Les Trappistes originaires de Niéry ont monté leur association

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Depuis plus d’une trentaine d’années, un collectif devenu association d’une quarantaine d’habitants de Trappes tous originaires du même village du Sénégal, œuvre pour les membres de leurs familles restés au pays.

Nous avons rempli un formulaire qu’on a envoyé à la préfecture par courrier pour déclarer notre « Association des Ressortissants de Niéry »” explique Khalifa, 32 ans, un des responsables de cette association. Par la suite, lui et ses amis sont partis à la banque pour ouvrir un compte “ c’est là qu’on nous a dit qu’il nous fallait le numéro INSEE”, « Les démarches étaient très longues, environs 7 mois. Je ne sais pas pourquoi ça a pris tout ce temps. Notre seule difficulté a été de réunir tous les documents demandés comme le récépissé, les numéros SIREN et SIRET qui sont fournis par l’INSEE et le numéro d’identification nationale » décrit-il. Fin 2014, l’association était enregistrée.

Au départ, c’était juste des réunions avec cotisations mensuelles de 60 francs (environ 10 euros) entre les ressortissants du village de Niéry. Les buts de ces réunions étaient de se rencontrer, de se fréquenter et en même temps de cotiser pour subvenir aux besoins de la population locale. Cela a duré depuis plus de 30 ans. Grâce à ces cotisations, ils envoient de l’argent pour acheter des provisions qu’ils distribuent aux familles les plus démunies et aux familles ne possédant pas de ressortissants en France. Ils fournissent aussi des provisions lorsqu’après la saison des pluies, les récoltes n’ont pas été bonnes.

Les membres de cette association sont membres d’un village de 900 habitants, Niery, qui n’existait pas vraiment il y a encore quelques décennies. Les membres du village de Niery faisaient partie d’un village voisin nommé Bani Israël, au Sud-Est du Sénégal. “ Mon arrière-grand-père était un agriculteur. Il partait à 10 km de Bani Israël pour cultiver des terres qui sont fertiles. Il y restait parfois 6 mois, le temps de semer, de cultiver et de récolter. L’endroit lui a plu, il a donc décidé de quitter Bani Israël pour aller y construire le village de Niéry” raconte Kadidia, 36 ans, arrivée en France en 2007 pour rejoindre son mari qui y était déjà depuis une quinzaine d’années, “pour des raisons économiques, comme tout le monde” précise-t-elle. Dans les années 1980, les habitants des deux villages venus en France forment un collectif majoritairement constitué d’hommes. La plupart habitent à Trappes, d’autres à Coignières, à la Verrière, à Maurepas ou à Paris, et ils se réunissent à Coignières dans un foyer accueillant des travailleurs migrants.

En 1983 leurs cotisations ont permis la première construction, celle d’une mosquée dans le village de Bani Israël. Seulement, les habitants du village de Niéry ne se sentaient pas bien représentés. “A chaque fois qu’une construction devait se faire, elle se faisait à Bani Israël car ses habitants disaient qu’ils étaient plus nombreux que nous” se remémore Kadidia. Les ressortissants du village de Niéry ont alors décidé de se séparer des ressortissants de Bani Israël et ont versé leur cotisation mensuelle de leur côté. Ils ont ainsi pu construire eux aussi une mosquée dans leur village.

Aujourd’hui, leur objectif principal est de subvenir à d’autres types de besoins de la population locale. “Au village, chaque famille est obligée d’engager un berger qui va s’occuper du troupeau“ Autrefois ce travail était réalisé par des hommes partis en France. “Si les animaux s’égarent et vont dans les champs d’autrui, sachant qu’ils ne sont pas clôturés, la famille se prend une amende de 50 000 cfa” détaille Khalifa, ressortissant de Niéry, et membre actif de l’association. Toutes les familles n’ayant pas les moyens d’engager un berger, c’est la collectivité des ressortissants de Niéry qui paie le salaire des bergers des familles qui n’ont pas les moyens de le faire : “ environ 200 euros pour 6 mois” précise Khalifa.

Autre exemple : avant que l’Etat sénégalais ne commence à construire une école, les habitants de Niéry ont construit une école coranique “ en paille” dans les années 90 et c’est la collectivité des ressortissants de Niéry qui payait les salaires des enseignants, “environ 400 francs par mois”. En attendant, puisqu’il n’y avait pas de transport, les enfants allaient à l’école au village voisin, à Bani Israël qui est à “10 km de Niéry. Ils y restaient pendant trois semaines, rentraient un week-end à Niéry, et y retournaient à nouveau” explique Ibrahima, lui aussi ressortissant de Niéry et mari de Kadidia. C’est en 2003 que l’Etat a “enfin” construit une école primaire dans le village. Mais c’est la collectivité qui versait le salaire mensuel de 100 euros de l’enseignant : “Il n’y avait qu’un seul enseignant pour toute la primaire, car on n’avait pas les moyens d’engager d’autres enseignants” regrette Ibrahima. Aujourd’hui, après la primaire, “ce sont les parents qui doivent prendre la relève” en laissant partir l’enfant à Bani Israël pour y faire leurs années de collège.

Pour savoir quel doit être le prochain investissement, la méthode est la suivante : “Lorsqu’un membre du collectif part en vacances pour aller voir sa famille, il nous envoie des photos de l’état du village, de nos réalisations. A son retour il nous fait un retour et nous expose ses constats par rapport aux besoins de la population. C’est donc comme ça que nous recevons des informations sur le village, et que nous pouvons agir” explique Khalifa. C’est ainsi qu’a aussi été construite une petite case de santé “en 2008, pour permettre à la population locale de se soigner sans aller à Bani israël” vante Kadidia. “Chaque année nous envoyons 1500 euros afin d’acheter des médicaments et 100 euros pour le salaire de l’infirmière” précise Moctar, 33 ans, un des membres les plus actifs de l’association.

