour travailler » précise-t-il.

Pour un accompagnement complet des élèves, parfois les profs sont amenés à rappeler au téléphone, « ceux dont on n’a pas de nouvelles » Précise Pierre Legrand, pour avoir les motifs lorsque les élèves ne viennent pas aux classes virtuelles, ne font pas le travail demandé et définir avec eux les aménagements à mettre en place pour les aider dans leur travail, en passant parfois par les professeurs principaux et essayer d’appeler les familles pour leur dire que « ça serait bien que votre enfant se connecte parfois ». Il y a aussi ceux qui ont des problèmes de connexion. Certains profs, notamment les profs de classe de seconde, se sont mis d’accord pour alléger un peu la charge de travail globale des élèves, parce qu’ils se sont rendu compte que certains élèves avaient du mal à s’organiser. « Ce n’est pas pareil d’être 8h au lycée par jours et 8h à la maison à devoir travailler, expose Pierre Legrand, et les élèves ne sont pas du tout dans les mêmes conditions les uns des autres ». Malgré tout ça, les profs estiment « que quand on veut faire quelque chose, on peut le faire » précise-t-il. Pour les élèves n’ayant pas forcément d’ordinateur à disposition, le lycée leur propose des ordinateurs s’ils en font la demande. N’empêche que « le plus embêtant ce sont les élèves qu’on n’arrive pas à joindre » conclut-il.

Comme il leur semblait un peu compliqué d’aborder des nouvelles notions à distance, certains profs de seconde comme Pierre Legrand ont par ailleurs fait le choix, en maths, de ne pas introduire de nouvelles notions. Il a décidé d’aborder des notions des chapitres plus faciles à comprendre, en allant lentement.

D’après Mohamed Amazigh, tout ce travail d’accompagnement sert à garder les élèves concentrés au maximum et à les sensibiliser à l’importance de continuer à étudier et à rester attachés aux valeurs du service public de l’école : « J’étais impressionné …. J’ai remarqué une certaine persévérance de la part des élèves. Ils font généralement leur travail. Ils étaient des guerriers et des guerrières, et moi, ça m’a beaucoup encouragé ». Il se dit aussi impressionné par les « familles qui confrontent cette situation exceptionnelle avec beaucoup de courage de continuité pédagogique et beaucoup de volonté. »

« J’espère qu’on reprendra le plus vite possible afin justement d’offrir un semblant de troisième trimestre. Le contact avec mes élèves me manque et j’espère les retrouver bientôt pour pouvoir leur souhaiter de bonnes vacances et pleins de bonnes choses pour l’avenir » confie Malika Farhane, face aux dates incertaines concernant la reprise des cours en lycée. Avant cela, elle compte préparer au mieux ses élèves au bac en contrôle continu. Ce bac-là cette année, elle s’en doutait un peu. Selon elle, le contrôle continu est le seul moyen finalement de faire passer les épreuves, même s’il ne satisfait pas tout le monde : « Je sais que certains élèves misaient sur le troisième trimestre pour réellement travailler et du coup ils sont pénalisés par rapport à ceux qui ont été sérieux tout au long de l’année » constate-t-elle.

Pierre Legrand reconnaît que ça peut être frustrant, pour certains élèves qui n’ont pas assez travailler pendant l’année et qui misaient sur les épreuves finales. Il y a ceux qui auront leur bac mais qui, par fierté personnelle, auraient voulu une mention en donnant tout pendant les épreuves. Il espère néanmoins que ne va pas s’installer le sentiment d’avoir un bac au rabais : « Les élèves doivent faire comme si c’était une année normale » ajoute-t-il. Pour lui l’année n’est pas finie, et il faut garder un rythme de travail : « Il y aura une poursuite d’études. Ça suppose qu’on continue à consolider des acquis. Le bac c’est pas uniquement avoir 10/20, c’est aussi s’ouvrir à des choses qui serviront peut être plus tard ».

Il y a une semaine les profs du lycée ont eu une réunion virtuelle pour parler concrètement de la reprise. Leur priorité va vers les élèves qui n’ont pas été très présents ou qui n’ont pas beaucoup travaillé pendant le confinement. Préparer aussi aux épreuves du bac, soit l’oral de français pour les élèves de première, soit aux épreuves de rattrapage pour certains élèves de terminale : « On doit voir comment on peut organiser les choses, alors cela va dépendre de trois choses : les profs, les salles et l’administration » estime Pierre Legrand. Il pense qu’une salle sera affectée à une classe, dans laquelle les profs viendront à tour de rôle, « pour pas qu’une classe numéro 1 vienne de 8h à 9h, et puis après la classe numéro 2 récupère les microbes ». Normalement les masques seront fournis aux professeurs, ainsi que du gel, « même si y’en a pas je vais en ramener, rigole-t-il. Faut se protéger et protéger les autres ». Mais face à l’incertitude, comme tout le monde, les enseignent attendent « ce que va dire le gouvernement » précisément. Pierre Legrand pense qu’il n’y aura pas de cantine et que les élèves resteront dans les classes : « Il faut qu’il y ait moins de croisement possible d’élèves, faut pas que ça traîne dans les couloirs. Ça me semble réaliste ». Néanmoins, ajoute-t-il, « il y a un risque sanitaire si les mesures ne sont pas respectées. »

Mohamed Amazigh termine en saluant le travail de tous, tout en espérant que le retour à la normal ne va pas s’attarder pour reprendre le travail dans de meilleurs conditions « Avoir réussi dans les conditions de confinement, avec beaucoup de problèmes, et réussir à dépasser tous ces problèmes avec courage, ça me donne de l’espoir », et, ajoute-t-il, « ce que je viens de dire c’est vraiment quelque chose qui n’appartient pas seulement qu’à moi, mais à l’ensemble de l’équipe du corps professoral, aussi de l’administration qui travaille à vos côtés. »

Kandia Dramé

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