Trop arabe pour être Française, trop Française pour être arabe

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J’ai grandi dans une petite ville du Val d’Oise, dans la banlieue parisienne. Une ville avec quelques « robeu », comme on a l’habitude de dire. Pas énormément, mais assez pour ne pas se sentir trop seuls. Alors à l’école primaire, puis au collège et au lycée, je n’ai jamais été la seule robeu de ma classe, on était toujours 4 ou 5 à avoir des origines maghrébines. Quelle importance, me diriez vous ? Et bien aucune. Enfin, peut-être que ça a influencé la personne que je suis devenue. Je n’en sais rien, et je ne saurai jamais à vrai dire. Est-ce que j’aurais été différente si j’avais grandi dans une cité ? Dans le 16ème arrondissement de Paris ? A Trappes ? Ou dans le village en Algérie où mes grands parents sont nés ? Sûrement. Le fait est que je suis la personne que je suis. Je suis Française, d’origine algérienne, musulmane, étudiante, j’aime le cinéma, la musique, ma famille, mes amis…

Il y a des tas de choses qui nous définissent. Cependant, j’ai appris à l’école qu’on était souvent défini par une caractéristique en particulier… à nos dépens. Moi, j’étais l’intello. Ça me convenait assez. Le truc, c’est que je ne pouvais pas être l’intello ET la robeu. Du coup j’étais juste l’intello. Ça, ça me dérangeait un peu par contre. Alors quoi, parce que j’ai des bonnes notes et que j’utilise un vocabulaire un peu classe, je ne suis plus une robeu ? C’est n’importe quoi. Ça me révoltait. Ça me révolte toujours.

Je me rappelle d’une fois, où je parlais avec une fille de ma classe. Une fille d’origine algérienne, comme moi. Mais elle avait les yeux bien plus foncés, la peau plus mat, et elle traînait avec les robeus de la classe aussi, contrairement à moi. Au cours de la conversation, elle me demande mes origines (question typique, qui vient juste après : tu as quel âge ?). Je lui dis que je suis d’origine algérienne. Et là, l’étonnement. La surprise. « Noooooooooooooon, sérieux ? ». Oui, sérieux. Ca ne se voit pas ? Quand même, j’ai les cheveux bouclés, les yeux marrons, mon nom a une consonance arabe, qu’est-ce qu’il faut de plus ? Que je dise Al Hamdoullilah à la fin de chacune de mes phrases ?

Je caricature, évidemment, mais c’est vrai que les « robeus » de ma classe traînaient ensemble, s’habillaient à peu près tous de la même manière, écoutaient la même musique et avaient la même façon de parler. Ils étaient tous différents, bien-sur, mais ils formaient un vrai groupe. Et je ne faisais pas partie de ce groupe. Parfois je les enviais. Je les trouvais cool, toujours à rire ensemble, se charrier en arabe. Moi j’étais plutôt du genre timide, à l’opposé de ce qu’ils étaient. Leur culture commune les rassemblait, et, bien que je la partageais également, je ne faisais pas partie du groupe.

Alors sous prétexte que je ne faisais pas partie de leur groupe, j’étais moins robeu. Mon comportement, ma façon d’être me rangeaient davantage dans la catégorie des « franco-français ». On ne m’a jamais dit ça concrètement, mais il y a des choses qu’on est capable de sentir. Des petits commentaires par ci par là, qui peuvent paraître anodins, mais qui m’intriguaient. « Ah toi c’est sûr tu dois écouter du Jean-Jacques Goldman ! », « Ah bon, tu fais le ramadan ? ».

Ce qui est drôle, c’est que lorsque j’étais avec mes amis « franco-français » et qu’on en venait à parler de voile, je devenais la porte parole du monde arabo-musulman. Moi, lycéenne de 17 ans, me devait de défendre une pratique religieuse qui me dépassait, que je ne pouvais expliquer complètement à moi-même. Au lendemain des attentats de Charlie Hebdo, alors qu’une amie me racontait les préjugés que son père avait formulé contre la communauté musulmane, je me suis sentie obligée de me justifier : « On n’est pas tous pareils, ils n’ont rien à voir avec l’islam »…

Tantôt la Française, tantôt l’Arabe. Qui suis-je alors ? Ne puis-je cumuler ces deux identités, les mélanger, les ajouter aux autres facettes de ma personnalité ? C’est trop facile d’utiliser des étiquettes. Moi-même je les utilise quotidiennement, rien que dans cet article, je différencie un « robeu » d’un « franco-français », parce qu’on a tellement l’habitude de catégoriser les gens que c’est rentré dans les mœurs. Quel dommage. J’ai même eu l’hypocrisie d’utiliser des guillemets, comme pour atténuer cette catégorisation, qui demeure néanmoins indéniable. C’est quand même assez révélateur, je trouve. On sait pertinemment qu’on est tous Français, mais parfois ça n’a pas l’air d’être assez.

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Infos de l'auteur

Naelle Belaribi

J'ai 18 ans et je suis étudiante dans un IEP. J'aime écrire, partager mon opinion et la confronter à celle des autres. J'aspire aux voyages, à la découverte d'autres cultures et à davantage de tolérance.