Au début de la décennie 2010, la vie du collectif a évolué avec l’arrivée de trois cousins, tous trois étudiants. Khalifa Dramé le premier, 26 ans quand il est arrivé en France en 2012, tout d’abord à Paris puis rapidement à Trappes, pour terminer ses études de lettres et civilisation arabe, et pour pouvoir subvenir aux besoins de sa famille. L’année suivante, en 2013, il est rejoint à Trappes par El Hadj Dramé, 23 ans à l’époque, pour les mêmes raisons. Enfin, Moctar Dramé, 33 ans à l’époque, dernier arrivé en 2014 pour trouver du travail et envoyer de l’argent à sa famille resté au Sénégal. “Quand on est ressortissant d’un village, on est naturellement adhérant à l’association” précise Khalifa. Les trois cousins ont rapidement proposé au collectif de changer ses méthodes, et notamment de chercher des subventions : “Les membres du collectif avaient déjà l’idée de faire reconnaître leur collectif en créant une association mais n’ayant pas été à l’école ils ne savaient pas comment faire. Nous leur avons proposé de le faire” se remémore Khalifa. Les trois compères ont alors entamé des démarches administratives pour faire reconnaître l’Association des Ressortissant de Niéry (ARN) auprès des services de l’État. “ On s’est dit qu’on est dans une ville et que pour créer une association dans une ville il faut s’adresser à la mairie de la ville. A la mairie il y’a un service qui s’appelle « pôle démocratique et associatif ». Ce sont eux qui nous ont donné le formulaire à remplir pour déclarer l’association” explique Khalifa.

Après avoir été reçus par Cheikh Agne, élu en charge de la vie associative, la ville de Trappes a décidé en septembre 2019 de soutenir un projet solidaire international de construction et d’équipement d’un centre de santé au Sénégal. « Nous avons rempli les formulaires avec un questionnaire, et nous avons présenté un dossier solide avec un projet bien structuré, vante Khalifa. On a mis en avant les problèmes que rencontrent les femmes enceintes qui n’ont pas de structure sanitaire pour accoucher dans de bonnes conditions. Elles devaient faire des centaines de kilomètres pour rejoindre une maternité, ou bien accoucher sans assistance sanitaire” explique Khalifa. Ils ont ensuite découvert le dispositif Yvelines Coopération Internationale et Développement (YCID), géré par le département des Yvelines. « C’est Cheikh Agne qui nous a dit qu’YCID pouvait prendre un pourcentage dans notre projet » expose-t-il. Enfin, un troisième dispositif, le Programme d’Appui aux Initiatives de Solidarités pour le Développement, qui apporte notamment un soutien aux projets liés à la santé portés par la diaspora sénégalaise, a également émis un avis favorable sur les actions prévues. Pour le moment l’association ne demande pas d’autres subventions car les subventions publiques ne finançant qu’une partie d’un projet, le reste du financement étant à la charge des membres de l’association ou de subventionneurs privés difficiles à trouver, « si nous demandons d’autres subventions publiques, notre part de cotisation dans les projets augmenterait ». 

Devenue spécialiste des méandres de la collecte de fonds, l’association s’est mise à organiser différents événements, pendant la fête de Trappes ou lors de tournois de foot qu’elle organise et où “il y’a plus d’une quinzaine d’équipes”, mais aussi « des gens qui viennent de toute l’Ile-de-France pour participer à nos événements “ vante Khalifa. Ils y vendent « des plats Sénégalais comme le “thieb”, et le “bissap”, des “pastels” et des desserts comme le “thiakry” ». La nourriture provient de la solidarité locale : « la boucherie à côté de la mairie, « Trappes viande » nous fournit des escalopes et des merguez. Et le Auchan de Trappes nous fournit des boissons et des fruits”. Tout cela gratuitement.

Toute ces activités a transformé cette association une petite entreprise : “Aujourd’hui, nous sommes une cinquantaine de membres, même si seulement une vingtaine participe à nos réunions mensuelles régulièrement afin de mettre en commun nos idées de projets” souligne Moctar. D’après lui, leur difficulté réside dans le fait qu’ils sont en petit effectif “ mais si tout le monde mettait la main à la pâte comme il se doit, alors nous aurions moins de difficultés”, regrette-il, comme lors des mises en place et des rangements au moment des événements par exemple. Selon lui, il y a seulement une dizaine de personnes actives et “ le reste profite des festivités”.

Dans le cadre de leurs activités à Trappes, par l’entremise de la mairie, l’association est aussi allée rendre visite à une classe de 5ème du collège Gustave Courbet, en compagnie du comité de jumelage de Trappes, dans le but de créer une correspondance entre les collégiens du collège Gustave Courbet et les collégiens du village de Niéry, et d’ouvrir les élèves sur d’autres mondes que le leur. Dernièrement, les élèves vendent des gâteaux et ont collecté des jouets, des vêtements, des livres et des manuels scolaires au profit de l’association, qui va les redistribuer aux enfants de Niery et des villages alentours. Les élèves de cette classe ont aussi l’intention de faire un voyage humanitaire au Sénégal. ” Le vivre ensemble et la solidarité nationale comme internationale, c’est l’essence de notre engagement avec les collégiens de Courbet” conclut Khalifa.

Kandia Dramé

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